LETTRE OUVERTE DE LA FONDATION BIOSPHERE ET SOCIETE
Nous avons pris connaissance avec stupéfaction de l'entretien publié par Migros Magazine, en date du 14 juin 2011, avec le "responsable du programme d'enseignement en sciences humaines et sociales à l'EPFL" et présenté avec ce gros titre:
"L'effet de serre est un mythe".Notre étonnement à la suite de cette lecture fut d'autant plus vif que cet entretien – qui offre "le point de vue de François Meynard, de l'EPFL" et devrait faire "l'effet d'une bombe" – fait partie des "pages spéciales pour mieux comprendre les enjeux de l'énergie aujourd'hui". Curieusement, cet enseignant s’inscrit totalement en faux contre l’expertise scientifique du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), dont le secrétariat se trouve, depuis 1988, à Genève, dans le bâtiment de l’Organisation météorologique mondiale (OMM).
Nous n'avons pas encore lu le livre annoncé, La légende de l'effet de serre, à paraître à la fin du mois de juin aux éditions Pierre-Marcel Favre, sans doute pour faire suite au livre du journaliste Etienne Dubuis, Sale temps pour le GIEC. Du prix Nobel aux affaires, grandeur et décadence des experts du climat (Favre, 2010). Notre réaction ne porte pas sur l'auteur d'un nième livre climatosceptique, ce courant de pensée dont Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde, a récemment publié une critique sérieuse et très fouillée sous le titre Le populisme climatique: Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science (Editions Denoël, 2010). Le climatoscepticisme (le déni de la responsabilité humaine dans le renforcement de l’effet de serre et ses conséquences climatiques et écologiques) ne se limite d’ailleurs pas au monde francophone. Il est né aux Etats-Unis, et se répand dans le monde entier, grâce à la Toile de l’Internet.
Les questions posées par Isabelle Kottelat, de Migros Magazine, sont pertinentes et bienvenues; ce sont les affirmations péremptoires des réponses qui nous choquent et motivent notre réaction indignée:
1) "On n'a pas assez de réserves de combustibles sur Terre" pour "polluer autant que disent les climatologues", déclare le défenseur du climatoscepticisme à l’EPFL. Hélas, il reste encore beaucoup de brut – car le fameux Peak Oil est le sommet de la croissance de la production mondiale et nullement la fin du pétrole! Pire, la fin du pétrole abondant et bon marché ouvre non seulement la porte à l'exploitation des pétroles non-conventionnels, qui sont encore plus polluants, mais encore relance, à l'échelle mondiale, le plus polluant des combustibles fossiles, le charbon. Sans parler du nucléaire ! Or, même si le pic du charbon est plus proche qu'on ne le pensait, des réserves de charbon sont encore disponibles pour des lustres, comparées aux réserves de pétrole et de gaz naturel dont la déplétion sera en effet un immense défi pour l'économie mondiale et la survie de la civilisation moderne telle que nous la connaissons dans les aires "développées" de la planète.2) "En plus, le CO2 n'a rien à voir avec les changements climatiques", ose affirmer M. Meynard. Comment peut-on nier à ce point plus d'un siècle de découvertes scientifiques? Comment peut-on ignorer aussi totalement le travail scientifique, depuis l’Année Géophysique Internationale, des géophysiciens, géologues, géochimistes, paléoclimatologues, biogéochimistes, océanographes et météorologues de la coopération scientifique internationale qui – sous l'égide du Conseil International des Unions Scientifiques (ICSU) et de l'Organisation Météorologique Mondiale (OMM), mais aussi du U.S. Department of Energy (DOE), – qui a progressivement établi le «consensus scientifique» sur le problème planétaire du dioxyde de carbone (CO2) et du climat, dont la découverte, au niveau théorique, remonte au XIXe siècle et au débat sur les âges glaciaires et donc les changements climatiques.
Rappelons que l’effet de serre est une fonction naturelle qu’exercent un certain nombre de molécules présentes dans l’atmosphère, essentiellement la vapeur d’eau et le gaz carbonique et qui garantit une moyenne de température sur terre permettant à la vie de se développer. Sans cet effet de serre la température moyenne sur terre serait de -18°C. Le problème est que, avec l’augmentation de la teneur de l’atmosphère en gaz carbonique de bientôt 40% depuis le recours industriel aux ressources fossiles, on renforce inévitablement cet effet de serre naturel d’une composante anthropogène et que cette évolution a des effets globaux et régionaux aussi redoutables que non prédictibles avec précision.L'établissement de "la courbe de Keeling" (qui illustre le déséquilibre du cycle global du carbone, avec l’augmentation accélérée de la concentration du CO2 dans l'atmosphère depuis le début de l’ère industrielle) remonte aux années 1960. Le grand public a découvert le problème dans les années 1970, notamment avec le retentissant rapport Meadows pour le Club de Rome sur «Les limites à la croissance» (dans sa version américaine originale). Le problème du CO2 et du climat a pris son ampleur réellement géologique et biosphérique avec les résultats spectaculaires de l'analyse des bulles d'air des carottes de glace extraites de l'Antarctique, qui confirme le lien entre le climat de la Terre et la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre, en particulier le CO2 (et cela depuis plus de 800.000 ans). En Suisse, l’Institut de physique de l’Université de Berne a joué un rôle décisif dans cette coopération scientifique internationale. La théorie de l'effet de serre du CO2 et de sa dérive d’origine humaine depuis deux siècles n'est plus une simple hypothèse, comme elle l'était au XIXe siècle ou encore avant les années 1950 et la géochimie isotopique. C'est une découverte scientifique majeure, lourde de sens pour l’impact de l’industrialisation et de la croissance économique dans la Biosphère.
3) "Le modèle de la climatologie dominante, soit le réchauffement de la Terre par émission de CO2 d'origine humaine dans l'atmosphère, est faux," nous assène M. Meynard.Ce qui est faux dans cette étonnante affirmation, c'est de faire croire que la climatologie ne possède qu'un seul modèle pour étudier l’altération humaine du système climatique. Il y en des dizaines, plus ou moins sophistiqués, sans cesse améliorés, comparés, testés et validés par les observations des diverses disciplines scientifiques qui s’occupent de l’environnement et de l’évolution du système Terre dont nous faisons partie. Le problème du renforcement de l'effet de serre par notre civilisation thermo-industrielle n'est d’ailleurs pas l'affaire uniquement de la modélisation sur ordinateur du changement climatique, qui en effet est issu de la prévision numérique du temps (dont on reconnaît les limites et les incertitudes), c'est un problème interdisciplinaire qui concerne toutes les sciences du système Terre, sans oublier l'écologie globale (la science de la Biosphère), dont les êtres humains et leur «métabolisme industriel» font partie, comme l’indique précisément le terme d’Anthropocène, qui souligne l’impact de l’activité humaine dans l’histoire géologique actuelle de la Terre.On est en droit de demander à M. Meynard qui sont les "grands physiciens qui ont démontré que l'effort de recherche scientifique pure derrière n'a pas toujours été à la hauteur des enjeux"! Pourquoi donc ces fameux physiciens n'ont-ils pas été reconnus par la Fondation Nobel et l'Académie royale des sciences de Suède? M. Meynard, qui semble bien sûr de lui, a-t-il donc lu, et compris, toute l'immense littérature scientifique qui est rassemblée, examinée et résumée dans les rapports du GIEC depuis 1990, sans parler des rapports scientifiques qui précédèrent la création, en 1988, à Genève, du GIEC (IPCC en anglais)?
Une politique énergétique ne peut ignorer la réalité, établie par la communauté scientifique internationale, de la menace climatique qui s’annonce, pas plus que les autres risques de l’âge nucléaire, de Hiroshima à Fukushima.
Pour le Conseil de la Fondation Biosphère & Société:
Jacques Grinevald, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID); Ivo Rens, professeur honoraire de l’Université de Genève; Hervé Lethier, consultant international; René Longet, ancien président d’Equiterre; Philippe Lebreton, professeur émérite de l’Université de Lyon; François Burnier, médecin et naturaliste.