En guise de conclusion: situation épistémologique et morale du concept de développement durable à la fin du IIe millénaire de la civilisation chrétienne de l'Occident par Jacques GRINEVALD
Professeur à l'Institut universitaire d'études du développement (IUED), chargé de cours à l'Université de Genève et â l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.
Avant et après Brundtland
Apparemment, tout avait changé avec le rapport Brundtland. C'est du moins ce qu'on disait dans les documents officiels après la série des conférences internationales qui aboutirent au grandiose Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Bien d'autres conférences mondiales suivirent, malgré les guerres et le terrorisme de la mondialisation. Après Rio+ 5 â New York, tout le monde se retrouva à Johannesburg, Rio+ 10, mais ce n'était que Stockholm+ 30. Les Conventions signées à Rio donnèrent naissance à de nouveaux Secrétariats qui organisèrent des sessions annuelles de la Conférence des Parties. On s'entendait pour protéger (ou exploiter) la biodiversité et le climat, au nom du développement durable. Il y avait bien quelque chose de durable: le rituel diplomatique et médiatique des grandes promesses du Développement, le but le mieux partagé par la «famille» des Nations Unies étant que «le développement économique puisse se poursuivre d'une manière durable» (CCNUCC, Article 2)[1].
Une nouvelle cléricature hétéroclite (car la société civile et le secteur privé étaient aussi représentés dans les réunions et négociations intergouvernementales) avait imposé le «développement durable», concept canonique désormais installé parmi les fondements du droit international public et qui convenait mystérieusement à tout le monde. Le Sud insistant sur développement, le Nord sur durable. On s'échangeait mutuellement du développement et de la durabilité. Cette nouvelle cléricature, bardée de diplômes et de titres académiques prestigieux, surtout dans le domaine de la gestion, s'était imposée au nom de la bonne gouvernance, de la transparence, de la démocratie participative, du droit des générations futures, du commerce durable et équitable, du principe de précaution, de la société de l'information, des nouvelles technologies et du New public management, et d'autres choses tout aussi ésotériques comme les mécanismes de flexibilité ou de développement propre du Protocole de Kyoto.
Tout le monde s'accordait pour dire que le concept de «développement durable», ou «soutenable», avait été lancé par le rapport Brundtland, publié au printemps 87 du XXe siècle, et largement popularisé par la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement organisée à Rio de Janeiro, au Brésil, en juin 1992, à l'occasion du 20e anniversaire de la Conférence de Stockohlm. Si Stockholm avait donné naissance au Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE), Rio puis Johannesburg avaient consacré le triomphe du secteur des affaires au sein des Nations Unies, reléguant le PNUE dans la brousse (chère à Richard Leakey), non loin de Nairobi, au coeur des ténèbres.
Le rapport Brundtland était ainsi nommé, selon un rituel classique[2], parce qu'il émanait de la Commission mondiale sur l'environnement et le développement (CMED) présidée par Mme Brundtland. Madame Gro Harlem Brundtland était une femme de caractère dont la carrière politique était déjà remarquable: médecin, cette femme scandinave était à la tête du Parti travailliste de son pays, la Norvège; elle était aussi la vice-présidente de l'Internationale socialiste. Elle avait été ministre de l'environnement avant de devenir Premier ministre. Le rapport de la Commission indépendante des Nations Unies qu'elle présida la propulsa au rang de star mondiale. Elle a failli devenir Secrétaire général de l'ONU, poste qu'elle aurait bien accepté, tout comme le Canadien Maurice Strong, membre aussi de la CMED et doyen de l'establishment onusien de l'environnement et du «Sustainable development». Membre lui-même du monde des affaires, Strong pouvait se flatter d'avoir réussi l'exploit de marier l'environnement et les firmes multinationales, en grande partie grâce à son ami suisse Stephan Schmidheiny, qui développa surtout le World Business Council for Sustainable Development, que certains écologistes un peu critiques regardèrent comme le World sustainable council for business development. Mme Brundtland, elle, fut ensuite élue à la tête de l'OMS, où elle fit un tabac contre certaines entreprises criminelles infiltrées au sein des Nations Unies comme dans d'autres institutions publiques en luttant contre le tabagisme, l'un des symptômes les plus fumeux de la corruption de la science dans les sociétés industrielles avancées et de l'impact de celles-ci dans les pays en voie de sous-développement.
Significativement, face au défi encore plus grave du changement climatique dont on commençait à s'inquiéter, sans trop y croire, on vit les mêmes symptômes pathologiques, les mêmes tentatives de corruption de la science par les affaires[3], quoique dans ce domaine la communauté scientifique fût mieux organisée au niveau international, parce que, par tradition et par définition, la météorologie et la climatologie étaient des sciences géophysiques nées avec la coopération scientifique internationale. On pouvait faire des reproches à l'OMM, et aussi à l'IPCC, sauf celui d'avoir sombré dans le catastrophisme!
Le rapport Brunddand était en anglais (Our Gommon Future) et en français (Notre avenir à tous), mais, curieusement, sa diffusion commerciale avait rencontré une fin de non-recevoir en France. Le vénérable agronome René Dumont (1904-2001), parrain de l'écologie socialiste et à ce titre bête noire du président Mitterrand et de son conseiller Jacques Attali, en était scandalisé. Il est vrai qu'aucun Français ne faisait partie de cette Commission de vingt-et-un membres, dont onze provenaient du tiers-monde. En ce temps-là, la diplomatie française brillait davantage par son ardeur à vendre des centrales nucléaires et du matériel militaire dans les pays du tiers-monde (ceux qui avaient des ressources minérales intéressantes) plutôt qu'à défendre l'intégrité et la stabilité de la Biosphère. Le Quai d'Orsay n'utilisait d'ailleurs pas ce concept savant et un peu mystique, trop holistique aux yeux des scientifiques (plus disciples de Jacques Monod que de Théodore Monod), que les Catholiques français associaient au nom de Teilhard de Chardin, et nullement à celui du grand savant russe Vladimir Vernadsky (1863-1945), totalement oublié, même chez les scientifiques (avant sa redécouverte tardive[4]). C'est au Canada, à l'occasion de la Conférence de Toronto[5] sur l'atmosphère, en juin 1988, que Notre avenir à tous fut enfin disponible[6]. Il en fut de même, en 1990, pour le premier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental PNUE/OMM pour l'étude du changement climatique («changement climatique» devint ensuite «sur l'évolution du climat»), groupe unique en son genre bien plus connu sous son sigle anglais IPCC (Integovernmental Panel on Climate Change). Qui lisait ses gros rapports en trois volumes?Dès sa parution officielle en avril 1987, on m'avait donné au Secrétariat de la CMED une copie du rapport Brundtland en français. On doit rappeler ici que le Secrétariat de la CMED avait été installé à Genève, discrètement, dès 1984; dans l'ancien Palais Wilson, celui qui avait abrité, dans l'entre-deux-guerres, la Société des Nations. Je connaissais bien ce grand bâtiment typique des années 20, symbole du fameux esprit de Genève si malmené par les sombres années 30 qui aboutirent à la Seconde Guerre mondiale. J'avais aimé ce palais du bord du lac qui offrait de magnifiques points de vue sur les eaux miroitantes du Léman, sur la colline de Cologny avec sa légendaire Villa Diodati, et, au-delà des monts les plus proches, la chaîne des Alpes avec, quand un nuage de Luke Howard ne le masque pas, le sommet du Mont-Blanc, dont j'imaginais les neiges peut-être pas éternelles... J'avais suivi dans ce palais démodé le séminaire de Jean Piaget. J'y avais même enseigné car l'IUED, juste en face, y possédait aussi, un temps, des bureaux et des salles de cours. J'avais espéré qu'il deviendrait la Maison de l'Environnement, voire de La Biosphère. J'avais alors d'excellentes relations dans la Genève internationale, celle qui inaugurait la diplomatie de l'environnement, avant de céder la place à l'OMC, où on n'aimait pas trop l'environnement ni même les Nations Unies.
J'avais le fabuleux privilège de faire partie du cercle très sélect et plutôt discret du vénérable professeur Nicholas Polunin (1909-1997), dont le «collège invisible» portait fièrement le nom de The World Council For the Biosphere. On y rêvait d'un Conseil de Sécurité de la Biosphère! L'un des inspirateurs en était le Canadien John R. Vallentine, dit «Johnny Biosphere». Le vieux Polunin, d'une activité et d'une lucidité étonnantes pour son âge, animé par un sentiment d'urgence écologique peu commun, avait derrière lui une brillante carrière de géobotaniste et d'explorateur de la flore du Pôle Nord. Il connaissait tous les noms importants de l'écologie et entretenait avec eux une intense correspondance, qui alimentait nos discussions mémorables[7].
Au Grand-Saconnex, Polunin avait installé son quartier général au-dessus de son magnifique appartement aux murs tapissés de toiles de maîtres[8]. Il était l'éditeur d'une grande revue, Environmental Conservation, sans doute le premier forum scientifique véritablement international sur les aspects proprement écologiques du développement (durable ou pas) et sur l'écologie globale, au sens des frères Odum, des biogéographes et des biologistes de la conservation qui travaillaient avec l'UICN et le WWF. Diplomate dans l'âme, le savant Polunin, naturaliste de la lignée des Huxley, au style très british, genre Oxford (il avait été le collaborateur de Sir Arthur Tansley), était devenu l'éminence grise par excellence du mouvement international de la conservation de la nature qui revendiquait, au nom de la science et de la conscience de la Biosphère, un droit d'ingérence dans les affaires internationales[9].Dans nos réunions du World Council For the Biosphere, le politologue américain Lynton Keith Caldwell, un authentique pionnier[10] n'était pas le seul à parler de «sustainable development»[11]. Cette idée, diversement exprimée, était largement partagée dans ce milieu de spécialistes de l'écologie et de l'environnement où tout le monde connaissait les travaux menés dans le cadre du programme MAB (Man and the Biosphere) de l'Unesco (suite du Programme Biologique International de l'ICSU[12]), et de l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources, devenue l'Union mondiale pour la nature). Dès 1973, l'UICN et la Conservation Foundation (Washington) avaient publié un ouvrage de base sur les «principes écologiques» que devrait suivre le «développement économique»[13]. La crise écologique, c'était aussi la crise politique de l'UICN, accusée d'ignorer les peuples autochtones et de préférer la défense des rhinocéros, des léopards ou des zèbres aux humains qu'on chassait pour créer des parcs naturels et des réserves de «vie sauvage». Il était temps en effet de réconcilier le développement avec la conservation de la nature, mais aussi, hélas, la conservation avec les économistes et les décideurs des stratégies de développement. L'écologie devenait politique.
Avec l'appui du WWF et du PNUE, l'UICN devait lancer, en 1980, le terme de «développement durable» avec sa Stratégie mondiale pour la conservation, présentée comme «la conservation des ressources vivantes au service du développement durable». Malheureusement, à partir de cette stratégie axée sur les ressources biotiques, on ignora le rôle spécifique des ressources minérales (y compris le pétrole) dans le processus économique de la croissance et du développement. Les chercheurs qui travaillaient sur cette problématique socio-écologique globale furent ignorés ou, dans le meilleur des cas, mal compris. Ce fut le cas du professeur Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), le grand dissident de la science économique de l'Occident[14].
L'idée de concilier - en l'occurrence de réconcilier - l'écologie et l'économie avait été proposée depuis des années, notamment par d'éminents naturalistes comme Sir Frank Fraser Darling (1903-1979), Marston Bates (1906-1974) ou encore, dans une perspective qui se voulait une nouvelle «théologie de la Terre», par le docteur René Dubos (1901-1982), l'un des fondateurs de l'environnementalisme humaniste de la fin du XXe siecle. Cette tendance naturaliste se retrouva dans la Conférence intergouvernementale d'experts sur les bases scientifiques de l'utilisation rationnelle et de la conservation des ressources de la biosphère (surnommée pour faire bref la Conférence de la biosphère) organisée à l'Unesco, à Paris, en septembre 1968[15]. En décembre de cette même année, il en fut de même avec la Conférence sur les aspects écologiques du développement international organisée aux Etats-Unis par la Conservation Foundation et le Centre pour la biologie des systèmes naturels dirigé par le professeur Barry Commone[16].
Le constat que le développement mondial - depuis la révolution thermo-industrielle - n'était pas soutenable du point de vue écologique puisait ses racines intellectuelles dans la révolte romantique mais aussi les sciences de la Terre en tant que «planète vivante» (Gaïa). En 1948, deux livres de naturalistes bien informés avaient illustré ce qu'on devait appeler les premiers cris d'alarme: La faim du monde de William Vogt (1902-1968), et La planête au pillage de Fairfield Osborn (1887-1969). Plus tard, on oublia aussi le grand symposium Mans' Role in Changing the Face of the Earth, organisé à Princeton par la Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research[17]. Ce symposium se voulait un hommage à George Perkins Marsh (1801-1882), dont le grand livre Man and Nature, de 1864, connut plusieurs nouvelles éditions, à partir de 1874, sous le titre de The Earth as Modified by Human Action. Malgré l'oubli presque général après les deux guerres mondiales, d'autres réunions savantes du même genre tentèrent de raviver et de réviser la problématique ouverte par Marsh avant Vernadsky et ses disciples[18].
Le rapport Brundtland fut bien un gros pavé dans la mare pour la communauté internationale qui avait tendance à croire, à l'époque, que la crise de l'environnement, annoncée en fanfare vers 1970, n'était qu'une question d'ajustement technologique et d'intégration des externalités environnementales dans le calcul économique des coûts et des bénéfices. Après les chocs pétroliers des années 70, l'effondrement des cours du pétrole avait anéanti la poursuite des efforts. La consommation de produits pétroliers avait repris sa croissance, certes un peu moins fortement, mais avec des volumes encore plus importants, car la Chine et d'autres nations en voie d'industrialisation entraient dans le marché mondial. Dans le même temps, la diffusion des ordinateurs avait aussi envahi le monde académique, qui perdit tout esprit critique vis-à-vis des nouvelles technologies. La crise écologique n'était plus la crise de la civilisation militaro-industrielle de l'aventure spirituelle et politique de l'Occident, mais simplement un nouveau domaine de recherches et de développements. On faisait plus que jamais confiance aux progrès scientifiques et technologiques, et cette confiance ressemblait étrangement à l'ancienne religion monothéiste des Occidentaux héritiers de Newton, le nouveau Moïse, le plus calviniste des Européens dominés par l'esprit du capitalisme.
Pourtant, dans les années 1980, la mobilisation de la coopération scientifique autour des problèmes de l'environnement global avait franchi une étape décisive, mais sans que le grand public en soit informé. Un fossé abyssal s'était creusé entre la pensée scientifique qui étudiait l'évolution des espèces, l'origine de la vie et les transformations de la face de la planète Terre au sein du système solaire d'une part, et l'opinion publique d'autre part. Le monde universitaire était de plus en plus soumis à «la barbarie del especialismo» dénoncée vers 1930 par José Ortega y Gasset. Dans son livre magistral de 1970 en anglais sur la révolution environnementale[19], le naturaliste Max Nicholson (1904-2003) avait écrit que «nos contemporains sont des analphabètes en matière d'environnement». La situation n'avait fait qu'empirer dans les décennies qui suivirent, malgré tout le tapage médiatique qui accompagnait chaque catastrophe dite naturelle, les tempêtes de plus en plus violentes, les inondations de plus en plus dévastatrices, les vagues de chaleur de plus en plus insupportables, surtout dans les grandes villes mais aussi dans les campagnes où la faune et la flore étaient incapables de s'adapter. Les autorités étaient débordées. Les gens étaient furieux et de plus en plus nerveux, désorientés par le manque de préparation psychologique qui résultait de leur croyance aveugle dans la durabilité du développement, et aussi du pétrole abondant et bon marché.
C'est cet analphabétisme écologique qui accompagna la réception du rapport Brundtland, qu'on avait pris pour une nouveauté! En réalité il n'y avait rien de nouveau, mis à part peut-être l'idée (scandaleuse et scientifiquement sans fondement) que c'était la pauvreté qui était la racine de la crise menaçant la biosphère de notre planète. Analyse politique globale des «problèmes mondiaux d'environnement» et des «causes profondes de la pauvreté et de l'injustice qui sévissent de par le monde», ce cri d'alarme contre les dangers de «la course aux armements» et «la culture des armes», rappelait bien les limites de «la capacité de la biosphère de supporter les effets de l'activité humaine», mais les considérait uniquement relatives à «l'état actuel de nos techniques et de l'organisation sociale», ce qui revenait à nier les limites de la Biosphère humainement habitable. Ce diagnostic d'urgence des multiples aspects de la crise mondiale avait le mérite de souligner que l'interdépendance économique entre les nations se double de «l'interdépendance écologique», de sorte qu'on ne peut séparer économie et écologie, mais on se trompait dans la hiérarchie entre l'Homme et la Nature.
C'est à la suite du rapport Brunddand, en 1987, que la Banque mondiale créa sa division «Environnement». Elle y intégra d'éminents environnementalistes, comme Herman Daly, théoricien d'une steady-state economics (économie stationnaire) que son ancien maître Georgescu-Roegen avait vertement critiquée comme un mythe supplémentaire de l'incompréhension des rapports entre la loi de l'entropie et le processus économique. Daly avait été l'un des promoteurs, en 1988, de l'International Society for Ecological Economics (ISEE), principal forum du rapprochement des économistes et des écologistes, recevant le soutien de la Banque mondiale. Mais Daly finit par démissionner de la Banque mondiale en 1994. Signe des temps incompris, comme bien d'autres. Notre avenir à tous, traduit dans de nombreuses langues, était aussi un fantastique message d'espoir en «un avenir plus prospère plus juste, plus sûr», soulignant «la possibilité d'une nouvelle ère de croissance économique», capable d'assurer «un progrès durable» pour toute l'humanité. C'était une époque formidable pour l'Occident, dont l'apogée, au lendemain de l'effondrement du bloc communiste de l'Est et de la disparition de l'URSS, devait être le Sommet de la Terre de Rio, en 1992.
Le choc du 11 Septembre
Puis, en 2001, dans un ciel lumineux d'un bleu sans nuage, ce fut le terrible coup de tonnerre du 11 Septembre. La foudre de l'hyperterrorisme tomba du ciel, cette fois pour de bon, sur les symboles mêmes de la puissance de l'Empire américain, le Pentagone et les Tours jumelles du World Trade Center de New York. Le spectacle de ce monde de brutes, transmis en direct par les télévisions du monde entier, défiait l'imagination, au point de susciter «une sorte d'exaltation et d'effroi qui ressemble au sentiment du sublime», comme le dit Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé, l'un des meilleurs ouvrages de ce «temps des catastrophes», et qui critiquait les fondements philosophiques du fameux principe de précaution et de l'économie environnementaliste du développement durable[20].
L'Amérique fondamentaliste se réveilla plus biblique et messianique que jamais, lançant la Chrétienté militaro-industrielle dans une nouvelle croisade... contre l'empire du Mal. Le politologue Samuel P. Huntington, éminent stratège capable de faire la synthèse entre Clausewitz, Spengler, Weber et Toynbee, avait annoncé the clash of civilizations dans la revue Foreign Affairs dès 1993, puis dans un livre portant le même titre[21]. Sa prospective géopolitique interculturelle avait suscité plus de polémique que de réelle compréhension en raison de l'incroyable ethnocentrisme des Occidentaux de cette glorieuse pétroprospérité menacée par «la revanche de Dieu». Hélas, on remarqua beaucoup moins l'ouvrage tout aussi magistral de Bruce Porter, élève de Huntington au Olin Institute for strategic Studies du Genter for International Affairs de l'Université de Harvard, dont le titre soulignait explicitement «les fondements militaires de la politique moderne»[22]. Dans ce domaine, le développement avait été durable depuis L'Arte della guerra de Machiavel. Le Contrat naturel du philosophe Michel Serres tenta, sans être entendu, de le rappeler à l'occasion du débat sur l'effet de serre, précisément. La guerre, toujours la guerre, entre les hommes, mais aussi entre l'homme et la Terre. La gentille rhétorique du développement durable se révéla totalement inopportune parce qu'elle passait comme chat sur braise sur la question de la violence et du sacré, si bien désignée dans la pensée des limites du sage Armand Petitjean (1913-2003), à qui l'examen de conscience de l'Occident doit tant.[23]
Au début du XXe siècle, l'hystérie sécuritaire des pires années de la guerre froide s'installa à nouveau, avec des moyens technologiques encore plus sophistiqués. La sécurité, c'était cela le développement durable pour l'Administration américaine qui rédigeait l'ordre du jour de l'agenda diplomatique et du téléjournal planétaire. Avec la deuxième guerre du Golfe et l'occupation de l'Irak, l'odeur du pétrole était si forte qu'on sentait bien, derrière les belles paroles sur la démocratie et les droits de l'homme, que l'enjeu stratégique n 'était pas sans lien avec le talon d'Achille de la civilisation thermo-industrielle prise au piège de sa dépendance énergétique croissante vis-à-vis des réserves pétrolières de cette anomalie de la géologie sédimentaire que constitue le Golfe persique.
Quand sustained growth devint sustainable development
Comme on l'enseignait un peu partout depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le développement signifiait l'accession à la croissance économique durable, soutenue, auto-soutenue, selon l'expression de l'Américain Walt W. Rostow (1916-2003), lancée en mars 1956 dans un article du Economic Journal intitulé «The Take-Off into Self-Sustained Growth». On oublia cet article après la publication retentissante, au début des années 60, de son bestseller sur Les étapes de la croissance économique, présenté comme «un manifeste anti-communiste», mais qui popularisa paradoxalement une théorie de Marx selon laquelle le pays industriellement le plus avancé ne fait que montrer la voie à tous les autres pays qui chercheront à rattraper leur retard dans le développement industriel.
Dans la littérature sur le «développement économique» du XXe siècle, le concept de développement, diversement amalgamé avec celui de croissance économique et de progrès technique, avait insensiblement remplacé celui de progrès (économique), encore utilisé par certains auteurs catholiques tels Colin Clark ou François Perroux. On conservait le terme de progrès, incontestable, pour la Technique, au coeur du développement scientifique moderne de l'Occident, comme le soulignèrent vers 1955 deux textes complémentaires de deux penseurs allemands, un grand physicien, Werner Heisenberg, et un grand métaphysicien, Martin Heidegger. En 1955, le symposium de Princeton sur le thème du rôle de l'Homme dans les transformations de la face de la Terre n'attira nullement les économistes de la croissance et du développement, qui auraient pourtant découvert une nouvelle vision du métabolisme industriel reliant l'activité humaine et son environnement planétaire. Dans l'idéologie économique dominante du développement, on avait abandonné les anciennes conceptions morales du progrès, tout autant que les anciennes conceptions physiocratiques des rapports de l'économie avec la Nature, pour ne retenir que les indices quantitatifs de la richesse des nations
Vers le milieu des années 1980, alors que la guerre froide cédait de plus en plus sa place dans les inquiétudes internationales aux menaces globales sur l'environnement, comme l'Hiver nucléaire ou la détériorisation de l'écran d'ozone stratosphérique, de nombreuses voix alarmistes se firent entendre dans les conférences internationales. En fait, elles reprenaient, sur un ton plus diplomatique, les idées déja avancées dans les milieux de l'écologie et de la conservation de la nature, et notamment l'idée que le développement industriel tel qu'on le pratiquait désormais à l'échelle mondiale n'était tout simplement pas viable à long terme, car il n'était ni socialement équitable ni écologiquement soutenable. Il engendrait d'énormes inégalités socio-économiques et dépassait les limites des écosystèmes, de sorte qu'à l'échelle de l'écosystème mondial, autrement dit l'écosphère ou la Biosphère, le développement menait à la catastrophe. Bernard Charbonneau le disait: «la vraie catastrophe, c'est le développement». Faire durer le développement était donc une politique catastrophique. Il fallait changer de mode de vie, et donc de mode de penser, de croire et d'aimer.
On avait bien inventé le concept de biodiversité, de crise de la biodiversité, mais dans le même temps la doctrine politico-économique internationale habillait la théorie du sustained growth (croissance soutenue) avec la nouvelle rhétorique du sustainable development (développement soutenable ou durable). Entre le développement durable selon l'UICN et les biologistes de la conservation, et le développement durable selon l'après-Brundtland, l'Assemblée générale des Nations Unies, la Banque mondiale, ou encore le World Business Council for Sustainable Development, c'est-à-dire les développementistes, le fossé sémantique avait pris l'allure d'un séisme de grande magnitude, de sorte qu'il faudrait une métaphore géophysique comme la dérive des continents pour comprendre ce qui se passa alors entre l'Homo hydrocarbonus de l'Occident et le reste du monde, autrement dit l'avenir de la Biosphère et son évolution de très longue durée.
Notes et bibliographie
1 CCNUCC ou CCCC: Convention-cadre (des Nations Unies) sur les changements climatiques.
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2 Pour la Conférence de Stockholm, son Secrétaire général, Maurice Strong, avait demandé un rapport du même genre: WARD Barbara et DUBOS René, Nous n'avons qu'une Terre, Denoël, Paris, 1972.
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3 ROWELL Andrew, Green Backlash: Global Subversion of the Enrvironmental Movement, Routledge, London, New York, 1996; GELBSPAN Ross, The Heat is on: The Climate Crisis, the Cover-up, the Prescription, Perseus Books, Reading, Mass., 1998.
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4 GRINEVALD Jacques, «Introduction: The Invisibility of the Vernadskian Revolution», in VERNADSKY Vladimir, The Biosphere, Complete annotated edition, Springer-Verlag, New York, 1997, pp. 20-32.
5 Sur la Conférence de Toronto (Environnement Canada, OMM, PNUE), dont le sous-titre était: «Implications pour la sécurité du globe», et son contexte historique, voir GRINEVALD Jacques, «L'effet de serre de la biosphère: de la révolution thermo-industrielle à l'écologie globale», in Stratégies énergétiques, Biosphère & Société, Genève, 1990, n° 1, pp. 9-34.
6 Commission mondiale sur l'environnement et le développement, Notre avenir à tous, Editions du Fleuve, Montréal, 1998, 456 p.
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7 POLUNIN Nicholas et GRINEVALD Jacques, «Vernadsky and Biospheral Ecology», in Environmental Conservation, 1988, 15(2), pp. 117-123.
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8 Son père, Vladimir Polunin (1880-1957), peintre russe émigré en Angleterre et qui travailla avec les Ballets Russes de Diaghilev, avait été un ami intime de Picasso.
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9 GRINEVALD Jacques, «L'ingérence des écologistes dans les affaires internationales», in Ecologie contre nature: développement et politiques d'ingérence, Nouveaux Cahiers de l'IUED, 3, PUF, Genève, Paris, 1995, pp. 121-142.
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10 CALDWELL Lynton Keith, «Environment: a New Factor in Public Policy?», in Public Administration Review, septembre 1963, 23, pp. 132-139; et In the Defense of the Earth: International Protection of the Biosphere, Indiana University Press, Bloomington, 1972, 295 p.
11 CALDWELL Lynton Keith, «Political Aspects of Ecologically Sustainable Development», in Environmental Conservation, 1984, 11(4), pp. 299-308.
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12 ICSU: International Council of Scientific Unions. En 1969, l'ICSU créa aussi le SCOPE (Scientific Committee on Problems of the Environment) qui joua un rôle décisif pour la promotion des recherches internationales sur les cycles biogéochimiques et leur altération anthropogénique, et notamment, sous la direction de Bert Bolin, sur le cycle global du carbone, au coeur du fonctionnement de la Biosphère et de l'impact de l'activité humaine sur le système Terre. L'ICSU, avec le PNUE et l'OMM, lança plusieurs programmes de recherches scientifiques sur le système climatique qui furent à l'origine de la mobilisation sur les problèmes de l'environnement global réunis sous le nouveau concept interdisciplinaire et holistique de Global Change, objet du Programme International Géosphère-Biosphère (IGBP), lancé par l'ICSU à Berne en 1986, l'année de la publication d'un très important rapport de l'IIASA: CLARK William C. et MUNN R. E., eds, Sustainable Development of the Biosphere, Cambridge University Press, Cambridge, 1986, 491 p.
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13 DASMANN Raymond F. et al., Ecological Princip les for Economic Development, John Wiley & Sons, London, New York, 1973, 252 p.
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14 Cf. GEORGESCU-ROEGEN Nicholas, La décroissance, entropie, écologie, économie, présentation et traduction de Jacques Grinevald et Ivo Rens, Editions Sang de la terre, Paris, 1995 (1ère édition: Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979).
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15 Utilisation et conservation de la biosphère, Unesco, Paris, 1970, 305 p.
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16 FARVAR Taghi et MILTON John P., eds, The Careless Technology: Ecology and International Development (Conference on Ecological Aspect of the International Development, 8-11 décembre 1968), National History Press, Garden City, N. Y, 1972.
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17 THOMAS William L. (with the collaboration of Lewis Muniford), Man's Role in Changing the Face of the Earth, University of Chicago Press, Chicago, 1956, 2 vol., 1193 p.
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18 Cf. BOTKIN Daniel B. et al., eds, Changing the Global Environment: Perspectives on Human Involvenent, Academic Press, Boston, 1989, 459 pages; TURNER B.L. et al., eds, The Earth as Transformed by Human Action, Cambridge Universitv Press, Cambridge, 1990, 713 p.; NAREDO José Manuel, ed., La Incidencia de la especie humana sobre la faz de la Tierra (1955-2003), Seminario, Fundacion Cesar Manrique, Lanzarote, Islas Canarias, 6-9 mai 2003, à paraître.
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19 NICHOLSON Max, La révolution de l'environnement, guide à l'usage des nouveaux maîtres du monde, Gallimard, Paris, 1973.
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20 DUPUY Jean-Pierre, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Seuil, Paris, 2002, 215 p.
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21 HUNTINGTON Samuel P., Le choc des civilisations, Editions Odile Jacob, Paris, 2000.
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22 PORER Brace D., War and the Rise of the State: The Military Foundations of Modern Politics, The Free Press, New York, 1994, 400 p.
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23 PETITJEAN Armand, Quelles limites? Réponses de Meadows et al., Editions du Seuil, Paris, 1973, 187 p.
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