| Contrairement à une opinion
martelée par la pensée économique libérale,
la science économique ne se ramène pas à l'étude
des phénomènes de marché et encore moins à
l'affirmation de la supériorité de ce mode d'organisation
sur toute forme alternative de lutte contre la rareté. En
fait, au sein de la recherche en science économique, deux approches
s'opposent, l'une, "formaliste" (aujourd'hui dominante), définit
l'économie par son concept et applique aux sociétés
non modernes sa conception de la rationalité et l'autre, "substantive",
"proteste qu'une telle attitude détruit ce qui est réellement
l'économie comme donnée objective universelle, soit en gros
les manières et les moyens de la subsistance des hommes"[1]. Ce
qui sépare ces deux tendances, ce n'est pas, comme on le répète
trop souvent, que la seconde refuse de reconnaître l'excellence de
la loi de l'offre et de la demande pour parvenir à certains résultats,
c'est que la première prétend pouvoir étendre la logique
mécaniste du marché à des phénomènes
hors marché (homme et environnement)[2]
alors que la seconde prend acte de la pluralité des logiques qui
gouvernent les conduites dites économiques.
La question de l'environnement se situe au coeur de ce débat dans la mesure où les limites de la pensée néoclassique face au problème de la destruction du milieu résultent non pas d'un déficit de recherches, mais de son incapacité méthodologique à intégrer une logique de fonctionnement, celle de la biosphère, étrangère au mode de régulation du marché. |
Outre sa dimension concrète, la question de l'environnement
pose donc un problème épistémologique, à savoir
un problème de définition du domaine de validité des
énoncés à caractère scientifique. Cette difficulté
est de plus redoublée par le dédain d'un grand nombre d'économistes
pour l'histoire de la pensée économique, dédain qui
se traduit par l'opinion selon laquelle la science économique serait
née avec la parution, en 1776, de La Richesse des Nations
d'Adam Smith. Le choix d'une telle date conduit à classer sous le
label infamant de "pré-scientifiques" des auteurs aussi fondamentaux
que Boisguilbert, Richard Cantillon, Anne Robert Jacques Turgot ou François
Quesnay.
Fils d'un laboureur (et non d'un avocat comme l'a prétendu une légende tenace), ce dernier fit une brillante carrière de médecin-chirurgien. Auteur notamment d'un traité sur la saignée, secrétaire général de l'Académie de Chirurgie, l'économie politique fut pour lui un violon d'Ingres, certes passionnément chéri, mais auquel il ne s'adonna que sur le tard. Madame de Pompadour, en se l'attachant comme médecin attitré et en le faisant nommer premier médecin ordinaire du Roi, s'attira, comme l'écrit plaisamment Joseph Schumpeter, "la reconnaissance éternelle des économistes" [3]. C'est seulement à partir des années 1750 que François Quesnay rédigea les premiers textes qui allaient fonder la Physiocratie, doctrine grâce à laquelle la postérité devait retenir son nom[4]. p.355
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| C'est sur l'apport de François
Quesnay à l'analyse économique contemporaine des problèmes
d'environnement que nous voudrions nous arrêter ici. Trois concepts
présents dans son oeuvre nous paraissent pour ce faire d'une importance
capitale : l'ordre naturel, le droit naturel et le circuit économique
dont l'existence est conditionnée par le produit net.
I. L'ordre naturel Pour François Quesnay, Dieu a institué
des règles immuables pour la formation et la conservation du monde.
Ces lois, qu'une analyse superficielle de certaines de leurs manifestations
pourrait conduire à juger négativement ont en fait été
instaurées pour le bien de l'homme. "Si on examine ces règles
avec attention, écrit François Quesnay, on apercevra au moins
que les causes physiques, du mal physique sont elles-mêmes
les causes des biens physiques, que la pluie, qui incommode le voyageur,
fertilise les terres ; et si on calcule sans prévention,
on verra que ces causes produisent infiniment plus de bien que de mal,
et qu'elles ne sont instituées que pour le bien ; que le mal qu'elles
causent incidemment résulte nécessairement de l'essence même
des propriétés par lesquelles elles opèrent le bien"[5].
En effet, "d'autres lois auraient d'autres propriétés
essentielles, vraisemblablement moins conformes à la perfection
à laquelle l'Auteur de la nature a porté son ouvrage ; celles
qu'Il a instituées sont justes et parfaites dans le plan général,
lorqu'elles sont conformes à l'ordre et aux fins qu'Il s'est proposées"[6].
Tout gouvernement doit donc s'efforcer de connaître les lois naturelles
et de les faire respecter.
(suite)
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suite:
On entend ici par loi morale la règle de toute action humaine de l'ordre moral conforme à l'ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain. Ces lois forment ensemble ce qu'on appelle la loi naturelle. Tous les hommes et toutes les puissances humaines doivent être soumis à ces lois souveraines, instituées par l'Etre Suprême ; elles sont immuables et irréfragables, et les meilleures lois possibles ; par conséquent la base du gouvernement le plus parfait et la règle fondamentale de toutes les lois positives ; car les lois positives ne sont que des lois de manutentions relatives à l'ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain. Les lois positives sont des règles authentiques établies par une autorité souveraine, pour fixer l'ordre de l'administration du gouvernement, pour assurer la défense de la société, pour faire observer régulièrement les lois naturelles, pour réformer ou maintenir les coutumes et les usages introduits dans la nation, pour régler les droits particuliers des sujets relativement à leur différents états, pour déterminer l'ordre positif dans les cas douteux réduits à des probabilités d'opinion ou de convenance, pour asseoir les décisions de la justice distributive. Mais la première loi positive, la loi fondamentale de toutes les autres lois positives, est l'institution de l'instruction publique et privée des lois de l'ordre naturel, qui est la règle souveraine de toute législation humaine et de toute conduite civile, politique, économique et sociale"[7]. La connaissance de l'ordre naturel est donc fondamentale à la bonne marche de la nation. François Quesnay y revient dans ses Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole lorsqu'il recommande "que la nation soit instruite des lois générales de l'ordre naturel qui constituent le gouvernement évidemment le plus parfait. L'étude de la jurisprudence humaine ne suffit pas pour former les hommes d'Etat ; p.356
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| il est nécessaire que ceux qui
se destinent aux emplois de l'administration soient assujettis à
l'étude de l'ordre naturel le plus avantageux aux hommes réunis
en société"[8]. Une
telle proposition, reprise par exemple dans Despostisme de la Chine
[9],
n'est pas sans rappeler celle de Thomas Robert Malthus selon laquelle il
convenait, face à la croissance qu'il jugeait excessive de la population
humaine relativement à la production de nourriture, non de jeter
l'opprobre sur les classes les plus défavorisées (même
s'il devait aussi recommander de lier à l'assistance à la
honte[10]) mais de les instruire de "quelques-uns des principes
les plus simples de l'économie politique"[11].
La fonction du politique est donc de connaître les lois naturelles afin de les transposer dans l'ordre juridique. Poursuivant son raisonnement sur l'intrinsèque bonté des lois naturelles, François Quesnay avertit qu'"il faut [...] bien se garder d'attribuer aux lois physiques les maux qui sont la juste et inévitable punition de la violation de l'ordre même des lois physiques instituées pour opérer le bien. Si un gouvernement s'écartait des lois naturelles qui assurent les succès de l'agriculture, oserait-on s'en prendre à l'agriculture elle-même de ce l'on manquerait de pain, et de ce que l'on verrait en même temps diminuer le nombre des hommes, et augmenter celui des malheureux ? Les transgressions des lois naturelles sont les causes les plus étendues et les plus ordinaires des maux physiques qui affligent les hommes"[12]. La connaissance par tous de la loi naturelle étant donc nécessaire à l'élaboration des lois positives, l'autonomie du politique, donc du monarque, s'en trouve singulièrement réduite. Cela ne signifie pas pour autant que les pouvoirs du despote soient ou devraient être juridiquement limités. Comme l'écrit Michel Foucault, "les Physiocrates [...] avaient plutôt tendance, par méfiance du droit et de l'institution juridique, à chercher [...] [la] régulation [de la politique gouvernementale] dans la reconnaissance, par un despote au pouvoir institutionnellement illimité, des lois "naturelles" de l'économie s'imposant à lui comme vérité évidente"[13]. (suite)
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suite:
On ne peut donc que partager l'analyse de Louis Dumont selon laquelle le "despote légal" que les Physiocrates appellent de leurs voeux (et qu'ils croient avoir trouvé dans une Chine qui est plus une région de leur cerveau qu'une région du monde) "est en réalité un roi fainéant, tenu en lisière par les commandements de la loi naturelle"[14]. En renvoyant ainsi dos à dos le relativisme historique d'un Montesquieu et une certaine conception absolutiste de la monarchie, François Quesnay cristallisera sur son oeuvre tant la suspicion des libéraux progressites que l'opposition résolue des royalistes les plus conservateurs. II. Le droit naturel Mais, au sein de cet ordre naturel, l'homme possède
un droit naturel que François Quesnay définit dans un premier
temps et de manière très générale comme "le
droit que l'homme a aux choses propres à sa jouissance"[15].
Il précise quelques pages plus loin que "le
droit naturel des hommes diffère du droit légitime
ou du droit décerné par les lois humaines, en ce qu'il est
reconnu avec évidence par les lumières de la raison, et que
par cette évidence seule, il est obligatoire indépendamment
d'aucune contrainte ; au lieu que le droit légitime limité
par une loi positive, est obligatoire en raison de la peine attachée
à la transgression par la sanction de cette loi, quand même
nous ne la connaîtrions que par la simple indication énoncée
dans la loi"[16].
p.357 |
| Le droit naturel de chaque homme
doit donc être considéré simultanément dans
l'ordre de la nature et dans l'ordre de la justice. "Dans
l'ordre de la nature il est indéterminé tant qu'il n'est
pas assuré par la possession actuelle ; et dans l'ordre de la justice
il est déterminé par une possession effective de droit naturel,
acquise par le travail, sans usurpation sur le droit de possession d'autrui"[19].
Dit autrement, "chacun a le droit naturel de faire
usage avec reconnaissance de toutes les facultés qui lui ont été
départies par la nature, dans les circonstances où elles
l'a placé, sous la condition de ne nuire ni à soi-même
ni aux autres : condition dans laquelle personne ne serait assuré
de conserver l'usage de ses facultés ou la jouissance de son droit
naturel"[20].
Ainsi, le doit naturel de chaque homme se réduit dans les faits aux choses qu'il peut se procurer par son travail[21] tandis que son extension est conditionnée par l'obervation des meilleures lois positives possibles. Comme l'écrit en effet François Quesnay, "le droit naturel de chaque homme s'étend à raison de ce que l'on s'attache à l'observation des meilleures lois possibles qui constituent l'ordre le plus avantageux aux hommes réunis en société" [22]. Il apparaît donc que le droit naturel est purement économique et qu'un bon système politique est celui qui assure un ordre économique parfait. Comme le fait remarquer Louis Salleron, "c'est le droit réel et non pas le droit personnel qui intéresse Quesnay. C'est de la matière sur laquelle s'exerce la propriété qu'il tirera sa doctrine. Sa philosophie de l'être s'enracine dans une philosophie de l'avoir"[23]. Si, pour François Quesnay la sûreté de la propriété privée est le fondement essentiel de l'ordre économique[24], notre auteur ne se limite pas, loin de là, à une approche juridique de la vie économique. En effet, pour lui, l'économie est également régie par des lois naturelles qui se manifestent sous la forme d'un circuit, circuit qui va être présenté dans le célèbre Tableau économique imprimé pour la première fois en 1758 (et dont on prétend que Louis XV aurait corrigé les épreuves). (suite)
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suite:
Dans le sillage de Boisguilbert et Cantillon[25],
mais avec une finesse d'analyse supérieure, François Quesnay
représente dans ce texte l'économie comme un domaine cohérent
de nature systémique et s'inspire pour cela de la découverte,
un siècle et demi plus tôt par William Harvey, du mécanisme
de la petite et de la grande circulation sanguine[26]. L'économie
y est vue comme une "machine régénératrice" qu'il
s'agit de "disséquer [...] [afin] d'en découvrir l'organisation
par la démonstration anatomique de toutes ses parties et par le
développement de leurs entrelacements, de leur connexion et du concours
de leur action mutuelle"[27]. L'analogie
médicale est également présente par exemple chez Turgot
qui écrit que l'"on a grande raison de comparer [...] la circulation
de l'argent,
cette circulation utile et féconde qui anime tous
les travaux de la société, qui entretient le mouvement et
la vie dans le corps politique [...] à la circulation du sang dans
le corps animal"[28].
p.358
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| Ainsi, avec un apport de 3 milliards la terre fournit un
produit brut de 5 milliards. La différence (2 milliards) est nommée
"produit net" ; c'est le "don gratuit" de la nature, fondement du système
physiocratique. Ces 2 milliards sont versés sous forme de rente
aux propriétaires de la terre qui en utilisent 1 milliard pour acheter
des produits agricoles et 1 milliard pour acheter des biens et des services
à la classe stérile. Cette dernière qui a donc reçu
2 milliards (1 de la classe productive et 1 des propriétaires) les
dépense dans des achats à la classe productive : 1 milliard
servant à payer ses achats de produits alimentaires et l'autre milliard
étant consacré à la reconstitution des avances de
la période suivante.
Le Tableau économique a fait l'objet de nombreuses interprétations parfois contradictoires. Ainsi, pour Joseph A. Schumpeter, le Tableau économique n'est pas la clef de voûte de l'œuvre de François Quesnay "mais une pièce surajoutée que l'on peut détacher du reste — étant peinte pour ainsi dire sur une autre toile. Ce que Quesnay décrit, c'est le flux de dépenses et de produits entre les classes sociales, lesquelles jouent ici le rôle d'acteurs sur la scène économique — ce qu'elles ne font pas dans le reste de son œuvre."[34] Pour Jean Cartelier en revanche, la présence des classes sociales dans le Tableau économique revêt une importance fondamentale. Le Tableau serait en effet un "coup de génie" par lequel François Quesnay ferait apparaître la domination de la propriété foncière "comme l'effet naturel de la productivité exclusive de l'agriculture" et réussirait ainsi le tour de force d'"enlever à la classe dominante tout caractère féodal et à la faire apparaître ainsi que le Souverain, essentiellement comme le rouage central de la vie économique"[35]. De son côté, Louis Dumont voit (et ce n'est pas contradictoire avec l'interprétation schumpétérienne) dans le Tableau économique "l'image de l'idéal"[36], c'est-à-dire d'un agir humain en accord avec la loi naturelle ainsi qu'une mise en garde des conséquences fâcheuses qui pourraient résulter de toute transgression de celle-ci. (suite)
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suite:
La richesse d'interprétation à laquelle donne lieu la contextualisation historique du Tableau économique se retrouve dans l'identification de sa descendance théorique. Certains auteurs tels que Joseph A. Schumpeter ou Claude Jessua voient dans cette présentation de l'activité économique la première esquisse de l'équilibre général. L'auteur de l'Histoire de l'analyse économique écrit en effet que "le tableau de Cantillon-Quesnay représente la première méthode que l'on ait jamais imaginée pour donner une idée explicite de la nature de l'équilibre économique"[37] et que "Quesnay identifie l'équilibre général, c'est-à-dire l'équilibre de l'économie considérée dans son ensemble, par opposition à l'équilibre de chacun de ses petits secteurs particuliers"[38]. Quant à Claude Jessua, même s'il refuse de pousser trop loin les ressemblances entre Léon Walras et François Quesnay, il n'en souligne pas moins que "ramener les millions de relations qui s'établissent entre des millions d'agents économiques aux quelques flux qui importent entre trois groupes d'agents convenablement choisis, ce n'était pas seulement réaliser une remarquable simplification, c'était surtout faire un pas de géant vers l'étude et l'intelligence des interdépendances économiques. C'est en ce sens que Quesnay peut être considéré comme annonçant l'œuvre future de Walras."[39] Un économiste tel que Frédéric Poulon, qui oppose une approche "ensembliste" à une approche "systémique" de l'économie — la première ramenant l'économie à l'ensemble des éléments qui la constituent et la seconde la considérant comme un tout formé de parties en interaction — voit au contraire dans l'œuvre de François Quesnay le fondement de la seconde et fait ainsi du père de la Physiocratie le précurseur des analyses marxienne et keynésienne[40]. p.359
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| Mais, au-delà même
des débats sur son inscription historique, le Tableau économique
se révèle d'une importance méthodologique capitale
dans le domaine de l'économie de l'environnement en raison de la
dichotomie qu'il opère entre production et création de richesses. Comme
l'écrit François Quesnay lui-même, "il faut distinguer
une addition de richesses réunies, d'avec une production
de richesses, c'est-à-dire, une augmentation, par réunion
de matières premières, et de dépenses en consommation
de choses qui existaient avant cette sorte d'augmentation, d'avec une génération,
ou création de richesses, qui forment un renouvellement et un accroissement
réel de richesses renaissantes"[41].
Seule la nature aidée par l'homme est donc source de richesse, cette dernière apparaissant, pour reprendre la formule liturgique, comme le "fruit de la terre et du travail des hommes". François Quesnay n'a donc rien de l'écologiste radical avant la lettre que l'on a parfois voulu en faire. Pour lui "les productions de la terre ne sont pas des richesses par elles-mêmes, [...] elles ne sont des richesses qu'autant qu'elles sont nécessaires aux hommes et qu'autant qu'elles sont commerçables"[42]. Ainsi, "l'air que nous respirons, l'eau que nous puisons à la rivière, et tous les autres biens ou richesses surabondantes et communes à tous les hommes ne sont pas commerçables : ce sont des biens et non des richesses"[43]. Les richesses sont donc, parmi les biens, ceux dont la valeur d'usage est la plus élevée, cette valeur d'usage supérieure se traduisant par une haute valeur d'échange. Et "c'est ainsi, comme l'écrit Louis Dumont, que l'on passe chez Quesnay, de la loi physique à la loi morale"[44]. * * * L'extrême originalité de la pensée de François Quesnay réside donc dans le double mouvement simultané auquel elle procède, d'"isolement" du "domaine économique" et d'"encastrement" de celui-ci dans l'ordre du monde. (suite)
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suite:
En effet, le personnage central de la "Secte des Economistes" est le premier penseur à concevoir clairement la "catégorie économique" et à la définir dans une perspective holiste comme un tout cohérent formé de parties en interrelation (c'est-à-dire comme ce que l'on nomme aujourd'hui un système). Toutefois, cette perspective n'est pas, comme on l'a vu, élaborée de l'intérieur du champ économique mais au contraire par un décentrement du regard, par une projection sur ce champ d'une conception générale de l'univers comme un tout ordonné. Ainsi que l'analyse Louis Dumont, "la cohérence du domaine [économique] est "explicitement formulée" pour la première fois, non pas par quelqu'un qui l'arrache à la politique, à la moralité, à la religion, mais au contraire par un homme qui raisonne à partir de la cohérence globale du monde, y compris les affaires humaines et morales, et qui en déduit la cohérence conditionnelle du domaine particulier"[45]. Toutefois, le mouvement d'"isolement" devait rapidement l'emporter sur celui d'"encastrement". Ainsi que le résume Michel Foucault dans son cours sur la "gouvernementalité", "le terme "économie" désignait au XVIe siècle une forme de gouvernement, au XVIIIe siècle il désignera un niveau de réalité, un champ d'intervention"[46]. Extrémisant cette tendance autarcique, la pensée économique développera une cohésion interne, une rationalité mécaniste qui trouvera sa formulation canonique avec la notion d'équilibre général, notion qu'elle finira par imposer comme unique norme de rationalité. Ainsi que le déclare Gérard Debreu, "la supériorité de l'économie libérale est incontestable et mathématiquement démontrable, en utilisant des modèles informatiques, qui sont parfaitement maîtrisés"[47]. Au sein d'un tel cadre de référence, les problèmes concrets tels que par exemple le chômage ou la pollution ne sont jamais analysés qu'en tant que défauts d'allocation des ressources susceptibles d'être corrigés par une extension de la logique du marché (taxation pigouvienne, flexibilité des salaires). p.360
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| Dans le domaine de l'environnement[48],
une telle démarche se heurte cependant à l'incapacité
des instruments qu'elle permet de concevoir (internalisation, règle
de Hartwick-Solow)[49] à apporter une
solution tant aux problèmes posés par la mise en danger des
mécanismes de régulation des écosystèmes, voire
de la biosphère, qu'à ceux liés à l'épuisement
des ressources naturelles.
La conception d'une grille d'analyse alternative, apte à intégrer la pluralité des niveaux logiques gouvernant le réel, s'avère donc nécessaire. Dit autrement, un "réencastrement" de l'économique dans son milieu s'impose qui devrait prendre la forme de ce que René Passet nomme la "gestion normative sous contrainte", à savoir le respect par le système économique des mécanismes de reproduction de la biosphère[50]. Face à cette nécessité d'élaborer une économie "multidimensionnelle"[51], François Quesnay — pourvu que l'on veuille bien considérer son œuvre d'un point de vue méthodologique — en mettant en évidence que la reproduction de la sphère économique ne saurait être envisagée hors de celle de la biosphère, et qu'il s'agit en conséquence d'articuler logique économique et logique du vivant, préfigure bien les défis épistémologiques que doit affronter la science économique de cette fin de siècle. |
Il faudrait également, bien sûr, analyser précisément
la capacité d'une époque à rendre "invisible" un auteur.
On objectera évidemment que dans tous les domaines de la vie intellectuelle
les phénomènes d'oubli voire d'occultation abondent. On pourra
ainsi, pour ne prendre qu'un exemple volontairement éloigné
de la science économique, citer le cas de Stendhal qui, dans son
Histoire
de la peinture en Italie, ne mentionne qu'une seule fois le nom de
Piero della Francesca alors qu'avec sa perfection formelle et ses coloris
subtils, le monde immobile et fascinant du maître d'Arezzo nous semble
aujourd'hui dominer la peinture du Quattrocento. Toutefois, l'oubli — ou
peut-être devrait-on dire le refoulement — de François Quesnay
est autrement plus grave car d'une autre nature dans la mesure où,
s'il peut bien sûr être analysé dans la tradition kuhnienne
comme un signe de l'incommensurabilité entre paradigmes, il nous
semble, plus profondément, signer tout à la fois un dédain
pour la pensée non mécaniste, un refus de prendre acte de
la complexité du monde, un mépris, pour tout dire, de ce
qui fait signe en direction de la question du sens.
p.361
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