| Le développement durable [1]
La Commission mondiale sur l'environnement et le développement a placé le développement durable sur le devant de la scène internationale grâce à son rapport Notre avenir à tous [2]. Elle le définit ainsi: «Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion: |
La Commission se composait de personnalités
du monde international; elle était présidée par le
Premier Ministre de la Norvège, Madame Gro Harlem Brundtland. Issu
d'un tel milieu, le concept n'est rien moins que révolutionnaire
par son accent éthique. Encore plus étonnant, l'Assemblée
générale des Nations Unies - l'aréopage des gouvernants
du monde - adopta une résolution qui souligna «la nécessité
impérieuse» d'assurer la transition vers un développement
durable (Résolution 42/187 de 1987) (Dommen, Développement
durable: mots déclics, cf. bibliographie en fin d'article).
Une nouveauté en éthique: la justice entre les générations Répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs: l'idée a pris son essor, notamment dans l'esprit écologiste. Elle semble logique et même séduisante. p.217
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| Elle est, en plus, parfaitement
originale. On aurait en tous cas de la peine à la retrouver dans
les grandes traditions éthiques du monde qui parlent souvent de
générations, mais normalement dans le sens d'un cycle social
et biologique toujours répété plutôt que d'une
progression linéaire à travers le temps de l'histoire.
Jusqu'à récemment, la vision cyclique du temps correspondait assez bien à la réalité. Ce n'est que depuis peu que l'humanité dispose de moyens assez puissants pour modifier consciemment le cadre de vie des générations à venir. Ce sont les progrès fulgurants de la technique qui nous obligent à nous interroger désormais sur la justice entre les générations. (Dommen, «L'espérance des générations futures», cf. bibliographie en fin d'article). Les besoins des générations futures Quels sont donc les besoins des générations
futures? Par définition, celles-ci ne sont pas présentes
pour nous le dire. Qui peut donc s'arroger le droit de parler aujourd'hui
à leur place? Elles doivent pouvoir répondre à leurs
propres besoins, et ceux-ci ne sont pas forcément les nôtres.
Au contraire, si nous jetons un coup d'oeil derrière nous sur les
besoins de nos ancêtres, nous serions tentés de dire que,
quels que soient les besoins des générations futures, ils
risquent plutôt d'être différents des nôtres.
(suite)
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suite:
La Commission Brundtland était bien consciente du piège, puisqu'elle insistait sur la capacité des générations futures de répondre à leurs propres besoins. La génération qui a vécu n'est plus là pour donner des ordres à celles qui suivent. La liberté de la nouvelle génération fixe les limites à la responsabilité de l'ancienne. L'avenir incertain et la riposte créative Le monde est bien plus compliqué qu'une
horloge. Nous ne pouvons nous faire qu'une idée imprécise,
et parfois fausse, des suites futures d'une action présente. A la
nature s'associe «une histoire mouvementée et dramatique,
faite de bonds, de phases creuses, de catastrophes, de reprises, de jaillissements,
de nouveauté, et tant de fois, de la grâce d'une issue favorable
improbable» (Schäfer-Guignier, p. 29, cf. bibliographie en fin
d'article).
Une ressource non renouvelable: le pétrole Certains courants d'opinion semblent prétendre qu'il ne faut épuiser aucune ressource. L'argument est précaire. p.218
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| Vouloir ne jamais épuiser une ressource non-renouvelable
veut dire à la limite ne jamais s'en servir, car sa consommation
ne peut mener que vers son épuisement. Cependant si l'on renonce
à s'en servir ce n'est plus une ressource, car une ressource n'est
pas une donnée de la nature mais de l'économie. Pour qu'une
matière constitue une ressource il faut lui reconnaître une
valeur économique et cette valeur dépend de l'usage que l'on
en fait. L'évolution des prix relatifs, des aspirations et des techniques
de production font constamment entrer et sortir des matières de
la catégorie des ressources.
L'épuisement du pétrole relève de l'ordre économique: on renoncera certainement à s'en servir lorsque son prix deviendra prohibitif, mais il existera encore. Son épuisement ne menace pas l'existence de l'humanité [6]. Bien au contraire, il ne fera que marquer la fin d'un épisode, comme l'illustre avec un certain humour le graphique de King Hubbert (voir figure en fin d'article). Sans pétrole on fera autrement, ou autre chose. Au fond, ceux qui craignent l'épuisement du pétrole refusent, peut-être subconsciemment, d'admettre que les générations futures seront capables de s'assumer dans l'environnement qui sera le leur et qu'elles prendront des décisions qui ne seraient pas les nôtres. Ils manifestent l'esprit colonialiste. Lorsque Costanza (cf. bibliographie en fin d'article) écrit que «l'épuisement de ressources non-renouvelables devrait exiger le développement équivalent de substituts renouvelables», il ne fait que déplacer le même état d'esprit d'un cran: il n'admet pas que les générations futures ressentent des besoins - énergétiques dans le cas précis - foncièrement différents des nôtres, même s'il tolère qu'elles se choisissent d'autres sources d'énergie. D'autres en revanche se soucient explicitement du processus de décolonisation, tels les quakers, un mouvement religieux non-violent: «La consommation de ressources énergétiques doit être progressivement réduite afin d'en étaler les réserves connues sur une période de vie plus longue [...]. (suite)
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suite:
Cela représente un scénario selon lequel les combustibles fossiles sont d'abord remplacés en partie et ensuite que la gamme d'applications pour lesquelles des énergies de remplacement n'existent pas est progressivement réduite » (Energy Policy Group of QSRE, pp. 35-36). Il s'agit selon cet argument de laisser le temps de s'adapter en douceur sans dicter l'aboutissement du processus. W S. Jevons, qui compte parmi les sommités de la théorie économique du XIXe siècle, disait «En commerce, le passé est passé pour toujours; et nous recommençons à neuf à chaque instant »[7]. L'argument met en garde contre la tyrannie du passé. Or, pour les générations futures, le passé c'est nous. Compromettre les générations futures: les déchets nucléaires La phrase de Jevons continue: «[...]
nous estimons la valeur des choses en fonction de leur utilité future».
Son point de vue est commercial en effet. Du point de vue matériel,
la situation n'est pas la même. Un objet qui n'est plus utile ne
disparaît pas sans autre: il faut encore s'en débarasser.
Il devient un fardeau hérité du passé. Les déchets
nucléaires en constituent le cas tyrannique par excellence.
p.219
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| Nous voici donc arrivé
au noeud de l'argumentation. Les générations futures n'auront
d'autre choix que de consacrer en priorité du temps et des ressources
à la gestion des déchets nucléaires que nous leur
léguons. Ces efforts et ces ressources seront forcément soustraits
de ce dont ces générations pourront disposer à leur
guise. L'obligation de gérer ces déchets diminuera d'autant
leur capacité de répondre à leur propres besoins.
Lorsque Edith Brown Weiss prétend que «par rapport à la gestion des déchets nucléaires nous devons équilibrer les avantages du recours au nucléaire aujourd'hui avec les coûts pour les générations futures de la gestion des déchets» (p. 171), elle se met en contradiction flagrante avec le développement durable; ce développement refuse une telle pesée des intérêts; |
il exclut de porter atteinte à la liberté des générations
à venir en les obligeant d'entreprendre en premier lieu des activités
que nous leur aurons imposées.
Conclusion La conclusion tient en peu de mots: épuiser le pétrole laisse aux générations à venir l'entière liberté de répondre aux besoins qu'elles se fixeront dans la situation où elles se trouveront, tandis que les déchets nucléaires compromettront leur capacité de répondre à leurs propres besoins. La justice entre les générations exige de bien distinguer les deux cas. p.220
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1 Les opinions exprimées dans cet article
ne reflètent pas nécessairement celles de la CNUCED.
2 Le rapport est daté du 20 mars 1987.
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3 Op. rit. p. 51. Traduction corrigée
pour correspondre à l'original anglais.
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4 Phrase de Wilfred Owen, reprise dans le
Requiem
de guerre de Benjamin BRITTEN.
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5 Le Commission mondiale sur l'environnement
et le développement récuse donc la vision néo-malthusienne,
représentée notamment par le Club de Rome et le rapport sur
les limites à la croissance qui a fait sa réputation (Meadows,
1972).
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6 Il faut se méfier d'étendre
l'argument qui s'applique au pétrole à toute ressource non-renouvelable,
et notamment aux ressources génétiques. L'humanité
fait disparaître nombre d'espèces tous les jours non pas de
l'économie mais du monde physique, sans savoir à quoi elles
servaient. L'argument dans le texte n'entame nuliement celui de l'école
Gaïa (Lovelock). Pour elle, le monde entier avec son atmosphère
ne constitue qu'un seul système dont les éléments
sont interdépendants. Toucher à l'une quelconque de ses composantes
aura des répercussions sur le système tout entier. L'ensemble
étant complexe, les conséquences risquent d'être imprévisibles.
Qu'une seule espèce d'insectes disparaisse et tout un système
peut être modifié.
Après toute perturbation, quelle qu'elle
soit, Gaïa retrouvera un équilibre, mais probablement non pas
celui d'avant. Nous n'avons pas à nous faire de souci pour la nature,
elle s'en remettra toujours. Il y a lieu en revanche de s'inquiéter
de l'avenir de l'espèce humaine: rien ne garantit que la nature
lui réservera une place quoi qu'il advienne.
L'obligation de respecter la nature est impérieuse
dans la mesure où son non-respect menace la survie de l'humanité;
l'on peut reformuler ainsi l'argument de la Commission OMS santé
et environnement (pp. 4-5, cf. bibliographie,).
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7 «In commerce bygones are forever bygones;
and we are always starting clear at each moment.»
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Commission OMS santé et environnement (1992) Notre planète, notre santé, Organisation mondiale de la santé, Genève
R.COSTANZA, «The ecological economics of sustainability» in R.GOODLAND et al., Environmentally sustainable economic development: building on Brundtland, UNESCO, Paris, 1991.
H.-P.DESUSSES, La radioactivité dans tous ses états, Georg, genève, 1990.
E.DOMMEN, Développement durable: mots déclics, UNCTAD, genève, Discussion papers no 80, 1994.
Energy Policy Group of QSRE, Energy Resources: Caring for the Planet, Quaker social Responsibility & Education, londres, 1989.
W.S.JEVONS, The Theory of Political Economy, 1871.
J.LOEVOCK, La terre est un être vivant: l'hypothèse Gaïa, Flammarion, paris, 1993.
D.H.MEADOWS et al., Rapport sur les limites à la croissance, Fayard, Paris, 1972.
O.SCHÄFER-GUIGNIER, Et demain la terre, christianisme et écologie, Labor et Fides, Genève, 1990.
E.BROWN WEISS, In Fairness to Future Generations, United Nations
University, Tokyo, 1989.