| William VOGT, Road to Survival, Sloane, New York, 1948 (traduction
française, La faim du monde,Hachette, Paris, 1950).
William Vogt, né en 1902 et mort en 1968, était un écologiste professionel américain. Il travailla en Amérique latine sur les problèmes de conservation de la nature dans le cadre de l'Union panaméricaine. Il fut préoccupé toute sa vie par l'érosion des sols et la disparition des espèces. Il sera le pionnier en 1948, à la Conférence de Fontainebleau, de l'Union pour la Conservation naturelle. Avec certains de ses contemporains, et peut être plus encore en tant qu'écologiste conscient des conséquences néfastes de la croissance économique, il fut bouleversé par la course à la militarisation comme marche inévitable de l'histoire, si caractéristique de la Seconde guerre mondiale. Déjà, en 1948, il mit en garde contre la croissance à tout prix et rappela, ce que les hommes ont si vite oublié, que nous sommes une espèce parmi d'autres et que nous devons, en tant que telle, prendre conscience rapidement de notre dépendance les uns des autres. C'est le message qu'il fera passer tout au long de son oeuvre. En effet, il commence par peindre des portraits de personnages du monde entier et montre "qu'aucun de ces êtres humains n'a conscience de l'existence de l'autre" (p. 28). L'Homme a tendance à oublier un peu vite que, bien que la terre soit hétérogène de par sa population, ses reliefs, ses clirnats et donc sa répartition des ressources, nous vivons tous en interdépendance, "dans un univers unique au sens écologique" (p. 29). Et les contraintes physique et biotique ne sont pas les seules, et de loin, les plus ravageuses. Car quand la population est trop dense pour que la terre utilisable puisse la nourrir, les méthodes destructrices d'exploitation peuvent se comparer au "champignon atomique d'Hiroshima" (p 49) Dans les conditions primitives, avant que l'Homme n'utilise ses connaissances à l'application des lois naturelles, le rapport entre ce dernier et la nature était relativement stable. Puis, dès les XIXe et XXe siècles, "l'Européen supposant infinies les nouvelles richesses, estima superflu d'en prendre soin et répandit la désolation en Asie, en Afrique et en Amérique avec l'inexorable méthode d'une Panzerdivision (p. 50). (suite)
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Dans un chapitre intitulé "L'homme industriel, la grande illusion" (titre révélateur!), William Vogt montre que jusqu'à l'époque de la Révolution industrielle, il était impossible de stocker ou de transporter de grandes quantités de vivres; quand les récoltes étaient insuffisantes, les gens mouraient, la famine étant un accident normal et périodique jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. La Révolution industrielle multiplia les possibilités de travail et donna naissance à une conception de la vie totalement nouvelle, sans pour autant agrandir l'espace. Il décrit ici une réalité dont l'importance échappa aux hommes: la terre ne pourra nourrir indéfiniment la population croissante. C'est pourquoi, aussi désagréable que cela puisse paraître, une chute des niveaux de vie est inévitable. Mais si nous nous montrons assez intelligents et courageux, nous pourrons, écrivait-il, encore éviter l'effondrement dc notre civilisation. Cependant nous n'y parviendrons pas seulement en employant des moyens politiques et économiques; nous devons considérer l'Homme et son milieu naturel dans son ensemble (p 107). Aussi Vogt suggérait déjà d'apprendre aux gens que la campagne n'est pas seulement l'endroit des vacances et proposait un travail de coopération entre 1es agriculteurs et les citoyens. Il insistait ensuite sur la recherche et l'instruction. En effet, lorsque nous souffrons d'un mal, nous allons chez un spécialiste; pour les maux de la terre nous devrions faire de même, et former des gens compétents. Par ailleurs, la conservation des richesses naturelles ne va pas à elle seule sauver le monde, ni la limitation des naissances. Des mesures économiques et politiques, éducatives, etc. sont nécessaires Mais si les deux premières sont négligées, alors les suivantes échoueront. Selon William Vogt, une organisation internationale consacrée à la recherche de solutions politiques et économiques et ignorante des solutions écologiques, aboutirait à "enfoncer l'Homme plus profondément dans son bourbier" (p. 330). La santé écologique exige deux choses: "l'utilisation de ressources renouvelables et l'adaptation de notre demande à la production, soit en acceptant de recevoir moins par personne, soit en nous astreignant à rester le moins nombreux possible. Mais puisque notre civilisation ne peut survivre à un abaissement brutal de son niveau de vie, nous ne pouvons éviter la limitation des populations." (p. 330) A juste titre, nos sociétés industrialisées ont une grande responsabilité dans l'état du monde d'aujourd'hui. Il faudrait "faire une campagne mondiale contre le gaspillage et faire mesurer aux nations favorisées toute l'immoralité du gâchis dans un monde nécessiteux" (p. 345). p.167
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| Sa conclusion est particulièrement calastrophiste. En
nous reproduisant de façon excessive, prétendait-il, et en
abusant du sol, l'humanité s'est précipitée, écologiquement
parlant, dans un piège; nous devons abandonner la philosophie du
à chaque jour suffit sa peine. Nous payons les sottises d'hier
tout en préparant notre propre lendemain Nous devons développer
le sens de la durée et lutter contre l'individualisme grossier et
pillard.
L'histoire de notre avenir est écrite: un graphique avec deux courbes, l'une représentant la population humaine croissant à vitesse vertigineuse, l'autre nos ressources, prenant une direction plongeante aussi verticale que les chutes d'un rapide. Ces deux courbes se sont croisées depuis longtemps. Elles divergent toujours plus rapidement, et plus elles s'écartent, moins il sera facile de les rapprocher. Si nous ne limitons pas les populations et n'économisons pas les ressources très rapidement, recommandait William Vogt, il y a lieu de renoncer à tout espoir de préserver une vie civilisée. Nous dévalerons alors une pente ravagée par la guerre, jusqu'à la vie barbare dans des ruines obscures (pp 350-354). Joëlle Kuhn
Robin CLARKE, La course à la mort ou la technocratie de la guerre, Editions du Seuil, Paris, 1971 (traduit de l'anglais The Science of War and Peace par Georges Renard). "Les pensées évoluent, les écrits restent." Telle est l'idée qui vient à l'esprit lorsque le contemporain des années 90 consulte La Course à la mort, un ouvrage écrit à la fin des années 60. Comme tout ouvrage achevé, il conserve l'être de l'auteur à un moment déterminé. Le lecteur embarque, pour ainsi dire, dans une machine à voyager dans le temps. C'est l'époque au cours de laquelle l'homme, confiant en sa puissance, atteint la lune et les profondeurs de l'océan, et la société de consommation un essor sans précédent. De plus, les Etats-Unis incarnent le paradis sur terre. Le Tiers monde et la destruction de l'environnement demeurent ignorés! L'arme nucléaire est banalisée. Et pourtant, on aperçoit d'ores et déjà les premières fissures. C'est le temps des premiers avertissements, encore à peine perceptibles, au sujet de la fragilité de la Biosphère et de l'inégalité du développement économique au détriment des pays du Sud. La grande rupture viendra plus tard lorsque une nation et le camp idéologique qu'elle préside seront contraints d'abjurer leur foi en l'idéalisme américain. Des journalistes démontrent alors que les Etats-Unis ne défendent nullement la liberté au Vietnam mais les intérêts d'un monstrueux complexe militaro-industriel soutenu par les ambitions personnelles d'une minorité marginale de militaires. L'un de ces investigateurs infatigables, anglais et journaliste scientifique de profession, s'appelle Robin Clarke; il est rédacteur en chef de la revue américaine Science Journal. Au cours de ses recherches, un sentiment de désillusion à l'égard des Etats-Unis s'empare de lui et, par la suite, il remet en question l'ensemble des acquis technologiques vénérés par ses contemporains. Il entreprend alors une expédition vers des gouffres inexplorés et invite le lecteur à l'accompagner dans son récit qu'il intitule La course à la mort. (suite)
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L'introduction est consacrée à l'explosion démographique. En l'an 2000, dix milliards d'humains se partageront un monde à la veille de la Troisième Guerre mondiale qui opposera les deux camps militaires, dans l'attente de la quatrième, déclarée par les désespérés du Sud aux peuples du Nord. En l'an 2000, certains pays du Tiers monde auront acquis l'arme atomique malgré leur pauvreté La découverte du nucléaire et sa transformation en arme absolue a donné à l'homme la possibilité d'agir sur la morphologie même de la terre. En 1952, une île entière du Pacifique fut éliminée lors de l'essai de la première bombe à hydrogène. De plus, la bombe testée le 1er mars 1954 à Bikini fut à l'origine d'une radioactivité mesurable à l'échelle planétaire. L'abime où les habitants de Hiroshima et de Nagasaki furent projetés en une seconde serait peu de chose par rapport à l'enfer qui s'ouvrirait sur les Américains en cas d'une attaque généralisée. Les Etats-Unis cesseraient d'exister. La nécessité de recourir au plutonium, matériau le plus dangereux que l'on connaisse, et de développer des systèmes annexes complexes (vecteurs, infrastructures) rendent l'armement atomique extrêmement onéreux. Par conséquent, le nombre de pays pouvant s'en doter est réduit, Même pour des pays riches, le fardeau est énorme car des milliers d'ingénieurs et des centaines de scientifiques sont absorbés par ce programme. Dès le début, ce fait a été condamné. Au sujet du Programme Manhattan, un scientifique éminent déclara: "Qui sait ce qu'avec la même quantité de science et de technologie on aurait pu réaliser pour le bien de l'humanité si notre effort avait été tourné vers des objectifs de paix." Le drapeau américain planté sur la Lune incame le point culminant des années 60. Cependant, dès le début, la grande aventure, avec l'aide de savants allemands immigrés aux Etats-Unis après la Deuxième Guerre mondiale, n'est pas l'oeuvre des scientifiques mais des militaires. De même la NASA, officiellement un organisme civil, s'occupe en réalité de la coordination des programmes spatiaux de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air amércaines. Les concepts de stations et d'avions orbitaux étaient également d'origine purement militaire. Le même constat peut être avancé au sujet des satellites dits "scientifiques". 284 des 458 satellites lancés par les Etats-Unis entre 1958 et 1969 eurent des missions militaires. Par ailleurs la majorité des lancements n'a jamais été annoncée. L'emprise des militaires sur la science se manifèste également dans la recherche océanographique. La recherche sur les bruits des poissons est encouragée car les marines américaine et anglaise en bénéficient pour la mise au point de dispositifs de repérage de submersibles ennemis. Pourtant une menace pire pèse sur les océans, à savoir les retombées radioactives provenant des essais nucléaires américains et français. La recherche maritime militaire, déguisée en recherche civile, porte sur le comportement des dauphins, l'amélioration des sous-marins de poche et les constructions au fond des océans dont le but est l'installation de silos de fusées porteuses d'ogives. p.168
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| La destruction de l'environnement s'observe partout, à la fois
en raison de la course aux armements et de l'emprise militaire sur la recherche
scientifique. Ainsi une corrélation entre les essais nucléaires
et l'apparition de la leucémie a été constatée.
De plus, une guerre écologique ouverte est menée au Viêt-nam
sous forme de destruction des forêts dans le but d'anéantir
les bases vitales des Viêt-congs. S'ajoutent enfin les accidents
à proprement parler, comme celui du 9 juillet 1962, lorsque la détonation
d'une bombe atomique à Johnston Island déclencha un séisme
en Californie.
Le pire cependant est le freinage de la recherche scientifique civile par le complexe militaro-industriel. Les pays du Tiers monde en sont les victimes principales car leurs meilleurs savants émigrent aux Etats-Unis, privant les pays du Sud de la matière grise indispensable pour la réalisation de projets civils essentiels pour leur avancement. Toutefois, les Etats-Unis eux-mêmes n'échappent pas aux effets néfastes de la course aux armements. Les programmes militaires jouissent toujours d'une priorité aux dépens des programmes de recherche civile. La guerre est la conséquence logique de la nature humaine. Plusieurs théories entendent le mettre en évidence. Selon Johan Galtung, les guerres découleraient de l'organisation interne des sociétés; selon Richardson, elles seraient dues à la perception des différences insurmontables des individus entre eux; enfin la nature des rapports internationaux est avancée. Ce récit d'une expédition dans les abîmes ignorés des contemporains de la "décennie heureuse" a frappé le monde. On soupçonna Clarke d'être "à la solde de Moscou" ou un romancier de science fiction. Le présent des années 90 a amplement prouvé, hélas, que trop de faits ont encore échappé à Clarke, par exemple les essais d'irradiation pratiqués sur des soldats américains non protégés ou les expériences dont des enfants furent les victimes... La Course à la Mort aura été l'un des premiers ouvrages à dévoiler la grande illusion des années soixante. Daniel Martel
Carl Amery, Fin de la Providence; Editions du Seuil, Paris, 1976 (traduction de Das Ende der Vorsehung. Die gnadenlosen Folgen des Christentums, Rowohlt Verlag, Reinbek bei Hamburg, 1972). Né à Munich en 1922, Carl Amery très tôt s'est intéressé aux "technologies douces", prenant parti, dans les rangs socialistes, contre l'énergie nucléaire. On lui doit, entre autres, Energiepolitik ohne Basis (Politique énergétique sans fondement), Natur als Politik (Nature en tant que politique), etc. Chacune de ces études aborde les questions environnementales en relation étroite avec les choix de société qu'elles exigent. Les éditeurs français n'ont pas jugé bon de traduire le sous-titre allemand de l'ouvrage, Die gnadenlosen Folgen des Christentums: Les suites sans merci du christianisme. C'est bien dommage car ces quelques mots en précisaient la perspective générale. En effet, Amery, d'une famille juive et chrétienne, a pratiqué le catholicisme dans les mouvements de jeunesse, la résistance au nazisme, les universités catholiques d'Allemagne et des. Etats-Unis. (suite)
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"Ecoutez donc ceci, peuple borné et sans cervelle. Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n'entendent pas": cette lucide et dramatique constation contenue dans le Livre du prophète Jérémie (chapitre 5, verset 21) pourrait s'appliquer à l'étude d'Amery. Car enfin les signes - quasi au sens théologique - annonciateurs de l'état alarmant de notre planète appartiennent déjà à l'histoire. Maints scientifiques, philosophes et théologiens ont à plusieurs reprises osé le "langage vrai". Et en 1972, Amery pouvait citer ces paroles d'Aurelio Peccei; "Le monde vit déjà en état d'alerte, mais personne ne veut l'admettre. Ce ne sont pas les esprits de l'avenir que je conjure, mais une situation existante. Nous nous acheminons vers une interaction explosive de tous nos péchés: les péchés que nous avons commis contre notre patrimoine matériel et spirituel. D'après nos calculs, le monde va décliner très vite avant 2100. Chez nous aussi, la mort et les privations vont s'abattre sur des millions d'êtres humains. Comme il nous faut de cinquante à cent ans pour amener les changements qui s'imposaent, nous devons agir tout de suite." Amery jugea bon de préciser que l'auteur cité en introduction n'est pas un "gauchiste", mais "l'un des plus grands industriels de l'italie actuelle, et l'un des meilleurs connaisseurs du système de l'industrie à l'échelle de la terre". (Cette précaution donne la mesure des malentendus qui surgissent lorsqu'on aborde l'écologie. Autrefois, comme aujourd'hui hélas encore trop souvent, les défenseurs de l'environnement passent tantôt pour de ridicules rêveurs inadaptés, tantôt pour des misanthropes, des asociaux, voire de dangereux contestataires; il suffit de lire la prose de Luc Ferry pour s'en convaincre! C'est à une longue et passionante réflexion - à la fois biblique, philosophique, anthropologique, historique et teintée de littérature sur le triste état environnemental et social que nous invite Carl Amery. Il est courant d'accuser l'anthropocentrisme judéo-chrétien de tous les maux de la Création (cf. l'étude de Lynn White qui fit autorité, "The Historical Roots of our Ecological Crisis", in Science 10, mars 1967). Amery est davantage nuancé, tenant compte des apports méditerranéens, puis de la Renaissance, enfin des contraintes auxquelles les Eglises, délivrant le message évangélique, étaient soumises dans la construction de la société. Si le christianisme a pu "internationaliser (p. 167) l'Alliance de Dieu, offerte primitivement à un seul peuple, l'Israël vétérotestamentaire, telle qu'elle est présentée au livre de La Genèse, pourquoi ne pas l'étendre à la Création entière. "Nous sommes mis en demeure de comprendre l'élection de l'homme comme responsabilité - sans laquelle elle n'est rien," (p. 168). Et de rappeler le sujet du mercredi des Cendres qui ouvre le carême et la commémoration de la passion du Christ: Memento honto quia pulvis est... (Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière). Amory ajoutait alors: "C'est parce que nous somrnes poussière que nous ne faisons qu'un avec le monde entier de notre biosphère. C'est là qu'il nous faut trouver notre point de départ." Si les thèmes sont abordés en dialogue avec les penseurs de l'époque, Garaudy, Gardavsky, Moltmann... l'ouvrage de Carl Amery ne demeure pas seulement un rappel historique; il est un jalon nécessaire dans l'élaboration d'une pensée écologique lucide, point de départ d'une éthique écologique fondée et dynamique. Joel Jakubec
p.169
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| Hans JONAS, Le Principe Responsabilité, une éthique
pour la civilisation technologique, Les Editions du Cerf, collection
"Passages", Paris, 1990, 338 p. (édition originale allemande. Das
Prinzip Veraritivonung Insel Verlag, Frankfurt a. M., 1979).
Pour qui se pose la question de savoir comment l'homme peut être amené à opérer un changement radical avec son passé, à rompre avec une tradition séculaire d'asservissement de la nature qui a pris des proportions inégalées au cours de ce siècle, faisant encourir des risques mortels à toutes les espèces vivantes, et ce, à l'échelle du globe terrestre, la réflexion que nous livre Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité est d'un apport éminemment instructif. Elle correspond au besoin pressant de trouver par quel "moyen" l'on peut envisager de fonder une nouvelle démarche intellectuelle apte à répondre aux exigences actuelles. En effet, le philosophe allemand - né en 1903, élève de Husserl, de Heidegger et du théologien Bultmann - témoigne dans cet ouvrage d'un souci impérieux de développer une éthique nouvelle pour la civilisation moderne technologique telle que nous la connaissons. Face aux mutations sans précédent engendrées par la civilisation de l'homo faber, Jonas se propose d'élaborer une conception inédite de l'éthique, dont la clef de voûte est la Responsabilité. Il souligne à ce propos le "vide éthique" devant lequel nous nous trouvons confrontés lorsque nous sommes amenés à méditer sur les problèmes relevant du pouvoir gigantesque que nous confère la technique, et dont les répercussions sont à évaluer sur le long terme: l'éthique "jusqu'à présent" est une éthique de la "simultanéité". Ainsi, le "bien" ou le "mauvais" de l'action sont entièrement décidés à l'intérieur de ce contexte de courte durée. "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" disait Rabelais. La question de la survie de l'homme d'aujourd'hui et de l'homme de demain est bien, en amont des choix politiques et de sociéré, in fine philosophique. La lecture du Principe Responsabilité offre un éclairage fort intéressant par rapport à cette inquiétude d'ordre existentiel, tant par la force de son argumentation, que par ses concepts féconds, tels que l'heuristique de la peur, le sentiment ou l'anticipation de la menace, la vulnérabilité. Le point de départ de la réflexion de Jonas est que le "phénomène" technologique moderne crée un type de problèmes éthiques nouveaux, jamais posés jusqu'alors pour la raison principale que "l'agir humain" a subi une transformation dans son essence même, autrement dit, que l'homo faber de par ses outils et leur utilisation fait surgir de nouvelles obligations: "La thèse liminaire de ce livre est que la promesse de la technique moderne s'est inversée en menace, ou bien que celle-ci s'est indissolublement alliée à celle-là. Elle va au-delà du constat d'une menace physique. [..] Ce que l'homme peut faite aujourd'hui et ce que par la suite il sera contraint de continuer à faire, dans l'exercice irrésistible de ce pouvoir, n'a pas son équivalent dans l'expérience passée." (p 13) La prise de conscience de Hans Jonas quant à la place de la technique dans notre société moderne, de son emprise sur l'homme et de ses implications est aiguë. (suite)
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En effet, tout au long de son ouvrage, Jonas s'assigne pour tache de mesurer à quel point cette technologie qu'il qualifie d' "anonyme" et d' "irrésistible" (p 176), s 'impose à nous irrépressiblement. Le "progrès" d'ordre technique constitue un engrenage dont on ne peut s'extirper: "La dialectique qui règne ici, celle d'un progrès qui a besoin de créer de nouveaux problèmes afin de résoudre ceux qu'il a produits lui-même, un progrès qui devient donc sa propre contrainte, est un problème central de l'éthique de la responsabilité pour l'avenir que nous cherchons." (p.215) Non seulement l'homme se définit par la technique (son rapport à la nature est médiatisé par la technique), mais il incarne le "Prométhée définitivement déchaîné" (p.13) dont Jonas mesure toute la capacité destructrice et pour lequel il se sent le devoir d'élaborer une éthique qui "empêche le pouvoir de l'homme de devenir une malédiction pour lui" (p.13). Outre l'ordre de grandeur et la logique cumulative de la technique moderne ("ses effets s'additionnent de telle sorte que la situation de l'agir et de l'être ultérieur [...] devient progressivement [...] de plus en plus le résultat de ce qui fut déjà fait" (p. 25)), Jonas met l'accent sur l'irréversibilité des effets que notre technologie a sur la nature et sur les hommes à venir. Puisque nous sommes responsables du monde que nous laisserons après nous et que nous conditionnons pour une très grande part la vie de nos successeurs sur la Terre, nous devons nous interroger sur les risques que nous faisons encourir par nos actions, ici et maintenant à la vie à venir. Comme le précise Jonas, "le savoir doit être du même ordre de grandeur que l'ampleur causale de notre agir. Or, le fait qu'il ne peut pas réellement être du même ordre de grandeur, ce qui veut dire que le savoir prévisionnel reste en deçà du savoir technique qui donne son pouvoir à notre agir, prend lui-même une stgnification éthique. [...] Reconnaîrre l'ignorance devient ainsi l'autre versant de l'obligation de savoir [...]." (p.26) Il conviendra alors, car c'est essentiel, de mesurer ces risques à l'aune d'une autre "grille de savoir", mais au préalable (ce qui est novateur!) il nous faut reconnaître, admettre notre ignorance: c'est un devoir moral! Pourquoi donc la reconnaissance de notre ignorance revêt-elle une importance telle aux yeux de Jonas? Cette interrogation est étroitement liée à la position que le philosophe allemand tente de défendre ici, à savoir la limitation volontaire de notre agir, en direction de l'exploitation de la nature notamment: "la méconnaissance des effets ultimes devient elle-même la raison d'une retenue responsable" (p.44). Alors que "la présence de l'homme dans le monde était une donnée première, ne posant pas de question [.. ] elle est devenue elle-même un objet d'obligation." (p.29), i.e., il nous incombe de garantir les conditions mêmes d'une existence future, et de permettre que subsiste la possibilité d'un "agir responsable" pour l'avenir. Ces principes de bases, premiers, ne peuvent souffrir aucune entorse. p.170
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| Comme le remarque très justement Rernard Sève dans son
article intitulé "Hans Jonas et l'éthique de la responsabilité"
(Esprit, octobre 1990, no 165) "il y a une efficacité
de ce qui n'existe pas encore" (p.75), dès lors, la responsabilité
qui doit être assumée envers l'avenir est "par principe, in-définie,
mais elle est impérieuse" (p.75).
L'éthique que défend Jonas est une éthique qui puise son fondement dans l'être même: l'identité, l'essence des choses était assurée une fois pour toutes, mais aujourd'hui cela devient une tâche! Le pouvoir de l'homme est au coeur de la problématique de la responsabilité. Alors que "Kant disait: Tu dois, donc tu peux, nous devons dire aujourd'hui: Tu dois, car tu fais, car tu peux. " (p 177) Sève note à ce propos qu' "A partir du moment où l'homme a la possibilité marérielle" de détruire l'humanité (ou les conditions de vie d'une hurnunité future), il a en même temps de nouvelles obligations [...] le devoir est pensé non à partir du fait effectif, mais à partir du pouvoir faire." (p.74) il faut souligner ici le caractère exigeant, fort, du raisonnement de l'auteur du Principe Responsabilité et qui va s'incarner dans des impératifs catégoriques. Pour motiver ce sentiment de responsabilité, Jonas a recours à l'heuristique de la peur. Eu égard aux limites du savoir scientifique (cf. supra), ce concept-clef a une "ambition" didactique: en l'absence d'indications précises sur les dangers qui pèsent sur l'humanité, "seule la prévision de la déformation de l'homme nous fournit le concept de l'homme qui permet de nous en prémunir" (p.13). La peur qui suscite cette prévision doit déclencher en nous des interrogations qui ne peuvent pas surgir, si nous ne nous laissons pas convaincre d'écouter ce que nous dit cette peur, si nous ne nous laissons pas "impressionner". La peur doit nous "révéler" ce que nulle autre démarche ou savoir dit "rationnel" ne pourrait nous révéler; comme le souligne avec justesse Jean Greisch, in "L'amour du monde et le principe responsabilité" (Autrement, janvier 1994, no 14), "[...] la peur doit être arrachée au mépris dans lequel la tenait la tradition rationaliste" (p.76). L'heuristique de la peur veut stimuler en nous la faculté de pouvoir intégrer (en l'anticipant et en en prenant toute la mesure) l'idée de la menace, du péril qui pèse sur notre survie et sur celle de l'humanité à venir, en vue d'un changement conséquent de notre comportement: à ce titre elle constitue le ressort de ce changement nécessaire, vital. La peur dont il s'agit est une peur artificiellement produite, dont Jonas n'est pas sans ignorer la difficulté: "La représentation du destin des hommes à venir, à plus forte raison celle du destin de la planète qui ne concerne ni moi ni quiconque encore lié à moi [...] n'a pas de soi cette influence sur notre âme; et pourtant elle doit l'avoir, c'est-à-dire que nous devons lui concéder cette influence." (p.5l) C'est la même idée que recouvre la formule de "la priorité du mauvais pronostic sur le bon". (p.54) Il faut garder à l'esprit que le but d'un tel procédé est d'engendrer un sujet responsable, et non pas un sujet déstabilisé et démuni, "cette peur est donc instructive et mobilisatrice" comme relève Sève (p. 77). (suite)
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La rigueur de la pensée de Jonais peut également s'apprécier en ce qu'elle exige de tenir compte des effets possibles de nos actions, en mettant l'accent sur les dangers qu'ils peuvent comporter, i.e., le caractère possible d'une prédiction est suffisant pour nous obliger! La responsabilité découle du fait que nous pouvons potentiellement declencher de tels effets, effets que nous ne serons pas en mesure d'observer puisqu'ils portent sur des temps lointains. "La simple possibilité que telle technique mette en danger l'existence ou l'essence de l'humanité future doit suffire à la prohiber inconditionnellement." (Sève, p.78) L'heuristique de la peur offre un critère fort pour nous indiquer les limites à ne pas dépasser, les risques à ne pas prendre. La précaution signifie s'abstenir de prendre des risques de l'ordre de ceux que l'heuristique de la peur nous fait entrevoir (ce qui tranche avec une attitude conquérante qui caractérise la science moderne, pour laquelle le dépassement des limites constitue en soi un "progrès" digne d'être salué et encouragé). La circonspection est toujours de mise, la précaution à observer ne constitue pas un savoir disponible, mais un doute nécessaire, Notre responsabilité doit être toujours maintenue "en éveil" et ne jamais faiblir, ni se laisser rassurer, ni céder le pas à la paresse de l'esprit, quitte à être raillée par certains: "La prophétie du malheur est faite pour éviter qu'elle ne se réalise; et se gausser ultérieurement d'éventuels sonneurs d'alarme en leur rappelant que le pire ne s'est pas réalisé serait le comble de l'injustice: il se peut que leur impair soit leur mérite." (p. 168) Pour Jonas, il y a responsabilité là où il y a vulnérabilité: "on peut seulement être responsable pour ce qui change, pour ce qui est menacé de dépérissement et de déclin [...]" (p. 174). Il y a essentiellement deux sujets de responsabilité, la nature et l'homme: "Le fait que depuis peu la responsabilité s'étende au-delà jusqu'à l'état de la biosphère et la survie future de l'espèce humaine est simplement donné avec l'extension du pouvoir sur ces choses qui est en premier lieu un pouvoir de destruction." (p.190) La grande contribution de l'ouvrage de Hans Jonas est à notre sens de fournir des réponses "recevables" dans une société moderne sécularisée, ce qui n'est pas un moindre mérite sachant que l'adhésion ou l'obédience aux préceptes religieux perdent du terrain; Rens et Grinevald observent à ce propos dans leur étude "Réflexions sur le catastrophisme actuel" (in Pour une histoire qualitative, Etudes offertes à Sven Stelling-Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975) que "[...] de nos jours, et à la différence des eschatologies traditionnelles, le catastrophisme [...] connote une vision essentiellement pessimiste ou tragique de la condition humaine en raison du recul général des croyances en l'au-delà [...]" (p.284) Le Principe Responsabilité interdit de différer notre prise de conscience face à l'urgence. Il nous renvoie à nous même, nous ne pouvons nous dérober aux obligations qu'il nous dicte, et ce, en connaissance de cause, i.e. dans un contexte d'ignorance et d'incertitude. Jonas s'inscrit sans l'ombre d'un doute en faux contre Le Principe Espérance de Ernst Bloch, en ce qu'il nous enjoint de nous méfier radicalement de l'espérance, car vaine et dangereuse, celle-ci justifiant sans remords que l'on sacrifie le présent au service d'un avenir radieux, quitte à hypothéquer l'homme et le monde. C'est cette irresponsabilité aveugle et funeste qui est battue en brèche par Le Principe Responsabilité. Khadidja Sahli
p.171
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| Jonatan SCHELL, Le destin de la terre, Editions Albin Michel,
Paris, 1982, (traduit de l'anglais The Fete of the Earth par Louis
Murail et Natalie Zimmermann).
Le destin de la terre... un titre qui évoque bien des souvenirs du début des années 80. Tout le monde parlait de la paix, de l'antinucléarisme, de la protection de l'environnement. De plus, c'était l'époque du deuxième choc pétrolier qui sonnait le glas du rêve de la supériorité du mode de vie incarné par l'American Way of Life et qui annonçait le début de la grande morosité. Les années 80 étaient avant tout le théâtre des grandes manifestations antinucléaires, des rassemblements de centaines de milliers de personnes exprimant leur désaccord à l'égard du stationnement de missiles de croisière de l'OTAN. A quoi bon ces missiles si les Etats-ljnis abandonnent le peuple afghan luttant pour sa liberté ou, pire, écrasent le timide espoir de la démocratisation au Nicaragua... I.'ouvrage fut le coup magistral d'un reporter américain, Jonathan Schell, qui avait déjà secoué la natioin américaine par ses révélations sur l'horreur de la guerre du Viêt-nam. Cette fois, il éveilla le monde entier. "Le livre a terrifié l'Amérique" tel fut le commentaire de l'éditeur, sitôt confirmé par d'autres comme celui du magazine allemand Der Spiegel: "Il y a des ouvrages qui modifient la personnalité du lecteur, celui-ci en fait partie". Le but de ScheIl était de provoquer l'humanité pour la convaincre de la nécessité d'éliminer les armes atomiques qui compromettent son avenir. L'essentiel de l'appel lancé à tous les hommes ressort d'ores et déjà de la seule table des matières: - Une république d'herbes et d'insectes;
Une république d'herbes et d'insectes: en 1945, date des premières explosions atomiques, l'humanité est passée d'un seuil de son évolution à un autre car la conclusion générale de l'histoire est désormais possible. "Nées de l'histoire, elles [les armes atomiques] menacent pourtant de la clore. Conçues par l'homme, elles menacent pourtant d'annihiler ce dernier." Les témoignages des survivants de Hiroshima et de Nagasaki donnent une idée de l'apocalypse dantesque qui risque de dévorer le genre humain. Depuis 1949, les deux superpuissances tiennent en otage l'humanité entière au moyen d'une arme dont la puissance est du même ordre de grandeur que celle des forces de l'univers. Après ce constat initial, Schell met en évidence les événements qui se produiraient lors d'une cxplosiion isolée sur New York: "Comme les habitants d'Hiroshima, les New-yorkais seraient brûlés, mutilés, écrasés et irradiés de toutes les manières possibles". La flore et la faune maritime, elles, ne seraient non pas à l'abri du cataclysme car, après l'augmentation du niveau d'irradiation, les organismes vivants seraient condamnés et les océans se couvriraient de cadavres. La seule conclusion à tirer est évidente: un épisode passionnant de l'histoire de la Terre serait terminé de manière abrupte et irréversible. (suite)
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La seconde mort: il incombe à tous les hommes de bonne volonté d'éviter le génocide global. Les instruments qui le permettent ont été conçus par les scientifiques et se trouvent entre les mains des hommes politiques, d'habitude vivant à l'écart des peuples qu'ils sont censés représenter. Durant la guerre froide, ceux qui ont dénoncé le nucléaire étaient mal vus dans les deux camps idéologiques. Aux Etats-Unis, ils étaient considérés comme étant "à la solde de Moscou et de sa politique de subversion"; les autorités soviétiques, elles, les accusaient de "nuire à la détente dans l'intérêt de l'impérialisme mondial". Les hommes politiques prétendent préparer un avenir meilleur en stimulant le progrès technologique - les satellites, tributaires de la course aux armements ne sont-ils pas bénéfiques pour tous? - mais, en réalité, ils risquent de mettre en péril les lendemains de l'humanité. L'ultime objectif des dirigeants doit être la garantie de l'avenir de l'espèce humaine: "Jusqu'à aujourd'hui, la préoccupation principale de notre commandement militaire a été de gagner les guerres. Désormais, son unique souci doit être de les éviter." Enfin, Schell introduit une nouvelle réflexion, à la fois proche et éloignée des sujets précédents. L'homme est mortel, le genre humain, lui, ne l'est pas. Les rites funéraires assurent le lien entre les générations car ils rappellent que la vie continue. La mort prométhéenne romprait de manière irréversible cette chaîne de fraternité car plus personne ne se souviendrait de l'humanité disparue. Le choix: l'homme est à la croisée des chemins. Il ne devrait pas perdre de vue que l'âge de la Terre s'élève à 4, 7 milliards d'années tandis que celui de son espèce se résume à peu près à 7 millénaires. Pourtant, cet être éphémère s'est doté de moyens d'agir sur l'histoire de la Terre. Dans l'optique des militaires l'arme absolue ne rend pas la guerre obsolète. Si les deux superpuissances règlent leurs différends au sein des Nations Unies, ce qui diminue le risque de l'ultime confrontation, le cataclysme nucléaire reste cependant possible. Par conséquent les hommes devraient éliminer les instruments de mort; les hommes politiques et les militaires doivent ressentir leur véritable vocation, à savoir la préparation de l'avenir. Au début des années 80, Schell faisait figure de prophète. Les manifestations contre les missiles de croisière n'étaient-elles pas les premiers retentissements de l'éveil généralisé? Cependant, ni Reagan, ni Gorbatchev n'ont réussi à éliminer la menace silencieuse et permanente qui plane sur l'humanité. Entre-temps l'équilibre de la terreur a cédé la place au déséquilibre de l'angoisse. Depuis la fin de la guerre froide, certains dirigeants de pays du Tiers monde entendent catapulter leur pays au 21e siècle. Selon eux l'arme absolue est la clé de l'âge d'or. Ils ne paraissent pas comprendre que l'arme atomique est en réalité un fardeau écrasant pour leur peuple et l'humanité. Schell demeure donc le prophète de la possibilité de la fin prométhéenne de l'humanité... tant que les hommes ne se seront pas vraiment réveillés. Daniel Martel
p.172
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| Roland MARTIN, Emile SVIKOVSKY et Yves DUC, La maison de demain,
Editions
de l'Aire, Lausanne, 1992, 125 pages.
Choisissant une approche holistique de l'habitat, les auteurs confrontent le lecteur avec des considérations dont il n'a certainement guère l'habitude, lui donnant des champs de réflexion et des clés quant aux fondements d'un bien-être ou d'un mal-être qu'il ressent face au lieu qui l'héberge. Car habiter, séjourner, c'est se placer au sein d'une enceinte confinée. C'est entrer dans un certain rapport, défini par autrui, à la terre et à l'espace. Il n'est ainsi pas innocent de construire; certains lieux ne sont pas viables, certains habitats pas propices. Ces sentiments qui nous saisissent peuvent être évalués et explicités grâce aux approches que le livre expose. En tout état de cause, le fonctionnel n'épuise pas le sujet. Quelle est. la motivation du constructeur, quel est le rapport que nous entretenons avec les matériaux, leur origine, leur signification, leur devenir, se demandent les autreurs. Mais quelles possibilités notre société laisse-t-elle au consommateur de locaux de travail ou de résidence de poser de telles questions? Le concept qualitatif que cet ouvrage illustre n'est pas encore, dans notre système, à la portée de beaucoup de ceux qui devront ensuite "faire avec" les choix, ou les non-choix, des ingénieurs, architectes, promoteurs et entreprises adjudicataires. Notre habitat est ainsi clairement fonction de l'esprit du temps: capable du meilleur comme du pire. La maison de demain nous permet de passer en revue l'ensemble des questions pertinentes: l'orientation de la construction, les matériaux, l'utilisation des caractéristiques du lieu pour réduire la dépense énergétique, prévenir la pollution domestique, valoriser le potentiel solaire passif. Trop souvent encore on implante un bâtiment n'importe où, n'importe comment. Alors que l'habitat consomme plus de la moitié de notre dépense énergétique, que nous passons plus de 90% de notre temps dans un bâti. Au fil de l'exposé, les auteurs nous rendent attentifs, aussi, aux aspects négatif du chauffage au sol et de l'air conditionné ou à la mauvaise habitude de ne pas même laisser au matériau (le bois notamment) le temps de séchercorrectement. Retrouver la qualité et la spécificité de chaque chose, tel est le message de ce livre et il semble bien que, dans notre société, plus un fait est important, moins il est possible de lui consacrer du temps. Si bien que nous dissipons notre temps, qui nous est compté, en mille et une occupations secondaires et que le monde va à vau-l'eau. René Longet
Serge BAHUCHET coordinateur, Situation des populations indigènes des forêts denses humides, Centre national de la recherche scientifique à Paris, Université libre de Bruxelles et Office des publications officielles des Commmunautés européennes, Luxembourg (ISBN 92-826-7875-X), 1994, 518 p. A4, prix: ECU 80,50. (suite)
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Ce rapport - résultat du travail d'une centaine de chercheurs de divers horizons; CNRS, universités européennes, américaines et du Tiers monde, Nations Unies, organisations non gouvernementales, Centre de documentation, de recherche et d'information des Peuples autochtones (Docip) - fondé sur des critères écologiques et économiques, comprend deux parties. Environ 1500 groupes ethniques (soit 12.106 personnes) dont la survie dépend directement de l'écosystème forestier depuis de nombreuses générations, ont été recensés dans les forêts tropicales de l'Amazonie, de l'Afrique centrale et de l'Asie insulaire. La première partie de l'ouvrage consiste en une approche globale des interactions homme-forêt et est illustrée par des exemples concrets. Elle traite notamment de l'organisation économique des populations indigènes, de leurs contacts avec des populations non indigènes, ainsi que du problème de la déforestation qui menace leur mode de vie traditionnel et par conséquent leur survie. Ces populations pratiquent une économie de subsistance diversitiée, fondée sur l'essartage ou l'agriculture itinérante sur brûlis, ainsi que sur la chasse, la pêche et la cueillette. L'essartage, système agricole auto-régénérant présentant les avantages de la polyculture, c'est-à-dire une biodiversité irremplaçable, est bénéfique à l'écosystèrne forestier car il permet le maintien d'un couvert boisé. Les plantes sauvages jouent également un rôle important dans leur économie. L'organisation sociale découle du système économique; en effet, l'habitat change en fonction du cycle annuel et le rapport à la terre est fondé sur une base communautaire. Les liens familiaux sont essentiels. Les auteurs soulignent le fait qu'il ii'existe plus de forêts vierges car les écosystèmes équatoriaux actuelssont le fruit de 5000 ans d'agriculture sur brûlis. C'est pourquoi les zones protégées ont des conséquenees négatives sur la forêt et leurs habitants. L'exploitation forestière et la colonisation sont les principaux facteurs de changement du mode de vie traditionnel. En effet, la diminution des ressources naturelles et le défrichement, nécesaire aux cultures de rente permanentes, sont à l'origine de la pauvreté, des désordres sociaux et de la dégradation des peuples autochtones. L'étude propose de chercher des solutions afin d'améliorer les systèmes agricoles traditionnels de polyculture qui permettraient de préserver une économie forestière équilibrée et durable tenant compte de la diversité. Le développement durable doit être considéré à l'échelle régionale et ne pas être fondé uniquement sur les cultures de rente d'exportation. L'intensification de la production et la limitation du nomadisme tout en concervant un couvert forestier seraient propices à ce type de développement. p.173 |
| Quant au statut juridique des peuples autochtones, la loi les considère
comme des citoyens mais elle est rarement appliquée. Ceux-ci sont
victimes de l'incompréhension et des préjugés qui
prévalent dans la société dominante.
Pourtant, c'est le mode de vie des peuples autochtones qui assure le mieux la survie des forêts équatoriales car il est compatiblie avec le maintien de la biodiversité. Il s'agit de garantir aux générations futures un espace vital et la continuité de leur héritage culturel afin qu'elles puissent décider elles-mêmes de leur avenir. C'est dans cette perspective qu'il est recommandé de définir des politiques environnementale, économique, juridique et sociale. La seconde partie traite des peuples autochtones et de leur milieu naturel par région: Grande Amazonie, Asie insulaire, péninsule malaise, Philippines, Afrique centrale... Chacune de ces régions est victime d'une ou plusieurs agressions spécifiques: capitalisme de prédation,colonisation agricole, extraction minière et pétrolière, barrage hydroélectrique, guerrilla, exploitation forestière intense... Souvent les lois nationales s'opposent aux lois coutumières et le droit à la terre est reconnu dans la mesure où il n'entre pas en conflit avec les intérêts nationaux. De nombreuses cartes de géographie, des statistiques concernant la pêche, l'agriculture, la chasse, la population, des aperçus des différenres légistations foncières, des observations sur les traditions religieuses des différentes ethnies, une très abondante bibliographie font de ce volume un important outil de travail et de référence tant pour l'ethnologue, le géographe, le sociologue que le biologiste, dans une perspective écologique. Sophie Grobet
Jean-Christophe RUFIN, La dictature libérale, le secret de la tout-puissance des démocraties au 20e siècle, Editions Jean Claude Lattès, Paris, 1994 L'un des mythes politiques les plus répandus en Occident est celui qui consiste à croire que les démocraties sont fragiles. Elles seraient exposées en permanence aux attaques des totalitarismes de tous bords, lesquels ne songent qu'à les détruire, et si la société libérale a pu survivre, ce serait dû à une chance extraordinaire. La force des totalitarismes serait, quant à elle, de ne pas s'encombrer des "faiblesses" dont font preuve les démocraties. Le livre de Jean-Christophe Rufin se donne pour tâche de nous rappeler à quel point ce mythe est faux, tellement faux que c'est, paradoxalement, le contraire qui est vrai: les dictatures sont faibles et vulnérables alors que la société libérale a atteint un degré de toute-puissance qui lui confère des traits de dictature. Comment est-ce possible? Tout au long de 290 pages, l'auteur de L'empire des nouveaux barbares démontre que la société libérale - terme à placer en parallèle avec celui de démocratie - loin d'être mise on danger par ses ennemis se sert de toutes les formes d'opposition pour en sortir renforcée. Elle se nourrit de ses adversaires. Ce mécanisme est tellement constant qu'il constitue d'ailleurs l'un des fondements de la puissance des démocraties. La civilisation démocratique s'est méthodiquement construite sous la pression continue de ses ennemis. (suite)
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Ainsi, paradoxalement, plus un danger est grand, plus il contribue à la croissance démocratique. Au besoin la démocratie créera des ennemis et renforcera leur pouvoir, tellement elle a besoin d'être face à un péril de dimension apocalyptique. A ce propos les relations que les démocraties ont entretenues avec le communime soviétique sont exemplaires. Du temps de la guerre froide une conviction inébranlable unissait communistes et anti-communistes dans la plus parfaite complicité: le communisme constituait la menace mortelle pour la société bourgeoise. La société libérale voyait ainsi dans le marxisme l'ennemi rêvé, le cauchemar apocalytique, alors que le communisme se rassurait dans l'illusion qu'il pouvait mettre en danger "idéologiquement" la survie du capitalisme. En réalité la société libérale avait tellement besoin du communisme qu'à chaque fois qu'il était menacé d'effondrement elle l'a remis en selle, et en retour l'URSS garantissait au monde capitaliste le contrôle et la neutralisation de toute vélléité révolutionnaire en son sein. Rien ne devait remettre en question l'équilibre tacitement consenti entre l'URSS et les démocraties occidentales. Pour ces dernières le marxisme a longtemps joué le rôle de régulateur des tensions sociales. Avec la complicité de l'URSS, il a assuré la stabilité du système libéraL Le communisme disparu, la société libérale se retrouve orpheline. Elle cherche anxieusement de nouveaux ennemis capables de remplir cette fonction d 'Apocalypse. Tout indique qu'elle espère les trouver dans l'écologie, l'exclusion sociale ou les rapports Nord-Sud. La société libérale est fondée sur la peur. Contrairement aux sociétés totalitaires qui cherchent à réaliser - sans toujours y parvenir - un Bien préconçu, les sociétés démocratiques sont construites sur la seule représentation du Mal dont elles proposent la délivrance. Intransigeantes, elles imposent la liberté, même à ceux qui n'en veulent pas. La démocratie moderne ressemble ainsi de plus en plus à une dictature, la dictature de la liberté. Elle est dirigée par ces mains invisibles (et incontrôlables) que sont l'économie et la politique. L'ouvrage de Jean-Christoplie Rufin est intéressant à plus d1un titre, en particulier parce qu'il repose sur un mode de pensée global, systémique. Il sort de l'approche politique stéréotypée, linéaire et causale, éternellement rabâchée, notamment dans l'analyse des rapports Est-Ouest. Jacques Moser
Vers une vie de qualité - Seeking a Lifé of Qrialiry, publication des Rencontres environnementales de Genève, C.P. 2720, 1211 Genève 2 (distribution en France: Tschann libraire, 125 bd du Montparnasse, 75006 Paris), 1994, 412 pages. Les responsables des Rencontres environnementales de juin de cette année, avec la collaboration du Fonds des Nations unies pour la population, de l'institut universitaire d'études du développement et du Laboratoire de démographie économique et sociale de l'Université de Genève, ont eu l'heureuse initiative de publier une synthèse des diverses contributions présentées. Davantage qu'une simple transcription des apports des orateurs, cette publication "met l'accent sur les points de convergence, les articulations communes ainsi que sur les lignes de force autour desquelles des propositions ont été avancées, qui mériteraient d'être expérimentées". p.174
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| Populations, migrations et qualité de la vie, tels sont les
thèmes développés. Si l'environnement naturel demeure
au centre des préoccupations des Rencontres, il n'est toutefois
pas une fin en soi. Plus exactement le cadre global de vie, l'économie,
les conditions de travail, l'urbanisation, la scolarisation, la santé,
la maternité, la contraception, la vieillesse, etc. en sont également
les différentes composantes. C'est ce parcours que propose Vers
une vie de qualité, parcours balisé par des universitaires
suisses, français, américains... économistes, démographes,
médecins, philosophes, théologiens, hommes et femmes de terrain,
responsables politiques.
Véritable miroir des problèmes de cette fin de siècle, cette étude - intégralement en français et en anglais, préfacée par le président du Gouvernement genevois s'est voulu "une contribution à la Conférence internationale sur la Population et le Développement du Caire". Aux décideurs comme aux travailleurs sociaux, elle propose quelques pistes de réflexion et d'engagement dans une lucide perspective d'avenir. Joel Jakubec
Rapport de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement, Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992, volume III: Allocutions prononcées par les chefs d'Etat ou de gouvernement au cours du Sommet de la Conférence, Nations Unies, New York, 1993 [A/CONF.151/26/Rev. 1(Vol.III)], 284 p. (existe également en anglais et en espagnol). Collection de discours ou de déclarations de circonstance, somme de mots souvent creux, vides de sens, galvaudés parce que répétés à l'infini et rapportés partiellement par la presse, l'ensemble cependant n'est pas sans intérêt. D'un point de vue historique, bien évidemment, mais aussi polémique et critique. Il permet au lecteur de mesurer la distance entre les bonnes intentions d'un jour et les réalisations concrètes. Il permettra peut-être de rappeler les promesses faites, au besoin de dénoncer les hypocrisies et mensonges par trop éhontés. Finalement, ce qui a été dit et entendu par des milliers d'auditeurs demeure et devra bien un jour trouver confirmation par des actes; c'est une question de temps. Au fil des pages, on prend connaissance des intentions, des récriminations, des craintes, ou encore des interrogations des représentants de toutes les régions de la planète, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, des nations riches comme des nations pauvres, en guerre ou en paix, au régime démocratique ou dictatorial. Pollution de l'environnement, diversité biologique, coopération internationale, changements climatiques, modes de consommation, déséquilibre des liens économiques entre le Nord et le Sud, toutes les question de l'heure sont abordées. (suite)
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Selon ses intérêts, le lecteur peut s'attarder aux textes dc M. Helmut Kohl, chancelier de la Républiquc fédérale d'Allemagne, de M. George Bush, président des U.S.A., de M.A.V. Rutskoy, vice-président de la la Fédération de Russie, de Mme Gro Harlem Brundtland, premier ministre du Royaume de Norvège, de M. Flavio Cotti, conseiller fédéral, de M. Fidel Castro... Ce n'est pas le lieu ici de résumer chacune de ces pages. Citons cependant pour information S.E. le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d'Etat du Saint-Siège, puisque le volume précédent de Stratégiesénergétiques, biosphère & société traitait précisément de démographie. Evoquant un discours prononcé devant l'Académie pontificale des sciences, le 22 novembre 1991, par Jean-Paul II, le cardinal déclara: "Nul ne peut se dissimuler non plus les problèmes qui pourraient provenir d'une croissance effrénée de la population mondiale. L'Eglise est consciente de la complexité du problème. Mais, tout en proposant d'adopter des mesures, l'urgence ne doit pas nous mener à des erreurs: l'application de méthodes qui ne sont pas en harmonie avec la véritable nature de l'homme finit par provoquer d'immenses dégats qui nuisent particulièrement aux couches les plus pauvres et les plus faibles, ce qui ajoute une injustice à une autre." Joel Jakubec
Programme des Nations Unies pour le développement ((PNUD), Rapport mondial sur le développement humain 1994, Ed. Economica, Paris, 1994, 242 p. A4. Divisé un deux sections quasi égales, la première partie du Rapport 1994 aborde les "Nouvelles dimensions de la sécurité humaine", tandis que la seconde présente les dernières statistiques mises à jour: ensemble des paramètres mondiaux qui vont du taux d'alphabétisation des adultes, au nombre de voitures particulières ou de téléphones pour cent habitants en passant par l'indice de production alimentaire, sans oublier le taux de mortalité, la durée moyenne de l'allaitement au sein, ni bien sûr les estimations financières... tous chiffres naturellement utiles à nombre de spécialistes. C'est bien entendu le thème de cette année, abordé en première partie, qui retient notre attention. Quatre prix Nobel apportent leur contribution: Rigoberta Menchu (à propos de la Décennie internationale des populations autochtones), Oscar Arias (pour un Fonds mondial de démilitarisation), James Tobin (pour une Taxe sur les transactions internationales en devises afin de freiner les mouvements dc capitaux spéculatifs), Abdus Salam (proposition pour une Fondation islamique de la science qui parrainerait notamment des études sur la santé, l'environnement, l'agriculture, les ressources en eau, etc.) et Jan Tinbergen (projet d'une Administration mondiale pour le XXle siècle). p.175
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| La seule énumération de ces quelques préoccupations,
à côté de bien d'autres (réduction de la pauvreté,
création d'emplois, intégration sociale, VIH, partage du
travail, pollution...), montre que la "sécurité humaine"
est envisagée globalement et en interdisciplinarité, avec
pour visée finale le développement durable.
L'amas des intentions louables nous laisse parfois sceptique. Néanmoins nous sommes frappé par l'apparition fréquente du souci éthique dans le langage d'une époque qui semble avoir définitivement rejeté la pensée chrétienne. Délaissant les facultés de théologie, la morale inspire maintenant les économistes, aux prises avec les questions les plus concrètes. Au sujet du développement humain, par exemple, les auteurs écrivent: "Quand Adam Smith, apôtre de la libre entreprise et de l'initiative privée, souhaitait que le développement économique permette à tout individu de se mêler librement aux autres sans avoir honte de se montrer en public, il donnait au concept de pauvreté une acception allant bien au-delà d'un simple décompte de calories pour lui conferer l'acceptation d'intégration des pauvres dans le reste de la communauté". (p. 14) Certes, de beaux sentiments ne vont pas modifier les abaques de la seconde partie du volume; tout au plus peuvent-ils inspirer parfois du remords... mais c'est déjà un premier pas, non vers plus de charité, mais davantage de justice. Joel Jakubec
René LONGET, Le travail n 'a de sens que s'il est partagé, Editions Jouvence, Genève, 1994, 96p. L'auteur débute par un bref état des lieux. Selon un rapport de juin 1993 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le monde compte 450.106 de personnes en quête d'emploi, et des centaines de millions doivent se contenter de salaires en dessous du minimum vital. L'Europe est particulièrement frappée alors que ce continent, après tant de tribulations, pensait enfin mériter la paix et croître en sagesse. "Du point de vue humain et social, les dommages que suscite le chômage au niveau des individus est considérable." (p. 23) L'exclusion de la vie sociale entraîne la perte d'estime que tout homme a de lui-même, et la "clochardisation" guette. Contrairement à l'hypothèse largement admise il n'y a pas longtemps encore, la croissance économique ne peut, à elle seule, fournir suffisamment d'emplois. La suppression de places de travail, jadis considérée comme le résultat de la mauvaise administration d'une entreprise, devient aujourd'hui, remarque René Passet, "instrument essentiel et symbole d'une gestion efficace". (p. 33) En fait, la crise de l'emploi - sans oublier les relations Nord-Sud toujours inégales et les menaces écologiques qui pointent à l'horizon - signale un palier dans l'évolution de la société industrielle et de la technologie envahissante. Face à ce triste constat, Longet a le courage de rappeler certaines valeurs humaines importantes: la famille, le droit à la paresse (titre d'un opuscule célèbre de Paul Lufargue, réédité chez François Maspero) le sport (en notant bien que ce n'est pas l'équipement le plus coûteux qui fait le sportif), la formation... (suite)
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Le travail à mi-temps permettrait de redécouvrir des occupations procurant à l'homme davantage de satisfaction "et d'augmenter la sphère non marchande de l'économie". (p 69) Avec le vieillissement de la population. par exemple, des besoins nouveaux vont apparaître; le secteur non monétaire trouverait là "un pôle d'activités effectives" à l'abri des impondérables de la productivité. Ici Longet rejoint la stratégie sociale dans l'économie de service de Orio Giarini, membre du Club de Roine (Cf. Orio GIARINI et Walter R. STAHEL, Les limites du certain, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 1990). On a reproché à René Longet de ne rien avancer de concret dans la lutte contre le chômage. Comme le sous-titre de ses lignes le précise, il ne prétend nullement apporter de solutions définitives à ce grave problème; ce sont des "Eléments pour un débat". Nous sommes en plein accord avec lui. Les recettes "pour relancer la croissance" ont toutes montré leurs limites; elles ne font qu'accorder quelques années de plus aux inévitables échéances. Ce qu'il écrit n'est pas toujours nouveau, mais il faut lui savoir gré de résumer, clairement et brièvement, l'ensemble de la question, et surtout d'élever la réflexion en lui conférant une connotation humaniste et éthique. Une telle démarche, modeste mais franche, aujourd'hui s'impose, et doit précéder toute prospective. Avec une préface de Christiane Brunner, conseillère nationale et présidente de la Fédération suisse des travailleurs de la métallurgie et de l'horlogerie, ce cahier est le premier d'une nouvelle collection intitulée Partage, heureuse initiative des éditeurs. On regrettera cependant les illustrations, sans goût, qui n'ajoutent rien au texte. Joel Jakubec
René Sigrist, Le capteur solaire de Horace-Bénédict de Saussure, Editions Passé-Présent, Librairie Jullien éditeur, Genève, 1993, 224 p. Nous ne pouvions achever une publication concernant l'énergie solaire, en définitive le soleil lui-même dont dépend toute vie et toute activité sur la planète Terre, sans privilégier la perspective du long terme, c'est-à-dire la conscience historique qui favorise l'adoption de choix de société adéquats en rappelant, en mettant en évidence, en situant dans leur Sitz im Leben (contexte) les faits et événements qui jalonnent l'aventure humaine, parfois aussi en dénonçant leur caractère relatif - ce qui faisait dire à Salomon: "Ce qui a été, c'est ce qui sera, ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, rien de nouveau sous le soleil" (Qohéleth, chapitre 1, verset 9). Le très beau livre de René Sigrist vient à propos. Dans l'ignorance des faits passés -ou par suffisance - cette fin de siècle se persuade de l'originalité de ses explorations. Et pourtant le géologue et physicien Horace Bénédict de Saussure, de famille patricienne, naquit dans la campagne genevoise en 1740. Après avoir fréquenté le Collège de la ville -sept années de latin, de grec et de morale évangélique (p. 15) - il se dirigea vers les sciences et soutint sa Dissertatio physica de igne (traité de physique sur le feu) à l'auditoire de philosophie - annexe de la cathédrale Saint-Pierre de Genève, hautlieu de la Réforme. p.176
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| De Saussure est un savant typique de la Genève du XVIIIesiècle,
où le développement de la science "constitue un phénomène
si frappant que, voici longtemps déjà, il a attiré
l'attention des historiens" (J. Starobinski, "Avant-propos" à l'étude
de Cléopâtre Montandon, Le développement de la science
à Genève aux XVIIIe et XIXe siècles,
Editions
Delta, Vevey, 1975.172 p.). Par ailleurs, on sait combien Calvin "manifestait
une attitude foncièrement positive à l'égard des sciences",
suscitant plus tard dans sa cité l'esprit de recherche puis l'ouverture
au monde (Alain Perrot, "L'attitude de Jean Calvin face à la science",
in Charles Bonnet, savant et philosophe (1720-1793), Editions Passé-Présent,
Mémoires de la Société de physique et d'histoire naturelle
de Genève, vol. 47, 1994, p. 276).
Bien avant donc que l'on parie d'énergies renouvelables, d'atteinte à l'intégrité de la Biosphère et d'effet de serre, Saussure construisit en 1774 un capteur solaire qu'il nomma héliothermomètre, sorte de "caisse en sapin" fermée par 3 verres (p. 62) captant les rayons du soleil. A l'aide de cet instrument il obtint des températures voisines du point d'ébullition de l'eau, et put envisager quelques applications pratiques, pour "des distillations, des décoctions" (p. 127). Un siècle plus tard Augustin Mouchot, un Français, combinant le système développé par Saussure avec la dilatation d'un gaz chauffé dans une enceinte confinée, imaginera, entre autres, "des pompes à vapeur mues par un générateur solaire" destinées à puiser de l'eau au service de l'agriculture, en Algérie et en Egypte (pp. 139-148). La filière solaire aurait pu voir le jour, le sous-développement du Sud n'était pas nécessairement une fatalité, la carte du monde en eût été changée. Par aillurs, dans un ouvrage intitulé La chaleur solaire et ses applicanons industrielles,publié à Paris en 1869, Mouchot écrivait déjà: "Si dans nos climats l'industrie peut se passer de l'emploi direct de la chaleur solaire, il arrivera nécessairemient un jour où, faute de combustible, elle sera bien forcée de revenir au travail des autres agents naturels". (suite)
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Ce sont ces nombreuses expériences, et d'autres, avec force relevés de chiffres et de citations du savant genevois lui-même, d'Augustin Mouchot... que présente l'ouvrage de René Sigrist. Il émet enfin une hypothèse méthodologique importante: "Il convient peut-être de considérer Saussure comme le fondateur d'une tradition genevoise de physique expérimentale, qui se distinguerait de l'Ecole théorique par un programme de recherche plus baconien que newtonien, en ce sens qu'il vise davantage au développement d'un inventaire empirique qu'à la description mathématique des phénomènes, ou même à la découverte de leurs principes physiques" (p. 189). On le voit, l'expérimentation des énergies renouvelahles est un chemin depuis longtemps en chantier; seuls des intérêts bassement financiers ou l'étroitesse des perspectives à court terme ont pu momentanément en faire une voie sans issue et abandonnée. Enfin une iconographie remarquable, provenant souvent de la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève, du Musée d'Histoire des Sciences de Genève, etc., accompagne le texte - nous avons reproduit quelques fac-similés dans ce volume de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société - ainsi qu'un index et une impottante bibliographie. Joel Jakubec
Franco Romerio, Energie, Economie, Environnement. Le cas du secteur de l'électricité en Europe, entre passé, présent et futur, Librairie Droz, Genève-Paris, 1994, 540 p. Recension dans le prochain volume de SEBES. p.177
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