LE SOLEIL POUR UN DEVELOPPEMENT DURABLE
EDITORIAL

Quelles perspectives pour l'énergie solaire?
Philippe LEBRETON
Professeur émérite de biologie végétale Université Claude Bernard de Lyon I
Ivo RENS
Professeur d'histoire des doctrines politiques, Faculté de droit, Université de Genève 


Depuis les débuts de la Révolution industrielle, les nations en quête de la richesse économique se sont préoccupées de leur approvisionnement, selon les cas, en charbon ou en lignite, en houille blanche, puis surtout en hydrocarbures, ce qui n 'a pas été sans susciter des conflits de toutes sortes. Toutefois, ce n'est que depuis le premier choc pétrolier, en 1973-1974, que les choix énergétiques font partie intégrante non seulement des politiques nationales, comme le signale l'apparition dans la plupart des pays de ministères de l'énergie, mais aussi de ce qu'il est convenu d'appeler les stratégies de développement, de sorte que, de notion physique qu'elle était au siècle dernier, l'énergie s'est muée en catégorie principalement politique. En anglais le mot power, qui signifie tout â la fois pouvoir et puissance thermodynamique, c'est-à-dire débit d'énergie, illustre cette double signification.

Certes quelques écologistes et économistes d'avant-garde avaient anticipé cet avènement de l'énergie au premier rang de l'économique et du politique, notamment Eugen Odum dans Fundamentals of Ecology, son frère cadet Howard Odum dans Environment, Power and Society, Barry Commoner dans The Closing Circle, et Nicholas Georgescu-Roegen dans The Entropy Law and the Economic Process, tous quatre publiés en 1971. Seul, parmi ces ouvrages, celui de Barry Commoner a été traduit en français l'année suivante sous le titre de L'encerclement. Problèmes de survie en milieu terrestre. Tous signalent au passage que la Biosphère est principalement dépendante des énergies du soleil.

IRRUPTION DE LA CONTROVERSE ÉNERGÉTIQUE

Il n'en demeure pas moins que le premier choc pétrolier fut pour les décideurs et pour l'opinion publique des pays de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) le révélateur des dangers que recèle la doctrine du laisser faire dans ce domaine moteur de la civilisation thermo-industrielle, du fait de notre dépendance croissante à l’égard des sources d'énergie extraite de la partir de la "crise de l'énergie" déclenchée par cet événement que furent progressivement remis en cause le dogme du parallélisme entre la croissance du produit intérieur brut et celle de la consommation d'énergie, la prédominance accordée aux sources d'énergie plutôt qu'aux utilisations diverses de ces dernières et à l'adéquation des unes et des autres, ainsi que le gaspillage énergétiqule pratiquement généralisé dans les pays développés. C'est à partir de là aussi que fut remise en question la constante préférence accordée jusqu'alors aux stocks d'énergies fossiles, dont on savait théoriquement, depuis en tout cas Sadi Carnot, l'auteur des Réflexions sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance (1824), qu'ils étaient épuisables donc limités, plutôt qu'au flux pratiquement illimité d'énergie solaire dont l'Homo industrialis s'était progressivement détourné en raison de la plus forte concentration de l'énergie fossile, de son moindre coût et de son apparente abondance.

Parmi les pionniers de ces remises en cause figurait un jeune physicien américain contestataire du nom d'Amory Lovins dont les premières publications dissidentes remontent à la fin de 1973 et à 1974, mais dont World Energy Strategies date de 1975, comme d'ailleurs sa traduction française intitulée Stratégies énergétiques planétaires, et dont Soft Energy Paths. Towards a Durable Peace sortit de presse en 1977. Toutefois le chapitre deux de cet ouvrage était paru en octobre 1976 dans Foreign Affairs; il fut traduit en français et publié dans la revue Foi et Vie en 1977. Autre signe de l'émergence de l'énergie en tant que telle dans le champ du politique, le lancement en 1975 du grand annuaire américain Annual Review of Energy dont le titre a été significativement complété en 1991 par l'adjonction des mots and the Environment.

C'est également à la faveur du premier choc pétrolier que plusieurs Etats, principalement en Europe occidentale, à commencer par la France, désireux de s'affranchir de leur dépendance par rapport au pétrole importé, se lancèrent dans des programmes électronucléaires ambitieux dont il sera question dans quelques-uns des articles figurant sous la rubrique ''Réflexion" du présent numéro de SEBES.

Depuis lors, si les scientifiques américains continuent à jouer un rôle considérable dans la controverse politico-scientifique sur les choix de stratégies énergétiques, des chercheurs de nombreuses autres nationalités ont aussi apporté d'importantes contributions à l'exploration de nombreux paramètres, tels que les impacts écologiques des diverses options, les "technologies douces" et l'accroissement de l'efficacité thermodynamique de divers appareillages; mais surtout la communauté scientifique mondiale a mis en lumière une contrainte climatique et écologique globale, jusque là sinon ignorée, du moins largement sous-estimée, à savoir la dérive anthropogénique de l'effet de serre, à laquelle SEBES a consacré le Dossier scientifique de son premier numéro en 1990, qui donna lieu à la signature en 1992 de la Convention cadre sur le changement climatique (le texte officiel français est libellé fallacieusement Convention cadre sur les changements climatiques) depuis lors entrée en vigueur après avoir été ratifiée par plus de cinquante Etats et devant faire l'objet d'une Première conférence des Parties en mars 1995 à Berlin. Dès le début des années 1980, ces problèmes ont été abordés par le système des Nations Unies, d'abord par la Conférence des Nations Unies pour les énergies renouvelables qui eut lieu à Nairobi en 1981, puis dans dans le cadre plus général de ce que l'on a appelé le développement soutenable, durable, ou viable, comme l'atteste la partition en 1987 du Rapport de la Commission Brundtland Our Common Future, paru en français en 1988 sous le titre Notre avenir à Tous, dont un chapitre important est intitulé "Energie: des choix pour l'environnement et le développement". C'est ce Rapport qui convainquit en décembre 1989 l'Assemblée générale des Nations Unies de convoquer à Rio de Janeiro la Conférence des Nations Unies pour l'environnement et le développement (CNUED) â laquelle nous avons consacré l'éditorial de SEBES en octobre 1992.

Ce bref survol des principales étapes de l'évolution de la controverse énergétique intervenue au cours du dernier quart de siècle n'a d'autre objet que de justifier, si besoin était, le thème du Dossier scientifique du présent numéro, à savoir "Le soleil pour un développement durable". Innombrables sont les études parties depuis quelque vingt ans sur le sujet, même si la référence au développement durable n'y figurait pas expressément. En 1978 une anthologie était déjà éditée par Stephen Lyons pour les Amis de la Terre américains sous le titre de Sun! A Handbook for the Solar Decade. L'énergie solaire englobe, rappelons-le, tant le bois à brûler que l'éthanol, le méthane ou le méthanol extrait de la biomasse, tant l'hydroélectricité que les techniques nouvelles d'exploitation de l'énergie éolienne, tant l'utilisation de capteurs plans pour la production d'eau chaude domestique ou de pompes à chaleur pour le chauffage d'ambiance que la conversion photovoltaïque. Elle est même susceptible, théoriquement en tout cas, d'être captée par de gigantesques miroirs qui seraient envoyés dans l'espace en pièces détachées, mis en orbite, puis montés sur place de façon à concentrer l'énergie qui serait acheminée par micro-ondes dans de grandes centrales sur Terre. Néanmoins, ces projets grandioses, qui ont leurs partisans, comportent des inconvénients techniques, socio-politiques et climatiques comparables à ceux de l'électronucléaire, la contamination radioactive mise à part, car ils ressortissent tout autant à la mégatechnologie. C'est la raison pour laquelle notre Dossier scientifique les passe sous silence.

Cela dit, il s'en faut de beaucoup que le rôle de l'énergie solaire captée sur Terre, à laquelle se limitent nos contributeurs, fasse l'unanimité parmi les explorateurs de l'avenir énergétique. Certains, surtout parmi les tenants de l'électronucléaire ou de la fusion thermonucléaire contrôlée - autre perspective mégatechnologique ressortissant d'une source d'énergie terrestre pratiquement illimitée - y voient seulement une énergie d'appoint; quelque-uns, surtout parmi ceux qui ont été sensibilisés à la problématique écologique et climatique mondiale, y perçoivent la source principale d'énergie primaire de l'avenir, à condition, toutefois, que nos sociétés s'y préparent sans tarder. "Plus que de miracles technologiques, c'est d'une prise de conscience et d'une volonté politique mondiale dont nous avons un urgent besoin", concluaient Benjamin Dessus et François Pharabod dans une étude qui se voulait manifestement prophétique puisqu'elle était intitulée "Jérémie et Noé. Deux scénarios énergétiques mondiaux à long terme" (Revue de l'énergie, n0 421, Paris, juin 1990).

De fait, le décalage sur le plan politique, tant au niveau de la plupart des Etats qu'au niveau internationat, entre les exigences énergétiques d'un développement durable et les prétendues limites économiques au développement de l'énergie solaire, constitue un obstacle majeur à l'essor de cette dernière. Toutefois, certains économistes dissidents n'ont pas manqué de faire la critique du déficit épistémologique de leur propre discipline expliquant son aveuglement en la matière, tel José Manuel Naredo dans La economia en evolución, Historia y perspectivas de las (categor’ias b’asicas del pensamiento econ’omico) (1987), et de souligner les promesses des énergies du soleil, tel Juan Martinez-Alier, Ecological Economies. Energy, Environment and Society (original catalan, 1987).

Par ailleurs, il faut garder en mémoire qu'un citoyen des Etats-Unis d'Amérique dilapide davantage d'énergie, en moyenne, qu'un Européen, et ce dernier un multiple de ce que consomme un habitant du Tiers monde, le multiplicateur dépendant de la situation de l'Etat considéré. A titre d'exemple, un Américain consomme 7'600 litres d'équivalent pétrole par an, soit environ 25 fois plus qu'un Indien qui en consomme moins de 300 litres. Le problème énergétique est donc également éthique.

UNE PROPHÉTIE SOLAIRE

C'est à un auteur allemand, Hermann Scheer, que revient le mérite d'avoir présenté à notre sens la contribution politique la plus novatrice sur le sujet dans un livre paru en allemand en 1993 sous le titre Sonnen Strategie. Politik ohne Alternative dont la traduction anglaise parue en 1994 est intitulée A Solar Manifesto. The need for a total solar energy supply... and how to achieve it. Il vaut la peine de relever que cet auteur est docteur ès sciences politiques, qu'il a travaillé au Centre de recherches nucléaires de Karlsruhe, qu'il exerce les fonctions de député social-démocrate au Bundestag, de délégué à l'Assemblée consultative du Conseil de l'Europe et qu'il pré side l'association "Eurosolar" qui édite un périodique: Das solar Zeitalter (L'ère solaire).

Dès son Introduction, Hermann Scheer entreprend de démontrer que notre civilisation industrielle s'est engagée dans une impasse car, en s’adonnant aux énergies fossiles et fissiles, elle a déclaré la guerre à la nature. Selon lui, presque tous les problèmes abordés à l'Agenda 21 de la Conférence de Rio de Janeiro pour l'environnement et le développement ont une comosante principalement énergétique, en particulier le changement climatique, la destruction de la couche d'ozone stratosphérique, les pollutions atmosphériques trans-frontières, l'érosion des sols et la pollution des nappes phréatiques, la désertification, les marées noires et la destruction de la vie marine, l'explosion démographique, la misère qui prévaut dans le Tiers monde et la dégradation de la qualité de l'environnement ainsi que de la santé publique à l'âge du smog des zones urbaines et des retombées de Tchernobyl. Et il annonce d'emblée son objectif en ces termes:

"Il ne suffit pas d'accroître la part de l'énergie solaire renouvelable à 10, 20, 30, 40 ou 50% de la consommation humaine d'énergie. Cela ne conjurerait pas les dangers pesant sur notre existence, mais ne ferait que retarder l'effondrement de la civilisation humaine. Le but du siècle à venir doit être le remplacement complet des sources conventionnelles d'énergie par le solaire toujours disponible, c'est-à-dire un approvisionnement exclusivement solaire pour l'humanité." (C'est l'auteur qui souligne cette phrase.)

Hermann Scheer ne se contente pas de proposer une autre lecture de la Révolution industrielle, de disserter sur l'entropie accélérée engendrée par notre civilisation faustienne, d'inventorier les prétendues alternatives à une stratégie solaire globale, d'explorer les scénarios d'une transition vers une stratégie solaire, de faire valoir les avantages économiques et sociaux de l'énergie solaire, de dénoncer l'absurdité du consensus énergétique dominant qui stérilise le débat politique tant sur le plan national que sur le plan international, mais il a le mérite de présenter un programme qui ne vise rien moins qu'à "l'humanisation de la Révolution industrielle".

Parmi les moyens qu'il préconise pour amorcer cette transition à l'échelle de l'Union européenne, il y a le recours à un impôt sur l'entropie qui, dans un premier temps remplacerait la taxe sur la valeur ajoutée par une imposition des énergies conventionnelles, laquelle, ultérieurement, serait élargie aux minerais, aux produits chimiques dangereux pour l'environnement et à l'utilisation du sol. Il préconise aussi la conclusion d'un Traité de prolifération solaire qui constituerait la contre-partie constructive du Traité de non-prolifération (TNP) de 1968 et la création d'ime Agence internationale de l'énergie solaire qui remplacerait l'Agence internationale de l'énergie atomique de Vienne, l'Agence internationale de l'énergie ainsi que l'Agence de l'énergie nucléaire, toutes deux issues de l'OCDE, ainsi que l'Euratom, qui représentent autant de tentatives énergétiques vaines car mal orienlées.

Le dernier chapitre de l'ouvrage de Hermann Scheer s'efforce de démontrer que la transition aux énergies du soleil représente la seule possibilitée pour notre civilisation de réaliser ses valeurs fondatrices à commencer par les droits de l'Homme, de résorber l'écart croissant entre pays développés et pays en voie de développement et de prévenir nombre de conflits dont l'origine réside trop souvent dans l'inégale répartition géographique des gisements d'énergie fossile ou fissile. Enfin et surtout, elle seule permettrait d’inverser tant la croissance démographique que celle du chômage à travers le monde en permettant un accès de tous à l'énergie, mais non point à l'énergie fossile bradée qui a conduit notre civilisation dans l'impasse où elle se trouve actuellement encore. Seule sa conversion au solaire lui permettra de durer en conservant les aspects positifs de l'économie de marché qui, livrée à elle-même, est aveugle aux dégâts sociaux et environnementaux à long terme.

Toutefois, l'auteur ne se fait aucune illusion sur les résistances que rencontrera un tel programme du fait de l'alliance objective entre l'inertie idéologique de nos sociétés, les avantages acquis de certains et la position de force de ce qu'il appelle le "complexe énergético-industriel", allusion évidente au fameux "complexe militaro-industriel" dénoncé par le président Eisenhower en 1953.

SINGULARITÉS FRANÇAISES...

Si les énergies du soleil, par essence renouvelables, représentent bien la seule issue à notre mal-développement, comme le donnent à penser tous les auteurs que nous avons cités jusqu'ici, il s'en faut de beaucoup qu'ils soient tant soit peu écoutés par les décideurs politiques. C'est ce qu'illustre le contre-exemple de la politique énergétique suivie depuis plus de vingt ans par la France. En 1974 en effet, peu après l'émotion soulevée par le premier "choc pétrolier", se posa bon gré mal gré la question d'une politique énergétique fondée non plus sur la croissance exponentielle de la consommation, mais sur une approche plus responsable de l'épuisement des ressources naturelles, notamment au début du septennat du président Giscard d'Estaing.

Des résultats s'ensuivirent (bien qu'il soit difficile de faire la part entre économies réelles et "manque à consommer" dû à la récession et aux mutations industrielles), qui incitent alors â un relatif optimisme: égale à 152 Mtep (million de tonnes d'équivalent-pétrole) en 1973, la consommation finale énergétique atteint "seulement" 162 Mtep en 1986, ce qui implique à peu près stabilité individuelle, compte tenu de la progression démographique (de 52 à 55 millions d'habitants) survenue dans le même temps. On ne discutera pas ici des changements qualitatifs ou cachés recouverts par ces enveloppes globales, l'électricité nucléaire s'étant pour partie substituée au pétrole grâce aux usages thermiques, et les économies d'énergie étant estimées â quelque 20% (32 Mtep/an) dans les deux décennies écoulées.

Cependant, depuis le milieu des années 80, les courbes sont reparties â la hausse, la consommation d'énergie primaire, encore égale à 102 (indice de référence 100 en J973) en 1983 s'inscrivant ainsi à 118 en 1991, pour une consommation finale de quelque 190 Mtep en 1992 (soit une progression moyenne de 2% par an). "La consommation de produits pétroliers, qui avait diminué entre 1973 et 1985, a repris lentement sa croissance" (Ministère de l'Environnement, Etat de l'Environnement, 1991-92, pp. 36-37). Autre commentaire: "La diminution du prix réel de l'énergie dans la deuxième moitié des années 1980 a rendu les efforts d'économie d'énergie moins avantageux en termes financiers stricts, réduisant par conséquent l'amélioration du ratio croissance économique/besoin en énergie". Bien plus, "pour la troisième année consécutive (1990-92), la croissance de consommation primaire énergétique a été légèrement supérieure â celle du P.I.B. (Produit Intérieur Brut) marchand (+1,9%), ce qui traduit un essoufflement sur les économies d'énergie réalisées précédemment" (Instiutt Français pour l'Environnement, IFEN, L'Environnement en France, Rapport I.FE.N. 1994-95, p. 202), en d'autres termes une baisse du rendement énergétique du système socio-économique.

Confirmant l'analyse, le "Groupe de prospective sur l'énergie" présidé par Michel Pecqueur dans le cadre du Xe Plan a attiré l'attention sur la fragilité de la situation, concluant son chapitre 1 par la remarque suivante: "Les tendances récentes de la consommation d'énergie en France, observées après le contrechoc pétrolier, ont montré que les comportements de maîtrise de l'énergie sont réversibles. La juxtaposition d'un contexte de prix devenu peu incitatif et d'une diminution des moyens alloués par les pouvoirs publics à la maîtrise de l'énergie ont eu des conséquences démobilisatrices dont il importe de tirer la leçon" (Secrétariat d'Etat chargé du Plan, Energie 2010, La Documentation française, 1991, 434 pages).

Dans les faits comme dans les esprits, comment expliquer une telle régression, alors que les perspectives à moyen et long terme ne semblent nullement meilleures que celles des années 70? Elles se situent semble-t-il à tous les niveaux de responsabilité, depuis le citoyen consommateur ordinaire jusqu'aux hommes politiques, en passant par les services et organismes dépendant de l'Etat.

DANS LES TRANSPORTS

A l'initiative dii ministre de l'Environnement du Gouvernement français, un débat portant sur le thème Energie et Environnement vient de se dérouler en France, couronné le 5 décembre 1994 par une séance à l'Assemblée nationale. Comme l'a souligné Jean-Pierre Souviron, coordinateur officiel, "non seulement nous ne faisons plus d'économies d'énergie depuis trois ou quatre ans, mais la consommation dérape". Et d'ajouter: "Nous devons absolument retrouver le chemin de la vertu énergétique'(Le Monde, 6 décembre 1994). Diverses précisions sont apportées: "Savez-vous que la consommation moyenne des voitures utilisées par les Français augmente? Les cylindrées achetées sont de plus en plus grosses et, de surcroît, la consommation augmente à cause des équipements de confort (climatisation, etc.)". L'une des principales causes de "la hausse régulière de la consommation énergétique provient du secteur transports: hausse de 2,8% en 1992, de 2,3% en 1991 et de 3,7% en 1990" (Rapport IFEN précité).

Phénomène marginal, ou imprévisible? Il y a dix ans déjà, P.H. Emangard répondait par anticipation (P.H. Emangard, 1984 - "Transports et Energie", Vie du Rail, No 1930, pp. 41-43 et n0 1936, pp. 44-48): "Après 10 ans de crise énergétique, le bilan est clair: jamais il n'y a eu autant de ménages possédant 2 voitures (10% en 1973, 18% en 1982); jamais on n'a autant roulé sur les routes (192 milliards de véhicules x kilomètres en 1973, 256 en 1982); jamais la part de la route dans le transport de marchandises n'a été aussi forte", et depuis la tendance ne s'est donc nullement infléchie, bien au contraire.

Emangard parvient dès lors au coeur du problème: "il semble qu'un large consensus se dégage pour épargner au secteur des transports les affres de la reconversion et pour le tenir, le plus longtemps possible, à l'écart des dures vérités de ce temps". On peut "déduire d'une telle continuité d'attitude, transcendant les clivages politiques et confinant au phénomène de société, qu'une grande majorité de Français est implicitement d'accord pour refuser que la question énergétique soit posée dans les transports".

DANS L'ELECTRONUCLEAIRE

Avec les trois quarts de son énergie électrique provenant du nucléaire, et 30% de la consommation énergétique assurée sous forme électrique, la France a développé une politique très originale par rapport à ses voisins comparables (Allemagne et GrandeBretagne, et même Italie et Espagne), ayant misé sur le "Tout-Nucléaire" dès le début des années 70, dans la foulée du "Plan Messmer".

Commentant le rapport Souviron précité, le quotidien Le Monde note que "le premier reproche [qui puisse être fait au système énergétique français] est de ne jamais avoir engagé de discussions sur le choix de la politique énergétique depuis le premier choc pétrolier; il y a vingt ans, qui a conduit à l'option du tout-nucléaire". "Cela se révèle d'autant plus regrettable que les politiques énergétiques, par leurs impacts et leurs nuisances, concernent l'ensemble des citoyens, quoique de manière inégale."

Se tournant vers le consommateur Jean-Pierre Souviron se montre "préoccupé par le gaspillage, (il) critique avec force la climatisation, qui peut être remplacée par une bonne architecture et une isolation efficace, et surtout il part en guerre contre le chauffage électrique, dont le développement en France a atteint un degré unique compare aux autres pays développés": "L'Autriche a interdit ce mode de chauffage. Sans aller jus que-là (sic), des réglementations un peu judicieuses limiteraient déjà les dépenses. Par exemple, au lieu de miser sur le bois ou le plastique, la France s'est fait le champion de l'encadrement des fenêtres en métal, un véritable gouffre énergétique, car l'aluminium est un mauvais isolant. Le coût énergétique d'un bâtiment devrait être calculé avant sa construction." "On pourrait aussi exiger que tous les appareils informatiques et domestiques soient obligatoirement équipés d'une mise à l'arrêt automatique: la veille électrique des équipements dans les logements absorbe la production d'un réacteur nucléaire et celle d'un autre réacteur est engloutie par les ordinateurs et imprimantes qui restent allumés" (La Croix L'Événement, 15 octobre 1994).

L'électricité ne serait-elle donc pas assez chère? Voici la réponse: "L'électricité n'étant pas payée à son vrai coût, elle apparaît très compétitive et interdit toute autre forme de production d'énergie". Enfin Jean-Pierre Souviron insiste sur le non-respect des réglementations: "Transports routiers, stations-services, transports maritimes, règles de fonctionnement des véhicules, isolation des bâtiments neufs, comptage individuel des consommations dans les immeubles collectifs, la liste est longue des secteurs où les infractions semblent nombreuses pour ne pas dire généralisées".

Au même moment, rejoignant les critiques ainsi faites à Electricité de France ("L'intérêt général ne se confond pas avec celui d'une entreprise, fût-elle entièrement propriété de l'Etat ou en position monopolistique"), le Rapport Mandril (du nom de son rédacteur, fonctionnaire à la Direction Générale de l'Energie et des Matières premières au Ministère de l'Industrie) introduit comme suit sa note de mai 1993: il s'agit "de présenter des exemples concrets, tels qu 'ils nous parviennent du terrain, d'opérations énergétiques où il apparaît que l'attitude d'E.D.F puisse être contestée tant du point de vue de la concurrence déloyale que du point de vue de l'abus de position de monopole". Et le rapport conclut (in cauda venenum...): "Ces quelques exemples ont pour objet d'illustrer comment les pages de cette brochure [E.D.F.) sont remplies de contre-vérités, confusions ou insinuations, et ne permettent pas d'éviter qu'E.D.F soit à l'abri d'attaques dans le cadre des textes réglementant la publicité mensongère ou la publicité comparative, voire ceux réglementant l'abus de position dominante."

Qu'espérer pour l'avenir? La situation peut paraître désormais claire: alors que les hommes politiques, dans leur très grande majorité, sont restés sourds aux appels au secours lancés pendant vingt ans par les contestataires de l'électro-nucléaire et du gaspillage énergétique, ils disposent aujourd'hui d'analyses respectables et convergentes devant les mettre, sinon sur le leur chemin de Damas, du moins sur celui de l'intérêt général. L'optimisme paraît d'autant plus de rigueur que les propositions faites par les experts officiels ne sont rien moins que mesurées: "Au fil des pages de ce rapport de synthèse apparaissent donc des suggestions apparemment faciles à appliquer", le rapport de synthèse de Jean-Pierre Souviron se voulant "non pas critique mais constructif": "Nous n'avons pas voulu recomposer le paysage énergétique français et tirer des plans sur la comète. Nos propositions ont vocation à être applicables."

"Reste â savoir (commente le quotidien Le Monde) si elles seront retenues par les pouvoirs publics, car ce ne sont pas forcément celles attendues". Au risque de passer pour des grincheux et des pessimistes à tout crin, la plus grande méfiance nous paraît également de rigueur, et ceci pour plusieurs raisons:

- après avoir connu quelques inquiétudes dans les années 70, la satisfaction individuelle a supplanté à nouveau l'intérêt général, "l'égologîe" a repris le dessus sur l'écologie. Fondée sur l'agitation incessante, la consommation est de plus en plus "énergivore": jamais les biens exotiques (de l'électronique au litchi) n'ont été si abondants dans nos magasins, jamais les destinations n'ont été si lointaines dans les agences touristiques. Et le "beauf énergétique" porte aujourd'hui l'image du jeune cadre dynamique, suffisant et bronzé, sautant de la climatisation de son bureau à celle de sa Renault Safrane;

- ce type de comportement individuel fait évidemment l'affaire des économistes, qui font tout pour le provoquer et l'entretenir, "libéralisme" oblige; c'est bien à eux que nous devons une Europe sillonnée par les transports routiers (au nom des "flux tendus" et de la livraison sous 48 heures). Dans un tel contexte, les préoccupations sociales, environnementales... et énergétiques passent évidemment au second plan;

- en France du moins, ce système s'appuie non seulement sur les groupes de pression intéressés (constructeurs et transporteurs automobiles, travaux publics, fournisseurs d'énergie, etc.), mais sur des corps d'Etat (Ponts et Chaussées, Mines, etc.) formés et fonctionnant selon les mêmes moules de pensée, et dont MM. Mandril et Souviron ne constituent que de vertueuses et d'autant plus louables exceptions;

- quant aux responsables politiques, leur ignorance quasi généralisée en la matière fait qu'ils "décident sous experts" (comme on "agit sous hypnose"), leurs intérêts veillant en outre à ce qu’ils ne dérangent en rien les chères habitudes du consommateur-électeur.

PRÉSENTATION DU DOSSIER SCIENTIFIQUE

S'agit-il d'un combat d'arrière garde entre écologie et économie, s'agit-il d'un choix manichéen entre la nature et l'Homme, comme ne craignent pas de le dire de distingués "philosophes"? La froide analyse des faits (qui sont têtus, rappelons-le) montre qu'il n'en est rien: les polilitiens et la dégradation de l'environnement ne sont que la conséquence entropique de la surconsommation énergétique et matérielle, et les gaspillages du système; s'il profitent à quelques-uns, ne peuvent qu'entraîner l'appauvrissement, relatif ou absolu, de tous les autres. En fait, bonne économie et écologie vont de pair, et ce dont nous mesurons les effets pervers à travers la "grille de lecture" de l'énergie n'a qu'un nom: 1'économisme. Et contre l'économisme, les réponses possibles relèvent de l'écologisme, telles qu'en propose le présent numéro de SEBES, dont le Dossier scientifique est consacré aux possibilités de l'énergie solaire.

Dans un premier article, Bernard Lachal (Genève) brosse un tableau général des potentialités mais aussi des limites de l'énergie solaire; dans une optique de développement durable, tandis que Valentin Crastan (Bienne) s'interroge sur les perspectives énergétiques pour le siècle prochain, désormais si proche. Bernard Chabot (Valbonne) développe une analyse économique des énergies renouvelables, puis Fabrizio Carlevaro et Franco Romerio (Genève) nous livrent quelques données sur les perspectives de rentabilité de l'électricité photovoltaïque. Sur la même source d'énergie, l'approche de Jean-Baptiste Lesourd (Aix-Marseille et Paris) est plus générale, mais toujours d'ordre économique, alors que la contribution de Pierre Bonhôte et Michael Graetzel (Lausanne) porte sur une nouvelle technologie de cellules solaires. Enfin, Jean-Pierre Radanne (Paris) fournit une large réflexion prospective sur les "images" et la maîtrise de l'énergie, et Jean Martin (Lausanne) s'interroge sur la contribution de l'énergie solaire à la "qualité de la vie". A ce point, l'on constate la diversité, et la complémentarité des articles de cette partie scientifique, qui vont de considérations techniques à des spéculations qualifiables de philosophiques, mais nourrissent toutes en fait l'opportunité et la crédibilité, dans une société de type économique, des énergies renouvelables en général, de l'énergie solaire en particulier. Alors qu'un lustre nous sépare du XXIe siècle, n'est-il pas urgent de préparer les esprits aux mutations essentielles, quel qu'en puisse paraître le prix?

Genève-Lyon, février 1995
1995, pas de texte précédent: éditorial