LE SOLEIL POUR UN DEVELOPPEMENT DURABLE
Gestion du vieillissement

des centrales nucléaires suisses
Cours de trois jours de l'association suisse
pour l'énergie atomique (ASPEA), Winterthur, 2 au 4 novembre 1994
Pierre LEHMANN
Ingénieur-physicien de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne,
Société d'étude de l'environnement, SEDE SA, Vevey

PREMIÈRES IMPRESSIONS

Je me retrouve à Winterthur 35 ans après l'avoir quitté. J'avais passé ici environ 4 ans, chez Sulzer Frères SA, à travailler comme physicien dans le développement de ce qui devait devenir la filière suisse des centrales nucléaires. La ville est reconnaissable et je m'y sens au fond assez bien. Winterthur a, me semble-t-il, toujours été une ville agréable un peu mieux que les autres villes de Suisse. Beaucoup de culture, galeries d'art, musique, urbanîsme bien pensé, calme. Presque tout le centre de la vill est piétonnier.

Le cours a lieu au Technicum. On me remet mon "étiquette" et me donne la liste des présences. Environ 200 participants. Stupeur: je ne connais plus personne. Que sont devenus mes anciens copains du nucléaire? Sont-ils morts ou devenus si importants qu'ils n'ont plus à suivre de colloques? Sont-ils à la retraite anticipée ou normale? Ont-ils quitté le bateau? Il n'y a là que des visages inconnus, des gens manifestement studieux, sérieux, organisés. Pas une seule femme.

Si il y a bientôt 40 ans, je suis venu à Winterthur pour contribuer au développement de réacteurs nucléaires, j'y reviens aujourd'hui pour essayer de me rendre compte des problèmes auxquels les gérants de ce mode aberrant de production d'énergie sont confrontés et avec l'espoir qu'ils finiront par réaliser qu'il faut l'abandonner le plus vite possible, redéfinir nos besoins et nous contenter, à terme, des seules énergies renouvelables.

La chance ou la providence a fait que je me suis assis à côté d'un des probablement rares participants non inféodés au nucléaire, un ingénieur autrichien compétent de la société d'ingénierie allemande Fichtner. Il s'avérera être un compagnon agréable, et de plus, capable de me donner ici et là des compléments d'information intéressants et utiles.

LE VIEILLISSEMENT DES CENTRALES
DANS LA PERSPECTIVE NUCLÉOCRATE

Avant de donner un aperçu des conférences et des discussions, il n'est probablement pas inutile de situer les protagonistes et d'essayer de saisir le cadre conceptuel dans lequel de tels séminaires ont lieu.

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Le plus simple est probablement de partir de la dernière présentation, celle de M. Kurt Küffer, directeur de la NOK, la plus grosse compagnie d'électricité suisse dans le réseau de laquelle se trouvent les deux centrales nucléaires Beznau I et II.

Le jour précédant son discours, M. Küffer a fait distribuer un diagramme qui montre, pour le semestre d'hiver, l'évolution des productions d'électricité hydrauliques et nucléaires (y compris les droits de production acquis en France), ainsi que celle des "besoins du pnys". On constate que la période de prédiction va jusqu'en 2030. A peu près en 2003, les besoins du pays, qui croissent à raison de 1,6% par an en moyenne, dépassent la production. Depuis environ 2007, la production décline du fait de la mise hors service des vielles centrales nucléaires. En 2025 (arrêt de Leibstadt), il n'y a plus que la production hydraulique, alors que "les besoins du pays" sont au moins deux fois plus élevés que cette production. C'est donc la catastrophe. Le diagramme, comme tout le discours de M. Küffer, reposent sur des postulats tacites qu'il convient d'expliciter:

- L'expansion économique doit se poursuivre, sous-entendu parce qu'elle fait le bonheur des gens.
- Cette expansion s'accompagne nécessairement d'une augmentation de la consommation d'électricité.
- Le prix de l'électricité doit rester bas pour ne pas freiner l'expansion, tout en permettant aux compagnies d'électricité de faire des bénéfices.

Pour M. Küffer, il s'agit là de certitudes. Une économie qui ne serait pas en expansion est pour lui inconcevable. Les "besoins du pays", bien que non définis et entièrement indéterminés à l'horizon de son diagramme, servent pour lui de justification à l'énergie nucléaire, tout en n'étant pas sujet à discussion.

l.a politique de maintenance des centrales nucléaires s'inscrit somme toute assez logiquement dans cette perspective et toute la discussion sur le vieillissement des centrales se réduit finalement à un problème d'optimisation économique auquel la question de la sécurité est subordonnée. Pour M. Küffer, la sécurité est très importante parce qu'elle assure le maintien de la production. 

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Mais il a dit clairement que le souci de la sécurité devait avoir des limites et qu'il ne fallait pas inventer des scénanos d'accidents au-delà de ceux déjà pris en compte tant bien que mal. Car si l'on exige trop de mesures de sécurité cela complique l'exploitation et introduit des coûts qui compromettraient la rentabilité des centrales.

Il va sans dire que pour M. Küffer, les anti-nucléaires ne sont qu'un ramassis de mauvais citoyens qui veulent empêcher les gens éclairés comme lui de "nucléariser en rond". Il considère que l'épisode de Kaiseraugst a été une monumentale erreur politique qui a coûté cher aux nucléocrates. Plutôt que d'entrer en discussion avec les mauvais sujets qui ont occupé le site de la centrale, il aurait fallu les jeter dehors sans ménagement et construire la centrale sans attendre. On peut remarquer à l'adresse de M. Küffer que, au vu de la surproduction actuelle, les nucléocrates devraient remercier les anti-nucléairesde leur avoir évité un investissement douteux et même d'avoir pu récupérer les sommes engagées dans les études. Il semble que les Forces motrices bernoises (FMP) vont devoir aux anti-nucléaires une reconnaissance similaire pour le projet de centrale nucléaire de Graben.

MARÉE D'ÉLECTRICITE
ET LIFE-CYCLE MANAGEMENT

M. Küffer est bien obligé d'admettre qu'il y a aujourd'hui surproduction d'électricité et que cela pèse sur les prix. Mais en même temps, les coûts de production de l'électricité nucléaire augmentent et vont encore augmenter, en particulier à cause du vieillissement des centrales, lequel implique une surveillance accrue et très probablement des mesures de sécurité complémentaires.

La surproduction d'électricité et les exigences des autorités en matière de sécurité font que la construction d'une nouvelle centrale nucléaire apparaît aujourd'hui comme un assez gros risque financier. Il en résulte que beaucoup de projets de centrales ont été abandonnés ou renvoyés, même en France. Par conséquent, si on veut produire à bon compte et continuer à
gagner de l'argent, il faut réduire les coûts de production des centrales existantes tout en prolongeant leur durée de vie. Cette durée de vie était fixée très généralement à 40 ans. On aimerait la faire passer à 60 ans. Par ailleurs, le revenu que permet une centrale dépend de sa production et donc de sa puissance efrective, et de sa disponibilité, lesquelles devraient être augmentées au maximum (la disponibilité, exprimée en général en %, donne la traction du temps pendant laquelle la centrale est en fonction).

Pour réaliser des économies, on envisage de mettre en oeuvre les moyens devenus usuels dans le monde économique, en particulier les compressions de personnel, l'adaptation des durées d'amortissement, le renoncement aux travaux jugés
superflus ou inutiles. On prétend bien sûr qu'il n'y a pas de contradiction entre les impératifs économiques et les impératifs de sécurité,

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mais il est bien évident que cette affirmation repose sur des considérations probabilistes qui ne sont pas déclarées ouvertement. En effet, la volonté clairement exprimée par M. Küffer de limiter le nombre des scénarios d'accident signifie en clair que l'on ne veut pas se prémunir contre les accidents jugés très peu probables. Cela pose tout le problème du calcul de la probabilité d'un accident, du choix de sa valeur limite et de l'acceptabilité d'un accident gravissime jugé peu probable. Ces questions n'étaient bien sûr pas à l'ordre du jour et ne sont guère discutables dans la perspective de M. Küffer selon laquelle, je cite: "L'exploitant ne peut consentir à des investissements importants que s'il peut s'assurer d'atteindre les buts économiquesqu'il s'est fixés. Cela suppose en particulier la possibilité de pouvoir amortir les investissements sur une durée assez longue." Donc si on a été d'accord d'investir 680 mithons de francs dans les vieilles centrales Beznau I et II pour en améliorer la sécurité, il faut que ces centrales produisent encore suffisamment longtemps pour que cette somme puisse être amortie sans douleur.

Il résulte de ces considérations que la notion de gestion du vieillissemetit doit, selon M. Küffer, être remplacée par celle de "life-cycle management" (gestion de la durée d'activité) dans laquelle les considérants économiques sont déterminants. Le but est en effet que l'exploitation de la centrale sur l'ensemble de sa durée de vie soit profitable et permette l'investissement dans la construction de nouvelles centrales.

Pour M. Küffer, il est bien sûr hors de doute que la demande d'électricité va reprendre l'ascenseur puisque à ses yeux, il en va de notre bonheur et de celui des pays de l'Est, lesquels doivent consommer autant que nous s'ils veulent prétendre être des pays développés dignes de ce nom, Selon les projections du Conseil mondial de l'énergie, qui ne sauraient évidemment être mises en doute, la consommation d'électricité dans le monde doublera d'ici 2020 et la production d'électricité nucléaire devra être multipliée d'ici là par 2,5. En Suisse, la consommation d'électricité doit continuer à croître, même modestement, bien qu'il sera indispensable de remplacer nos centrales nucléaires quand elles seront en fin de course. La réflexion de M. Küffer s'arrête là. Les antinucléaires et ceux qui croient qu'on peut réduire la consommation, devenir plus efficace, ou utiliser des énergies renouvelables ne sont que de dangereux illuminés qui menacent la sacro-sainte expansion économique seule capable d'assurer le bonheur des gens. Je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que la très grande majorité des participants partage cette manière de voir.

LES PROBLEMES DE VIEILLISSEMENT

En matière de fiabilité, il y a une célèbre courbe dite "en baignoire" qui traduit le fait que le taux de panne d'une installation compliquée, qui est élevé au début de sa vie, diminue assez rapidement avec le temps (descente dans la baignoire), se stabilise à une valeur qu'on souhaite aussi basse que possible (fond de la baignoire), 

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pour remonter ensuite lorsque l'usure et le vieillissement font sentir leurs effets (sortie de la baignoire). Avec les centrales nucléaires déjà assez anciennes, Comme Muhleberg et Beznau I et II, on commence à se trouver dans ce dernier domaine de la courbe, ce qui n'est ni agréable, ni rassurant.

Le vieillissement n'est pas limité aux composants et matériaux. Il y a aussi celui des concepts: les anciennes centrales sont construites sur des critères de sécurité aujourd'hui dépassés et leur mise à jour peut exiger des investissements importants. De plus, le personnel veillit aussi, ce qui pose des problèmes de remplacement: un employé qui a travaillé vingt ans dans une centrale et la connaît à fond n'est pas remplaçable facilement par un nouveau venu et le transfert des connaissances ne va pas de soi. Les présentations ont porté avant tout sur le premier de ces problèmes de vieillissement pour lequel on a considéré trois groupes:
    - Les composants mécaniques.
    - Les composants électriques et électroniques.
    - Les bâtiments et constructions (génie civil).

Dans ce qui suit, je me bornerai à une présentation succincte des problèmcs les plus importants. Le texte des conférences, la plupart en allemand, est disponible à la Société d'étude de l'environnement (SEDE SA, 33, rue du Midi, CH-l800 Vevey).

1. Le vieillissement est relativement jeune!

La question du vieillissement est un souci relativement récent (environ 2 ans) des exploitants et autorités de surveillance. J'ai cru comprendre que la mise en route de programmes de surveillance du vieillissement est due au moins en partie à l'existence de groupes anti-nucléaires comme Mühleberg ou Beznau Stillegen qui ont insisté sur l'état vétuste et non conforme aux normes de sécurité actuelles de centrales comme Mühleberg et Beznau.

La gestion du vieillissement fait aujourd'hui l'objet d'une collaboration entre les exploitants des centrales nucléaires suisses qui ont créé un groupe ad troc pour cela (le GSKL). Le président en est M. J. Stejskal des FMB qui travaille à Mühleberg. Il était précédemment membre de la Division principale de la Sécurité des Installations Nucléaires (DSIN, en allemand HSK). Cela illustre une fois de plus le fait que les autorités de surveillance et les exploitants sont très étroitement liés. Les nucléocrates vivent un peu en vase clos et se cooptent les uns les autres dans les différents postes de responsabilité. Ils ont par ailleurs, comme on l'a déjà maintes fois constaté, complètement investi l'Office fédéral de l'énergie où ne se trouve pas un seul anti-nucléaire, alors même que la moitié de la population suisse environ est opposée à cette manière de produire l'énergie. Pour justifier cette distorsion, on argue de la qualification professionnelle des spécialistes du nucléaire. Comme si le fait d'être opposé au nucléaire était l'expression d'une incompétence professionnelle.

La séparation entre la maintenance / surveillance courante des centrales et la gestion du vieillissement est un peu floue. 

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On a dit à plusieurs reprises que cette gestion du vieillissement n'était au fond rien de nouveau et qu'elle n'aboutirait pas à prendre des mesures qu'on n'aurait pas prises au titre de la maintenance normale. Cette affirmation ne me paraît pas justifiée, d'autant plus que M. Stejskal admet lui-même qu'il existe des processus de vieillissement inconnus qui sont pris on compte quand ils apparaissent pour la première fois. Par ailleurs, certains phénomènes ne se manifestent qu'après une période d'incubation pendant laquelle rien n'est observable.

Comme on peut l'imaginer, une centrale nucléaire contient une énorme variété de composants. On peut en trouver jusq'à une centaine dans une seule vanne. Il est presque impossible de se pencher sur le vieillissement de chacun d'eux séparément, si bien qu'il a été nécessaire de procéder à des groupements. Par ailleurs, il y a une multiplicité dc phénomènes liés au vieillissement. On perçoit donc qu'une systématique très complète et rigoureuse est nécessaire si l'on veut pouvoir suivre le problème. Certains voudraient utiliser une approche probabiliste pour se simplifier la tâche. J'ai cru comprendre que la DSIN était opposée à cette manière de procéder.

Dans tout cela, l'aspect économique reste toujours présent. Il ne faut pas que la gestion du vieillissement coûte trop cher,

2. Problèmes mécaniques

Les pièces métalliques sont soumises à des phénomènes de vieillissement multiples qui peuvent agir en combinaison: corrosion, usure, déformation, fatigue et, finalement, perte de résilience ou fragilisation (en allemand: Versprödung; en anglais: embrittlement). Cette fragilisation est due essentielletrient au rayonnement et, plus particulièrement, au bombardement neutronique (surtout les neutrons rapides). La perte de résilience se traduit par le fait que le métal devient cassant, et ce à des températures progressivement plus (?) élevées. Le problème est particulièrement important pour la cuve de pression qui n'est pas remplaçable et qui conditionne au premier chef la durée de vie d'un réacteur à eau. La perte de résilience détermine l'apparition de fissures qui sont d'autant plus importantes et grandissent d'autant plus vite que le métal est sollicité par des contraintes de tension plus fortes.

Le suivi des fissures pose des problèmes difficiles. Si l'on peut assez facilement suivre l'évolution de leur longueur, on ne dispose pas à ce stade de moyen fiable pour en mesurer la profondeur. Or la profondeur est une information fondamentale, étant donné que c'est elle qui est déterminante pour connaître la marge de sécurité restante par rapport à l'apparition d'une cassure ou d'une fuite.

Le rayonnement est déterminant pour 1a durée de vie de la cuve de pression, partie maîtresse d'un réacteur nucléaire (sa destruction brutale conduirait presque inévitablement à une fusion du coeur). On cherche donc à limiter la dose totale de rayonnement que cette cuve va nécessairement recevoir.

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Cette dose totale porte le nom de "fluence" (en allemand: Fluenz) et on parle du "capital fluence" d'une cuve. Lorsque la fluence de la cuve au point le plus exposé (point chaud) atteint une certaine valeur limite, qu'on situe à environ 1019 neutrons/cm2, la centrale doit en principe être mise définitivement hors service, le remplacement de la cuve étant impossible. On s'ingénie par conséquent à faire durer le capital-fluence le plus longtemps possible. Cela implique d'augmenter au maximum l'espace eutre cuve et éléments combustibles et/ou, lors des réarrangemcnts périodiques du coeur, de relocaliser les éléments combustihes les plus utilisés dans la périphérie de celui-ci, de manière à réduire le flux des neutrons rapides dans le voisinage immédiat de la cuve.

On essaye de conclure de l'état de la cuve à l'aide d'échantillons du même acier que l'on soumet au bombardement neutronique entre la cuve et le coeur. La fiabilité des extrapolations obtenues à partir de ces échantillons ne me paraît pas évidente. On pense néanmoins, grâce à ce suivi, pouvoir faire durer certaines cuves jusqu'à 60 ans.

Les soudures, en particulier sur l'acier austénitique, sont également sujettes à fissures. Si les tensions sont grandes, les fissures apparaîtront plus vite et pour des flux de neutrons plus faibles.

La température joue un rôle important dans ces phénomènes. Les aciers fragilisés par bombardement neutronique se casseront d'autant plus facilement que la température sera basse. Cela pose le problème de rupture par refroidissement plus ou moins intempestif (par exemple dans le cas où un refroidissement d'urgence interviendrait avec une eau beaucoup plus froide que celle qui évacue la chaleur en fonctionnement initial). Une telle rupture peut être explosive.. Dans le cas d'une cuve de pression, cela signifierait une rupture soudaine en plusieurs morceaux. Ce problème est bien entendu critique surtout pour les réacteurs déja âgés, d'autant plus que la température de fragilisation tend à augmenter avec le temps.

Pour terminer ce paragraphe, on évoquera un problème qui n'a été évoqué que très sommairement par M.J.-C. Barral d'EDF, c'est celui des ruptures de gaine des éléments combustibles sous l'effet du gonflement des pastilles et des gaz de fission. Un élément combustible est constitué d'une gaine cylindrique de Zircaloy (métal n'absorbant que peu les neutrons), dans laquelle on empile des pastilles d'oxyde d'uranium qui sont ajustées de manière à pouvoir tout juste glisser dans la gaine. En cours de fonctionnement, ces pastilles gonflent progressivement et exercent une pression croissante sur la gaine. Les gaz de fission qui s'échappent des pastilles s'accumulent dans un espace vide prévu à cette fin au haut de l'élément et exercent aussi une pression qui augmente avec le temps. Ces phénomènes limitent la durée de vie de l'élément. Mais la rentabilité économique pousse à faire durer les éléments le plus longtemps possible et, en France on tout cas, on cherche à atteindre un taux de combustion de plus en plus élevé. (Ce taux de combustion s'exprime en gigawattjours par tonne ou GWj/t.) 

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Les exploitants des centrales françaises voudraient le faire passer de 35 à 52 GWj/t, soit une augmentation de 50 % environ, ce qui ne peut manquer d'augmenter le risque de ruptures de gaine et semble avoir créé une certaine zizanie entre exploitants et autorités de sûreté. Les ruptures de gaine libèrent des éléments radioactifs qui sont emportés par l'eau de refroidissement. Les éléments radioactifs gazeux (Kr, Xe, I, etc.) finiront nécessairement dans l'environnement. On relèvera encore que les éléments MOX (mélange d'oxydes d'uranium et de plutonium) produisent davantage de gaz de fission que les éléments usuels ne contenant que de l'uranium. Le recyclage du plutonium a ici aussi ses inconvénients.

3. Composants électroniqnes et électroniques

Ces composants interviennent en particulier dans le système de réglage. Mais ils comprennent aussi les câbles électriques, les moteurs, etc. Indépendamment du rayonnement auquel ils peuvent, suivant les cas être soumis, ces composants vieillissent spontanément, température et humidité étant là aussi des facteurs importants. De plus, se pose le problème de la fiabilité de ces éléments en cas de fonctionnement perturbé de la centrale, voire de situation accidentelle avec température ou humidité anormales. Certains éléments comme les condensateurs vieillissent très vite.

Il ne s'est pas dit grand-chose sur l'influence du rayonnement, mais il est clair que les isolants, les semi-conducteurs et circuits intégrés, les transformateurs, etc., vieillissent notablement plus vite sous l'effet de rayons g ou de neutrons et ce vieillissement s'accélère encore si la température est élevée. Les câbles électriques qui vont aux détecteurs de flux dans le coeur du réacteur sont particulièrement concernés par ce problème et devraient être faits en matériaux spéciaux choisis en fonction de leur stabilité en présence de radiations. D'après Birolini, les rayons g et les neutrons endommagent également les fibres optiques.

Du fait que l'électronique évolue rapidement, des problèmes se posent lorsque des composants arrivent en fin de vie. Il se peut par exemple qu'on ne les trouve plus sur le marché. On doit alors choisir entre l'adaptation du système de réglage aux nouvelles technologies, ce qui ne va pas sans autres et impose une nouvelle définition du système, et le maintien du système existant par l'utilisation de composants construits spécialement à cet effet, c'est-à-dire contenant les fonctions et logiques de commutation utilisées jusque-là. Ces composants appelés ASIC (Application Specifîc Integrated Circuit) sont beaucoup plus petits et utilisent moins d'énergie que ceux qu'ils remplacent du fait des progrès de la miniaturisation. Mais ils peuvent être plus sensibles aux champs électromagnétiques. A ce stade, l'expérience avec les ASICs semble assez limitée.

4. Génie civil

L.e vieillissement des structures en béton est apparemment moins problématique que celui des parties mécaniques et électriques.

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Des fissures apparaissent cependant ici et là avec le temps et cela peut provoquer la corrosion du fer à béton lorsque celui-ci n'est plus entièrement protégé par le béton lui-même. La surveillance est essentiellement visuelle. Ici aussi, la détermination de la profondeur des fissures n'est pas facile et il ne semble pas y avoir de moyen de mesure satisfaisant pour la suivre. Ces fissures affaiblissent évidemment les structures, en particulier l'enceinte de confinement du réacteur. La température et l'humidité sont des facteurs importants dans l'évolution des fissures et le rayonnement rend aussi les matériaux cassants. Le béton soumis au rayonnement est essentiellement celui qui assure la protection contre ce rayonnement et comme il est suffisamment massif et soumis essentiellement à la compression, cela ne devrait pas être très critique.

Des problèmes peuvent se poser aux jointures (Schnittstellen)entre les différents domaines considérés (mécanique - électrique / électronique - constructions) et il importe de ne pas les oublier. L'exemple type est l'ancrage d'une pièce mécanique dans une paroi de béton, ancrage qui peut être sujet à corrosion et dont la rupture peut avoir des conséquences désastreuses.

CONCLUSION

Ce séminaire aura mis une fois de plus en évidence la difficulté d'assurer la maintenance et la sûreté de systèmes compliqués et dangereux telles les centrales nucléaires. Les exploitants se donnent, à n'en pas douter, beaucoup de peine pour dominer leur sujet. L'analyse des problèmes particuliers aux différentes parties et composants des centrales est faite en détail et le suivi de toutes les observations et mesures doit leur donner un travail considérable. Des nouveaux problèmes apparaissent cependant presque tous les jours et d'autres encore insoupçonnés vont encore immanquablement surgir. La prise en compte de tout cela apparaît comme un travail de Sisyphe qui ne peut aller qu'en s'amplifiant. Et, en plus, il y a le casse-tête des déchets radioactifs. Ce genre d'entreprise ne petit pas bien finir. Cela explique peut-être pourquoi il se dégage dans ce genre de séminaire une ambiance un peu compassée et triste. On est studieux mais il n'y a pas beaucoup d'enthousiasme. Du moins est-ce là mon impression lorsque je me remémore les débuts du nucléaire il y a 40 ans. On était inconscient, c'est entendu, mais on ne le réalisait pas et il y avait l'enthousiasme provoqué par la nouveauté. Aujourd'hui on est occupé à soigner un malade chronique dont on espère prolonger l'existence encore quelque 
temps. 

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On essaie de croire à l'avenir du nucléaire, mais on se force un petit peu: un des rares moments d'hilarité s'est produit lorsque, après un exposé sur le projet de réacteur EPR (European Pressurized Water Reactor), quelqu'un a demandé à qui on pensait vendre ce nouveau modèle de centrale. Ce réacteur européen, qui est un projet commun de Siemens et Framatome, ne sera d'ailleurs pas un développement révolutionnaire. On continue à faire ce que l'on a déjà fait en l'améliorant où l'on peut. Et on rafistole lorsque c'est possible. Par exemple en Suède, on a dû arrêter la centrale nucléaire de Oskarshamn après 20 ans seulement de fonctionnement à cause de fissures et d'insuffisances dans les systèmes de refroidissement du coeur. On a alors décidé de faire une révision complète impliquant évacuation du coeur, vidange et décontamination de la cuve de pression de manière à pouvoir travailler dedans. On espère ainsi pouvoir faire fonctionner cette centrale encore longtemps sans toutefois préciser jusqu'à quand. La Suède est censée sortir du nucléaire en 2010, mais les nucléocrates suédois s'efforcent d'ignorer cette décision populaire. Néanmoins, il doit être difficile pour eux, dans ce contexte, de mettre en chantier de nouvelles centrales. Alors on essaie de faire durer ce qui existe. Tout cela n'est pas très enthousiasmant.

La gestion du viellissement est une phase nécessaire dans le cheminement vers la mort d'un système compliqué et dangereux dont le cadavre restera lui aussi dangereux pendant très longtemps. C'est le prix à payer pour avoir fait un mauvais choix. Ce travail doit être exécuté de manière très méticuleuse avec une attention soutenue pour une multitude de détails et, si possible, en tenant compte des inonibrables interactions et rétroactions qui peuvent conduire à des situations périlleuses. En bref, il faut tendre vers une sorte d'infaillibilité. De croire que l'on peut garantir une sécurité totale et se prémunir de manière absolue contre des accidents majeurs témoigne d'une certaine naïveté.

La fin du nucléaire risque donc fort d'être un événement relativement soudain, consécutif à un nouvel accident majeur sur une centrale ou à l'émergence de problèmes imprévus rendant l'exploitation trop coûteuse, voire impossible. Par ailleurs, l'exploitation de systèmes techniques compliqués et dangereux suppose un environnement politique stable. Seulement quelques années après l'effondrement de l'Union soviétique, on trouve du plutonium de qualité militaire dans le marché mondial. Qu'est-ce qui garantit que nos systèmes politiques soient éternels?

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