Le livre d'Al Gore, Sauver 1a planète Terre, est profond et complexe et nous invite à concerter les soins àprodiguer à la Terre. L'appel devrait être compris et discuté puisqu'il vient du meilleur livre sur l'environnement écrit par un politicien. Cependant il existe de bien curieux "trous" dans la version française.
L'auteur indique qu'il reste peu d'incertitude sur ce qui menace la Terre. Les gaz à effet de serre s'accumulent. L'ozone stratosphérique disparaît. La pollution chimique augmente. L'environnement se détériore. Tous ces phénomènes sont anthropogéniques, leur moteur est la civilisation industrielle accentuée par la surpopulation humaine. Peu de responsables politiques oseraient reconnaître publiquement ce scénario, bien que l'obscurantisme en matière d'écologie globale devienne plus rare avec la croissance et la diffusion de la connaissance scientifique en ce domaine.
L'un d'eux l'a cependant fait et il prescrit des mesures pour remédier à cet état dangereux pour notre survie et notre bienr-être. L'essentiel du message est qu'il faut changer notre rapport avec la nature. La population, déjà très nombreuse, augmente rapidement. Nous épuisons les ressources telluriques, le pétrole et le charbon formés il y a des centaines de millions d'années ne peuvent pas être régénérés à notre échelle du temps, or ils sont lapidés à grande vitesse. Une autre source majeure d'énergie sera nécessaire avant la fin du XXIe siècle. Selon Gore ce ne saurait être l'électronucléaire, qui restera une source mineure. De même, les écosystèmes, coinsidérés comme des ressources vivantes (forêts, récifs coralliens, toundra...), subissent eux aussi l'assaut de la société industrielle.
TRADUCTION ET CENSURE
Ce livre, à la fois géopolitique et philosophique, est bienvenu pour la communauté scientifique qui en a élaboré le scénario pièce par pièce ces dernières décennies. C'est à juste titre qu'il a été traduit dans toutes les langues importantes. Déjà onze traductions ont été annoncées. Toutefois la qualité de la traduction est primordiale, et les lecteurs des différentes versions ont le droit de savoir ce que l'auteur à déclaré en anglais. J'ai comparé la fidélité de la traduction de quatre éditions (allemande, française, italienne et espagnole); l'édition française est particulièrement déficiente.
Sur les 1010 alinéas que compte le texte anglais, 155 manquent dans la traduction française. Ces 155 alinéas n 'ont pas fusionné avec d'autres parties du texte, ils ont été complètement ''oubliés"! L'information contenue dans les 155 alinéas omis n'apparaît nulle part dans l'édition française. De plus, il n'est pas précisé que Sauver la planète Terre - titre de la version française - est une traduction abrégée; le lecteur francophone n'est pas averti que plus de 15% du texte de Al Gore font défaut dans la traduction. En revanche l'édition allemande porte cette notice en tête: «Die deutsche Fassung ist leicht gekürzt» (la version allemande est légèrement raccourcie); elle omet environ 12% des alinéas de l'original. L'édition espagnole ne supprime que 5 alinéas et l'édition italienne est intégrale.
Qu'est-ce qui a déterminé ces omissions? J'ai posé la question au vice-président Gore mais il n'a pas répondu à mes lettres (des 16 avril et 17 juin 1993). De même j'ai écrit à l'éditeur américain Houghton Mifflin (le 29 juillet), mais je n'ai toujours pas reçu de réponse.
Le tableau 1 identifie chaque alinéa omis dans la version française. Ces omissions ne me semblent pas" neutres"; elles présentent certains caractères communs, que je donne dans le tableau 2 avec des exemples. Les omissions signalées sont des alinéas entiers. Les cas de phrases "oubliées" seront traités plus loin.
Selon mon hypothèse, les omissions. rassemblées par thèmes communs, rendent l'appréciation de l'ouvrage plus difficile pour le lecteur français. Dans la seconde partie de ce compte rendu je donne mon avis sur le fond de l'édition américaine avec quelques remarques sur l'édition française.
La nouvelle édition américaine Plume ( brochée) a été publiée un an après l'ouvrage original. Dans la préface écrite pour elle, Gore relève qu'il y a eu beaucoup de changements à travers le monde durant ces 12 mois mais aucun n'a requis une modification du texte, qui, comme la pagination, reste identique à la première parution. Toutefois les textes allemand et français sont bien modifiés, mais différemment, comme le montre le tableau 3.
La description des omissions de phrases prendrait trop de place. Je me limite à deux chapitres présentés comme exemples dans le tableau 4. Les omissions de phrases dans l'édition française ne semblent pas plus neutres que celles des alinéas. Le plus souvent c'est la dernière phrase du paragraphe qui a été supprimée; or c'est elle qui est souvent la plus lourde de sens.
PROPOSITIONS DE AL GORE
Quatre propositions dans l'étude d'Al Gore risquent de provoquer des clivages politiques, voire des ondes de choc idéologiques à l'échelle du globe. Or l'envergure de ces propositions est gommée dans l'édition française par les omissions.
2. STABILISER LA POPULATION. Dans une quinzaine de passages, négligés en français, Gore explique que la stabilisation dépend de l'instruction et de l'émancipation féminines. La maîtrise de la croissance démographique devrait assurer dans chaque pays les conditions nécessaires pour une "transition démographique", c'est-à-dire une transition d'un état de taux élevés de natalité et de mortalité à un état de taux bas de natalité et de mortalité. Gore écrit que cette transition a déjà eu lieu dans la plupart des nations industrialisées mais dans presque aucun des pays en voie de développement. Pour montrer l'urgence de ce changement Gore donne un exemple; actuellement, chaque décennie ajoute l'équivalent de la population de la Chine aux effectifs humains, les augmentant de 20%. Si la croissance démographique actuelle continue, poursuit-il, l'impact sur l'environnement durant le siècle prochain sera inimaginable. Cepenclant. il n'aborde pas la délicate question de la taille de la population mondiale à stabiliser, ni celle des modifications dans sa répartition.
Pour ma part, il me semble évident que la stabilisation n'est pas suffisante: il faut réduire nos populations. Les stabiliser à dix ou quinze milliards d'individus, comme le proposent beaucoup de démographes, me paraît suicidaire pour notre civilisation. Les ressources dont dépend la société seront vite épuisées et la migration de l'humanité vers une autre planète est illusoire. La "stabilisation" fut une étape de la pensée démographique, maintenant le mot d'ordre doit être la réduction par la baisse de la natalité. Les rnêmes moyens sont appropriés: éducation de tous les humains avec transfert de matériels et de techniques dans un contexte de sauvegarde du bien-être de l'espèce et de la civilisation.
3. SUIVRE COMME MODELE LE PLAN MARSHALL. Le paternalisme dont fait preuve l'auteur en proposant son "Plan Marshall Global" risque d'être rejeté par la plupart des habitants de la planète. Ils risquent de ne pas apprécier que le "Plan Gore", pour enrayer la détérioration environnementale, fasse référence au Plan Marshall qui visait à endiguer le communisme. Cette analogie politique est malvenue. Elle ne peut se réclamer d'aucune donnée scientilique. Il existe bien des raisons scientifiques de tenter de sauver l'écosystème global, mais les associer a un symbole de la guerre froide et de la domination américaine peut jeter le doute sur les motivations réelles. Ce qui manque dans cet ouvrage, c'est une exposition de la voie à suivre pour susciter la volonté et pour obtenir le consentement de tous les peuples pour un programme de soins de la Biosphère et de sauvegarde de la civilisation. Al Gore ne dit pas quelle voie devrait prendre l'éxécution de la politique environnementale dans les pays pauvres, ni comment ces pays pourraient participer à ce programnie.
4. ACCEPTER LA DIRECTION DES U.S.A. Le vice-président
semble lucide lorsqu'il souligue le manque de volonté dans le reste
du monde. Mais cette volonté existe-t-elle vraiment aux U.S.A.?
Les U.S.A. peuvent-ils supporter le coût du programme comme ils l'ont
fait pour le Plan Marshall? Le reste du monde n'acceptera sûrement
pas d'acquiter sa part sans avoir son mot à dire dans la direction
du projet. De toute façon, comment les U.S.A. peuvent-ils persuader
les autres nations de participer au financement? On reconnaît ici
le besoin d'un consensus universel.
Relevons pour terminer que Al Gore a eu des atouts considérables pour écrire son livre. Plus de 15 ans d'expérience au Congrès et particulièrement au Sénat des U.S.A., qui lui ont favorisé des entrées parmi d'autres gouvernements, parmi les dirigeants de l'industrie, de la finance, des forces armées et de la recherche. Ses parents s'intéressaient à 1'environnement et étaient actifs politiquement; Al Gore a su utiliser ces avantages.
* * *
Nous n'avons pas pu déterminer la responsabilité des "oublis". L'omission inexpliquée et non signalée dc plus de 15% du texte original par l'édition française constitue à tout le moins une entorse au droit du lecteur à disposer d'une euvre non censurée. Cependant ce livre est important et son message devrait être connu de tous. Comment pourra-t-on jamais faire face à la crise si les directeurs des publications nous cachent une partie de la réflexion des experts et des responsables politiques? Espérons que l'éditeur français publiera sans délai une deuxième version non expurgée et non abrégée d'un ouvrage aussi important pour la compréhension des véritables enjeux géopolitiques de notre temps.
Espérons aussi que les actions futures des U.S.A. seront à la hauteur du projet exposé par leur vice-président. Pour le restedu monde, méditer ce livre est capital; il propose un plan global pour changer la stratégie humaine, plan que l'administration américaine a l'intention de suivre! L'avenir se prépare et il y a des choix à faire. L'indécision serait fatale.
Tableau 1: Alinéas "oubliés" dans l'édition
française
Dans l'original anglais, j'énumère
les alinéas successivement dans chaque chapitre et je note ceux
qui manquent dans la traduction française. Les valeurs entre parenthèses
indiquent le nombre d'alinéas omis par le traducteur (numérateur)
et le nombre total d'alinéas dans le chapitre original (dénominateur).
Ensuite la série de numéros identifie les alinéas
omis en français.

Tableau 2: Thèmes omis
Thèmes communs dans les alinéas omis
dans l'édition française (entre parenthèses: page
du texte américain portant l'alinéa omis; en italique:
nombre d'alinéas omis liés à ce thème, classement
par importance décroissante)
1. L'inadéquation des humains par manque de volconté,
de stratégie et d'éthique communes, devant la crise environnementale.
(11-12, 39-40, 43-44, 55, 154, 158, 160, 162, 171, 178, 190-191, 192-193,
206, 207, 210, 211, 214, 217, 219, 223, 224, 226, 232, 234, 238, 239-240,
241, 245-246, 252-253, 256, 276-277, 278-279, 304-305, 326, 360) 55
2. Considérations politiques dans la crise de l'écologie
planétaire et les solutions possibles
(10, 34-35, 39, 83, 90-91, 113, 169, 174-177, 180, 182, 192-193, 195,
247-248, 276-277, 302, 304-305, 314-317, 338, 347-348, 352, 353, 354, 360)54
3. La civilisation moderne est la cause dominante du changement
environnemental et elle a donc la responsaibilité de le prendre
en main.
(30, 42-43, 63-65, 75, 79-80, 126, 130-131, 142-144, 150, 180, 206,
207, 210, 211, 234, 239, 241, 247-248, 252-253, 269-270, 273-274, 274,
356) 40
4. Le rôle essentiel des U.S.A.
(34-35, 39, 169, 171, 174-177, 178, 314-317, 338, 343-344, 347-348,
352, 353, 354) 34
5. Exemples et explications des phénomènes environnementaux.
(30, 39, 43-44, 46, 55, 59, 68, 70, 84, 92, 112, 124-125, 126,130-131,
151, 153, 196, 218, 219, 244, 247-248, 256, 288-289, 334 ) 31
6. Problèmes de population.
(12, 30, 75, 112, 122, 154, 158, 160, 162, 206, 308, 311, 314-317)
25
7. Dangers de continuer la course actuelle.
(21, 36, 37, 40, 42-43, 80, 120, 122, 130-131, 142-144, 158, 160, 162,
196, 206, 356) 24
8. Failles dans le système éconnomique.
(120, 184, 185, 188, 190-191, 192-193, 195, 338, 343-344, 347-348)
14
9. L'influence des changements climatiques sur l'évolution
et l'histoire de la civilisation humaine.
(59, 62, 63-65, 79-80, 96-97) 12
10. L'homme fait partie de la nature.
(162, 252-253, 256, 257-258, 276) 12
Tableau 3: Alinéas omis dans les éditions allemande et française

Tableau 4: "oublis" de phrases dans la version française
(les pages correspondent aux chapitres 2 et 14 de l'édition
américaine)

Comparaison des notes, bibliographie et index des 4 traductions
NOTES. Les notes ont été raccourcies:
des 12 pages dans l'original américain, seulement 8,5 pages restent
dans l'édition française. Par contre les éditions
ilalienne et espagnole en donnent une traduction intégrale. L'édition
allemande ne fournit pas de traduction des notes.
BIBLIOGRAPHIE. Édition française:
seuls les ouvrages disponibles en français sont retenus. Editions
italienne et espagnoles: toutes les références sont données,
Edition allemande: 14 références omises sans explication.
INDEX. Des quatre traductions, seule la française
porte un index mais il n'a que 4,5 pages, tandis que l'original américain
en a 14. Par ailleurs, seule l'édition espagnole ne contient pas
de table.
Al GORE, Earth in the Banace. Ecology and the Human Spirit, Houghton
Mifflin, New York, 1992, 408 p.; édition Plume (brochée),
New York, 1993.
Sauver la planète Terre. L'écologie et l'esprit humain,
traduit
en français par Jean-Marc Mendel, préface de Brice Lalonde,
Albin Michel, Paris, 1993, 350 p.
La Terra in bilico. La bataglia per 1'ambiante del vicepresidente
USA, traduit en italien par Giampiero Cara, préface de Giancarlo
Pinchera, Laterza, Rome, 1993, 452 p.
Wege zum Gleichgewicht. Ein Marshallplan für die Erde,
traduit
en allemand par Frank Hörmann et Walter Braun. préface de Hans
Immler, Fischer, Frankfurt am Main, 1992, 383 p.
La Tierra in juego. Ecologia y concinecia humana, traduit en
espagnol par Andres Ehrenhaus, préface traduite de celle de l'auteur
dans l'édition Plume, Reflexiones Emecé, Barcelone, 1993,
351 p.