Après Rio,
quelles stratégies?
Ivo RENS
Rédacteur responsable


"L'humanité risque de consommer sa ruine
par sa lutte incessante et universelle contre la
nature plus que par n'importe quelles guerres."
Fairfiled Osborn, La planète au pillage, Paris,
1949. (Trad. de Our Plundered Planet, boston, 1948)



LE "SOMMET DE LA TERRE", SPECTACLE MEDIATIQUE OU TOURNANT
HISTORIQUE?



      La Conférence des Nations Unies pour l'environnement et le développement (CNUED) qui s'est déroulée du 3 au 14 juin dernier sur le site naturel exceptionnel de l'ancienne capitale du Brésil a été baptisée par ses promoteurs "Sommet de la Terre". Cette formule, à la fois grandiloquente et dérisoire, ravalait cette réunion à une quelconque rencontre de chefs d'Etats et de gouvernements. Aussi bien, pour la majorité de nos contemporains, a-t-elle pris place parmi d'innombrables autres nouvelles souvent beaucoup plus visibles, telle la famine en Somalie ou les menaces terroristes de l'ETA, la guerre civile dans l'ex-Yougoslavie ou les rodomontades de Saddam Hussein, voire la montée du chômage ou celle des impôts.  Et ceux mêmes qui auront prêté une oreille attentive aux journaux radiodiffusés et télévisés ou encore honoré d'un regard quelques-uns des articles que la presse mondiale a consacrés à cet événement y auront trouvé des raisons d'être confortés dans leurs convictions idéologiques respectives quant à l'égoïsme des Etats-Unis d'Amérique, de l'ensemble des nations industrialisées ou inversement quant au chantage que les pays en voie de développement (PVD) exerceraient sur le système des Nations Unies en tirant argument de leurs ressources naturelles, de leur démographie galopante ou même de leur incurable endettement.
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     La prolifération des informations, aspect souvent méconnu de notre crise de civilisation, résulte non seulement de la multiplication des problèmes mais aussi des contraintes inhérentes à nos media - à commencer par leur braquage instantané successif sur des événements qui n'ont de signification que dans leur genèse et leur développement - et plus encore du cloisonnement et de l'émiettement de nos disciplines scientifiques. Elle n'a que trop tendance à se traduire par une substantielle désinformation de nos contemporains, même pour les problèmes qui les concernent au premier chef. Dans la mesure où les menaces globales qui pèsent sur l'environnement et le mal-développement de l'économie mondiale mettent en cause notre sécurité et même notre survie en tant qu'espèce tributaire d'un certain état de la Biosphère, et dans la mesure où la Conférence de Rio s'inscrit dans un processus qui vise à conjurer tant les menaces que le mal-développement en question, on conçoit que son importance ne saurait être négligée et que sa portée puisse faire l'objet d'appréciations fort contrastées, à l'image des divergences d'intérêts, de valeurs et de représentations du monde qui s'affrontent.
     Pour tenter d'y voir clair revenons donc tout d'abord à l'événement dont on tentera dans un deuxième temps de discerner l'enracinement historique en le situant dans le processus qui le provoqua et dont tout indique qu'il ira en s'amplifiant dans les années à venir. Ce serait sous-estimer la Conférence de Rio que de passer sous silence les quatre phases de sa préparation baptisées du nom barbare de "PrepCom" car elles font du processus de ladite Conférence la plus grande concertation internationale de tous les temps:
"PrepCom" I se tint à Nairobi en août 1990, "PrepCom" II à Genève en mars 1991, "PrepCom" III derechef à Genève en août 1991 et "PrepCom" IV à New York en avril 1992.
     A Rio se rencontrèrent quelque 30'000 participants venant de près de 200 Etats et apparurent plus de cent chefs d'Etat ou de gouvernement. Toutefois, il importe de signaler d'emblée la dualité de l'événement. D'une part, il y eut la très officielle CNUED au "Riocentro", réunion assez classique au charme diplomatique discret, et d'autre part, à une cinquantaine de kilomètres de là, près du Parc Flamengo, le "Forum global 92" qui rassembla quelque 5'000 organisations non gouvernementales (ONG) parmi lesquelles les organisations conservationnistes ou écologistes, comme l'Union mondiale pour la nature (UICN), le WWF ou Greenpeace, ainsi que les associations d'aide au développement étaient très minoritaires face aux innombrables mouvements syndicaux, consuméristes, humanitaires, politiques, indigènes sinon aborigènes, féministes, spiritualistes, religieux mais aussi aux Chambres de commerce et groupes d"'ecobusiness" soucieux de témoigner de leur préoccupation pour l'environnement, fût-ce dans la perspective d'un marketing mis au goût du jour. Certains aspects et certains participants de cette seconde manifestation revêtirent une allure haute en couleurs. A l'époque des télécommunications, il était normal que ces deux manifestations parallèles interférassent, ce qu'elles firent constamment grâce notamment à des systèmes informatiques interactifs des plus perfectionnés.
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      La CNUED aboutit à l'adoption de plusieurs textes officiels, à savoir la Déclaration de Rio, longue de environ sept pages dactylographiées, la Convention-cadre sur le changement climatique (les textes français, encore provisoires, sont curieusement libellés "sur les changements climatiques") comportant 26 articles et deux annexes, longue de environ 38 pages dactylographiées, la Convention sur la biodiversité comportant 42 articles et deux annexes, longue de environ 32 pages dactylographiées, les Principes relatifs aux forêts comportant 15 articles et longue de environ 9 pages dactylographiées et enfin le fameux "Agenda 21" (en français on devrait dire "Ordre du jour 21" ou "Programme 21", pour XXIème siècle), long de quarante chapitres et quelque 600 pages, qui se veut "un plan d'action pour les années 1990 et bien plus loin dans le XXIème siècle". (Cf. Le partenariat mondial pour l'environnement et le développement, Guide de l'Agenda 21, Publication des Nations Unies, Genève-New York, 1992.)
     Bien entendu, ces différents documents n'engagent pas leurs auteurs au même degré, les conventions devant seules relever du droit international positif trois mois après qu'un certain nombre d'Etats les auront ratifiées (50 pour la Convention sur le changement climatique et 30 pour la Convention sur la biodiversité). Certes, la Convention sur la biodiversité ne fut pas signée par les représentants des EtatsUnis mais, comme la Convention-cadre sur le changement climatique, elle le fut par ceux de quelque cent cinquante Etats.
Autant dire que les autres textes, a commencer par la Déclaration de Rio, signée elle par tous les Etats représentés à la CNUED, font davantage figure de voeux pieux que d'engagements, ce qui ne signifie pas nécessairement qu'ils seront dépourvus d'influence ni qu'ils resteront sans suite.
     Le Forum global 92 tint quatorze jours durant, neuf réunions en parallèle qui aboutirent à l'adoption de 32 projets de traités "alternatifs" pour reprendre le qualificatif dont aiment se parer nombre d'initiatives relevant de l'écologie politique. Certes, ces documents n'ont aucune valeur juridique. Mais nul ne s'aventurerait à leur dénier à tous quelque pertinence voire quelque autorité morale. Bien qu'elle eut lieu en Amérique latine, la double conférence de Rio confirma, s'il en était encore besoin, que l'anglais tient désormais sans conteste le rôle irremplaçable de langue internationale. C'est probablement dans le cadre du Forum global 92 que purent s'exprimer le plus librement les controverses scientifiques, technologiques et surtout culturelles sur les relations tumultueuses entre le développement et l'environnement, parmi les plus novatrices de ces dernières années, alors que dans le cadre officiel de la CNUED elles se manifestèrent par un affrontement politique désormais classique "Nord-Sud" médiatisé par les formules de la diplomatie multilatérale.
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LE PROCESSUS POLITIQUE DE STOCKHOLM A RIO DE JANEIRO



      Dans le système des Nations Unies, la prise de conscience des problèmes improprement appelés de l'environnement, qui s'était déjà manifestée lors de la Conférence de l'Unesco sur la Biosphère en 1968, aboutit à la Conférence de Stockholm sur l'environnement humain en 1972, année où parurent notamment le premier Rapport au Club de Rome intitulé en anglais The Limits to Growth (traduction française dans Halte à la croissance ? ), le numéro spécial de The Ecologist intitulé "Blueprint for Survival" et le Rapport non-officiel à la Conférence de Stockholm de Barbara Ward et René Dubos intitulé Only One Earth, The Care and Maintenance of a Small Planet. Only One Earth, The Care 
     En 1972, Stockholm fut également le siège de nombreuses réunions parallèles organisées par des ONG qui accréditèrent à tout le moins l'idée que les Etats ne peuvent prétendre être les seuls acteurs internationaux en ce domaine. Contrairement àce que certains journalistes mal informés ont récemment propagé, il s'en faut de beaucoup que la Conférence de Stockholm sur l'environnement humain n'ait pas abordé les problèmes du développement. L'une des principales conséquences institutionnelles de la Conférence de Stockholm fut la création du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) dont le siège fut fixé à Nairobi et dont le premier directeur général fut le Canadien Maurice Strong, personnalité aussi éminente dans les affaires que dans la fonction publique internationale, celui-là même qui, vingt ans après, fut la cheville ouvrière et le Secrétaire général de la CNUED, à Rio.
Les décennies 70 et 80 furent marquées par la prise de conscience par l'opinion publique de l'extrême vulnérabilité de la Biosphère dont dépend la survie de l'espèce humaine et de toutes les autres, notamment du fait de l'explosion démographique à l'échelle planétaire, de la déforestation, de la désertification de régions toujours plus importantes de plusieurs continents et de la menace climatique qui fut abordée pour la première fois dans un cadre international officiel à la Conférence mondiale sur le climat qui se tint à Genève en février 1979.
     Successivement firent irruption, d'abord en novembre-décembre 1983, la problématique dite de l'hiver nucléaire, certes liée à l'hypothèse d'un "échange d'ogives nucléaires" entre les deux blocs d'alors, puis la découverte de la déplétion de la couche d'ozone stratosphérique au dessus du continent antarctique en mai 1985, enfin la découverte de la dérive anthropogénique de l'effet de serre, due à l'accroissement dans l'atmosphère du dioxyde de carbone et des autres gaz à effet de serre, dérive officiellement identifiée lors de la Conférence tenue à Villach, en Autriche, en octobre 1985. Ces circonstances expliquent le lancement, à Berne en 1986, par la XXIème assemblée générale du Conseil international des unions scientifiques, du Programme International Géosphère - Biosphère, en anglais IGBP ou Global Change. (Cf J. Grinevald, SEBES , 1990, I.)
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      Sur le plan du droit de l'environnement, la décennie écoulée fut marquée par la signature d'un accord-cadre pour lutter contre la production de chlorofluorocarbures (CFC), à savoir la Convention de Vienne en 1985 et le Protocole de Montréal en 1987, entré en vigueur en 1989, mais "ajusté" depuis 1990 en fonction de nouvelles données scientifiques, technologiques et économiques intervenues ensuite, ainsi que par la conclusion, en 1989, à l'initiative du PNUE, de la Convention de Bâle, sur le contrôle des mouvements transfrontières des déchets dangereux et leur évacuation, convention qui est entrée en vigueur en mai 1992. Par la force des choses, la première de ces deux conventions consacre davantage un processus de négociation qu'un accord statique, accentuant une tendance du droit international apparue déjà entre les deux Guerres avec la création de l'OIT et illustrée depuis lors par plusieurs autres processus, mais qui devait servir de référence au projet de convention-cadre sur le changement climatique.
     Entre-temps, à l'automne 1983, l'Assemblée généra/e des Nations Unies avait prié le Secrétaire général de l'ONU, M Perez de Cuellar, de choisir le Président et le Vice-président d'une Commission mondiale sur l'environnement et le développement qui, conjointement, désigneraient les autres membres dont la moitié au moins devaient êtres des ressortissants de PVD.
Madame Gro Harlem Brundtland, alors chef du Parti travailliste norvégien, qui avait été ministre de l'environnement et serait Premier ministre de son pays, fut nommée Présidente et M. Mansour Khalid, ancien ministre des affaires étrangères du Soudan, Vice-président. Ses dix-neuf autres membres ayant été cooptés, la Commission Brundtland, comme on devait l'appeler, tint sa première séance à Genève en octobre 1984.
     Dans le mandat qu'elle se ftxa à elle-même à cette occasion, on lit notamment:
"La Commission est convaincue qu'il est possible de bâtir un avenir plus prospère, plus juste et plus sûr en le fondant sur des politiques et des pratiques permettant d'étendre et de soutenir les fondements écologiques du développement." C'est ainsi que la recherche de stratégies d'un "développement soutenable" (en anglais sustainable development), parfois rendu en français par les adjectifs "durable", "supportable", "tenable", voire "vivable", fut au centre des préoccupations de cette Commission, comme l'atteste son Rapport paru en anglais en 1987 sous le titre de Our Common Future et en français, en 1988, sous le titre Notre avenir à tous. C'est ce Rapport, dit aussi Rapport Brundtland, qui décida en décembre 1989 l'Assemblée générale des Nations Unies de convoquer à Rio de Janeiro la CNUED. Aussi vaut-il la peine de tenter de repérer les principaux enjeux écopolitiques globaux envisagés par ce document.
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LE RAPPORT BRUNDTLAND, REVELATEUR ET CATALYSEUR DE LA CRISE



      C'est par une remarque sur la représentation que nos contemporains se font de la Terre vue de l'espace, donc depuis le début de l'ère spatiale, celle d'une planète bleue flottant dans le noir interstellaire, que commence le Rapport Brundtland, en l'opposant à la révolution copernicienne qui avait décentré la représentation du monde au XVIème siècle. Cette image, on le sait, a révélé tant l'impressionnante beauté que la bouleversante fragilité de la Biosphère désormais menacée par le mal-développement industriel de l'espèce humaine en pleine explosion démographique. "Depuis l'espace - y lit-on - nous pouvons nous pencher sur la Terre et l'étudier comme un organisme dont la santé est celle de ses éléments." Or, et ses auteurs le reconnaissent, cette fragilité pourrait bien se traduire par un réchauffement brutal du climat dû à la dérive de l'effet de serre provoquée surtout par l'accroissement des prélèvements opérés par l'humanité sur les réservoirs de combustibles fossiles. Il pourrait en résulter une élévation du niveau des mers et océans suffisant pour immerger une bonne partie des terres arables, ce qui plongerait de nouvelles régions du monde dans la famine et ajouterait des centaines de millions de "réfugiés écologiques" aux nombreux réfugiés économiques et politiques qui ont déjà commencé à déferler sur les pays riches.
     L'un des mérites du Rapport Brundtland fut de reconnaître que la crise écologique, l'écart grandissant entre les pays en voie de développement (PVD) et les pays industrialisés, la crise énergétique, celle de l'environnement et la crise institutionnelle constituent différents aspects d'une même problématique mondiale.
     Curieusement, avant même que d'avoir passé en revue les divers aspects de cette redoutable problématique, le Rapport Brundtland en énonçait le remède, à savoir le "développement soutenable", seul garant d"'une nouvelle ère de croissance économique". Certes, ses auteurs n'ont pas inventé l'idée d'un tel développement, idée qui est issue principalement des propositions avancées dès les années 60 et 70 par des scientifiques, économistes ou publicistes comme Barry Commoner, René Dubos, Paul Ehrlich, Nicholas Georgescu-Roegen, Amory Lovins, Eugene Odum, Howard Odum, René Dumont, Aurelio Peccei, Denis de Rougemont, Ernst Friedrich Schumacher et quelques autres. Mais leur trouvaille fut d'avoir tenté de marier cette idée à celle de la croissance économique, sans laquelle la première eût été politiquement "insoutenable" auprès des hommes politiques comme de l'opinion publique mondiale, tant dans les PVD que dans les pays riches. Or, pour les personnalités responsables - et les membres de la Commission Brundtland l'étaient tous - il ne fait aucun doute que les milliards de personnes vivant dans les PVD ne pourront  jamais se permettre notre style de vie caractérisé notamment par la voiture automobile individuelle. De là à considérer l'acceptation par les membres de la Commission Brundtland du dogme de la croissance économique comme une feinte, ou mieux, une ruse de guerre, il y a une distance que n'hésitèrent pas à franchir explicitement Robert Goodland et implicitement les autres auteurs de Environmentally Sustainable Economic Development: Building on Brundtland (Unesco, Paris, 1991) parmi lesquels figurent Herman Daly et deux Prix Nobel en économie, Jan Tinbergen et Trygve Haavelmo.
 
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      En faveur de cette hypothèse, on peut avancer que le Rapport Brundtland a préconisé une stratégie énergétique ne misant nullement sur le développement de l'électronucléaire, qu'il tient en suspicion le rôle de promotion de cette forme d'énergie auquel s'adonne l'Agence internationale de l'Energie Atomique (AIEA) et qu'il déclare même: "Manifestement, un scénario de basse consommation énergétique constitue le meilleur moyen de s'assurer un avenir soutenable. Si l'on arrive à améliorer le rendement et la productivité de l'énergie primaire, ce scénario ne signifiera pas la raréfaction des services indispensables que nous assure l'énergie. Dans les cinquante années à venir, le monde a la possibilité de produire le même niveau de services en utilisant la moitié de l'énergie primaire utilisée à l'heure actuelle. Pour ce faire, il faudrait certes de profonds remaniements socio-économiques et institutionnels mais cela représente un défi à relever." Toutefois, la contrepartie en est la perpétuation de la confusion savamment entretenue entre croissance et développement en raison notamment du prestige surfait d'indicateurs économiques aussi controversés que le PNB et des pesanteurs inhérentes au dogmatisme a-historique de la science économique dominante qui prévaut toujours parmi les décideurs sinon dans toute la communauté scientifique.      Une autre idée maîtresse du Rapport Brundtland fut son insistance à préconiser la gestion tant des ressources naturelles non-renouvelables et plus généralement des "biens communs" de l'humanité que de la démographie, tant de l'énergie que de la biosphère. Certes, l'intention est louable: il s'agit d'une part de remédier à la constante dégradation des termes de l'échange et d'autre part d'arrêter le pillage de la Planète. Mais le mot gestion est inadéquat car il présuppose la "maîtrise". L'idée de gestion s'applique parfaitement au capital, métaphoriquement au temps ou à l'espace, plus difficilement aux ressources naturelles et très malaisément au climat par exemple. Dans le chapitre, d'ailleurs assez sage, de ce Rapport consacré à l'énergie, l'une des subdivisions est intitulée significativement "Maîtriser les changements climatiques". C'est tout à la fois symptomatique et pathétique. Au mieux, l'humanité parviendra-t-elle un jour à maîtriser la composante anthropogénique du climat, mais non point ce dernier qui dépend de facteurs notamment astronomiques hors de notre portée.
     Et comment gérer la Biosphère alors que l'on ignore encore le nombre de millions d'espèces vivantes qui en font partie et a fortiori les interactions qu'elles ont entre elles et donc, indirectement au moins, avec nous ? Le défi véritable consiste non point à l'aménager mais à la ménager, ce qui paraît avoir échappé à ceux de nos contemporains qui sont épris de management, c'est-à-dire de gestion.
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Paradoxalement, dans son chapitre 12, le Rapport Brundtland va jusqu'à tirer argument de l'incapacité des humains à gérer leur comportement dommageable pour l'environnement global en faveur d'une vocation prométhéenne de l'humanité, ce qui d'ailleurs était bien fait pour servir de ralliement aux aspirations des PVD désireux de satisfaire enfin les besoins vitaux de leurs populations souvent faméliques et de plus en plus pléthoriques, à la plus ou moins sincère mauvaise conscience des représentants des pays riches, mais aussi à l'arrogance ingénue des ingénieurs et financiers de l'ecobusiness promus de facto au rang de gestionnaires de la Planète dans une perspective néo - saint-simonienne d'aménagement du Globe.
     Pour ce qui est de l'immodestie de l'attitude et du comportement préconisés par lui, le Rapport Brundtland était inférieur en sagesse à un document antérieur de sept ans, The Global 2000 Report to the President où, en 1980 déjà, soit avant que ne fût largement admise la théorie de la dérive anthropogénique de l'effet de serre, l'on pouvait lire: "L'apport des influences anthropogéniques sur le climat réside moins dans une quelconque menace d'un changement climatique imminent que dans l'inadéquation du savoir actuel et dans l'inaptitude des institutions à réagir efficacement au cas où la preuve de conséquences sérieuses viendrait à apparaître."
En effet, si le Rapport Brundtland signale au passage le besoin de nouvelles connaissances scientifiques ainsi que celui d'une éthique et d'une politique nouvelles, il n'en conclut pas pour autant aue la prudence et la retenue seraient plus judicieuses que la poursuite triomphale de la conquête et de la maîtrise de la nature, véritable course en avant que traduit incontestablement le mirage d'une relance de la croissance économique globale. Celle-ci était toutefois politiquement plus acceptable pour des raisons que nous venons d'exposer.

GENESE, PORTEE ET LIMITES DES TEXTES ADOPTES A RIO


     En dépit des cris d'alarme lancés depuis longtemps par certains scientifiques attachés de par leurs spécialités à une approche globale des problèmes de la Planète, à commencer par les écologistes et les démographes, les océanographes et les météorologues, et en dépit des mises en garde des porte-paroles des organisations non gouvernementales dites environnementalistes, tant aux "PrepCom" qu'à la CNUED, les représentants des gouvernements se comportèrent le plus souvent en défenseurs des intérêts à courte vue de leurs Etats respectifs. 

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Les diplomates des pays industrialisés du "Nord" défendirent âprement les positions qui, à leur avis, devaient assurer le maintien à leurs concitoyens de leur niveau de vie, à commencer par la protection des forêts tropicales, "poumons de la Planète" et berceau de la diversité génétique dont dépendrait l'avenir du progrès de la pharmacologie et du génie génétique, tandis queles diplomates des pays du "Sud" s'attachèrent à mettre en cause les responsabilités historiques des pays industrialisés dans la situation toujours plus misérables de leurs peuples, à commencer par l'endettement catastrophique de plusieurs d'entre eux.
     Les représentants des PVD s'acharnèrent en particulier à tenter d'inverser le flux des transferts de richesses qui va du "Sud" au "Nord" et d'obtenir que les pays riches consacrent effectivement le 0.7 % de leur PNB à l'aide au développement, but qui avait été retenu en 1964 déjà. Depuis lors, seule la Norvège a atteint cet objectif.  Après plusieurs séances de nuit, pendant lesquelles ils luttèrent pied à pied pour ne pas prendre d'engagement, les représentants du "Nord" admirent cependant ledit objectif comme devant être atteint "en l'an 2000 ou aussitôt que possible après cette date", ce qui n'est guère compromettant. Au départ, les positions étaient si braquées que le projet de convention sur les forêts ne vit pas le jour et fit place à la modeste proclamation de Principes que nous avons signalée, cependant que le problème des multinationales, avancé, lui, par les pays du "Sud", fut tout simplement "oublié" en cours de route.
     En revanche, et quelles que fussent les positions de départ des uns et des autres, la menace de changement climatique avec ses effets potentiellement dévastateurs sur nombre d'Etats insulaires ainsi que sur les zones côtières de nombreux autres Etats déboucha sur une convention par laquelle les Parties s'engagèrent à stabiliser à leur niveau de 1990 leurs émissions de gaz carbonique et d'autres gaz à effet de serre non couverts par le Protocole de Montréal, ce qui signifie une réduction reconnue explicitement comme devant être beaucoup plus importante dans les pays du "Nord" que dans ceux du "Sud", compte tenu du nécessaire décollage de l'économie de ces derniers. pour l'instant, n'a pas été retenue dans cette convention l'idée, à la fois choquante et séduisante, d'organiser un marché de droits d'émission de substances polluantes, soit en l'occurrence de dioxyde de carbone et/ou d'autres gaz à effet de serre, ce qui, par hypothèse, aurait pu constituer un moyen financier indépendant pour une autorité mondiale.
     De même, la menace des conséquences pour la Biosphère de la disparition irrévocable d'un nombre croissant d'espèces fit bel et bien l'objet d'une convention visant à protéger la biodiversité, encore que les banques de gènes d'ores et déjà constituées ex situ, notamment dans les jardins botaniques, fussent exclues des modalités financières prévues par cet instrument diplomatique, prétexte pris des difficultés qu'il y aurait à en retracer les origines géographiques. Il vaut la peine de relever que le terme de biodiversité ne signifie pas tout uniment "diversité biologique" mais bien diversité génétique, biologique et écosystémique, ce qui est singulièrement plus vaste.
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Les Parties à cette Convention s'engagèrent à opérer un transfert de biotechnologies, propriété intellectuelle comprise, des pays développés aux PVD. Les dispositions financières des deux Conventions de Rio s'en remettent au Fonds pour l'environnement global (en anglais Global Environment Facility, soit GEF) créé en 1990 dans l'orbite de la Banque mondiale, avec une participation du PNUE. La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), couramment appelée Banque mondiale, est, avec le Fonds monétaire international (FMI), l'une des principales créations de la Conférence monétaire et financière que les Nations Unies tinrent en juillet 1944 à Bretton-Woods.
     Pour ce qui est de la Déclaration de Rio, elle reconnaît le principe du pollueur-payeur, la nécessité d"'internaliser les coûts environnementaux" ainsi que la responsabilité particulière qui incombe aux pays développés du fait des pressions que leurs sociétés exercent sur l'environnement global et du fait de leur supériorité technologique et financière. Enfin, et potentiellement c'est peut-être l'une des innovations principales des textes adoptés à la CNUED, elle proclame en son article 15 l'adhésion de tous les signataires à un principe de précaution (precautionary principle) qui leur ferait obligation de ne pas invoquer l'absence de toute certitude scientifique pour surseoir à des mesures coûteuses visant à prévenir la dégradation de l'environnement lorsqu'il y aurait menace de dommages irréversibles. S'il venait à être appliqué, ce principe inverserait le fardeau de la preuve du risque en le faisant désormais peser, non plus sur les défenseurs de la nature, mais sur les fabricants et, en dernier ressort, sur les Etats. Bien que ce principe, comme la Déclaration à laquelle il appartient, ne relève pas en tant que tel du droit international public positif, il en fait désormais partie pour avoir été repris explicitement dans la Convention-cadre sur le changement climatique et implicitement dans la Convention sur la biodiversité.
     En dépit du caractère juridiquement non contraignant de l'Agenda 21, le principal résultat de la Conférence de Rio pourrait bien résider dans l'adoption unanime par les représentants de pratiquement tous les Etats de la Planète de ce véritable programme politique commun dont il n'est pas interdit de penser que, préconisant une politique globale et durable ou soutenable de l'environnement et du développement, il devrait amorcer une véritable mutation du discours politique et de la politique elle-même rendue enfin consciente des limites inhérentes à la Biosphère, même et surtout dans le cadre du mode de production industriel.
     S'inscrivant en faux contre toute une tradition onusienne, la CNUED ne prit aucune décision quant aux secrétariats. Pour ce qui est des deux conventions qui y furent adoptées, en principe ce sont les Parties qui en décideront après leurs entrées en vigueur respectives, lesquelles pourraient bien tarder deux ou trois ans. Mais pour l'Agenda 21, et peut-être aussi pour la mise à jour et la coordination du tout, il a été décidé que l'Assemblée générale des Nations Unies nommerait en automne 1992 les membres d'une Commission sur (et non pour!) le développement soutenable dont il est prévu qu'elle rendra des comptes sur le fond à l'Assemblée générale elle-même et en matière de coordination au Conseil économique et social (Ecosoc). Mais pourquoi n'avoir pas prévu qu'elle puisse, le cas échéant, saisir le Conseil de sécurité dont l'autorité est très supérieure, dès lors que, à son avis, il y aurait bien menace pour la sécurité globale? Probablement l'Assemblée générale des Nations Unies tranchera-telle, par la même occasion, la localisation du secrétariat auquel devra bien avoir recours ladite Commission.
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SUR QUELQUES ENJEUX CACHES DE LA CONFERENCE DE RIO



      Parmi les principaux enjeux de la Conférence de Rio, figurait l'aptitude de l'Humanité, en tout cas celle de ses représentants officiels réunis à la CNUED, donc celle du pouvoir politique, à faire face aux problèmes de l'environnement global et du développement, à commencer par ce qui était le plus urgent, à savoir le naufrage du continent africain et de plusieurs autres pays dans la famine, le dépérissement et le chaos. La plupart des observateurs tant soit peu avertis en revinrent enclins à faire leur le constat désenchanté du Global 2000 Report que nous avons cité plus haut. De fait, le surgissement sur la scène politique mondiale de la menace du changement climatique, avec ce qu'il comporte de dérèglement anthropogénique de l'homéostasie régissant la Biosphère, consacre, s'il en était encore besoin, la politisation de la science autant que la "scientifisation" du politique, mais plus encore la prodigieuse inadéquation de nos catégories tant institutionnelles que mentales. 
     A propos des responsabilités de la science, il appartint à un curieux Appel lancé de Heidelberg au début de juin 1992 et signé notamment par cinquante-deux Prix Nobel de les mettre en lumière, bien involontairement toutefois.
Anxieux devant la demande croissante de savoir interdisciplinaire - particulièrement dans l'écologie globale - qui, s'il se voyait reconnaître une quelconque priorité budgétaire, menacerait leurs propres dicastères, les auteurs de ce manifeste, tous extérieurs à cette discipline, donc institutionnellement incompétents, n'hésitèrent pas à faire l'amalgame de la science écologique et de l'écologie politique, d'ailleurs caricaturée, en dénonçant "l'émergence d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social". Ce faisant, ils signalaient tant leurs rentes de situation que le fourvoiement de notre savoir scientifique dans un hyper-cloisonnement de spécialistes qui finissent par savoir tout sur rien et ils soulignaient, à leur corps défendant, le caractère idéologique, a-historique et obscurantiste du scientisme dominant en tant que production de la corporation de mandarins. Cet Appel intervint donc opportunément pour rappeler que les sciences dites dures ne devraient plus bénéficier des priorités dont elles jouirent, abusivement d'ailleurs, pendant toute la guerre froide et pour suggérer même que l'inflexion, voire l'inversion, de la politique de la science dans les pays riches pourrait bien s'avérer tout à la fois moins énergivore, moins budgétivore et plus bénéfique pour l'environnement et le développement.
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      Pour ce qui est de l'industrie dont on sait le rôle dans l'apparition de ce qu'il est convenu d'appeler les "problèmes environnementaux", très présente dans la préparation et le déroulement de la CNUED, elle brilla par son absence dans les textes adoptés à Rio en raison, sans doute, de la pression intellectuelle, psychologique et surtout politique des grandes Puissances pour l'heure toutes acquises à l'infaillibilité des lois du marché promues au rang de credo.
     En fait, les problèmes y relatifs firent l'objet d'un traitement parallèle à la faveur de la nomination au milieu de 1990 d'un industriel suisse, M. Stephan Schmidheiny, au rang de conseiller principal pour les affaires et l'industrie auprès du Secrétaire général de la CNUED. Cet homme d'affaires, dont les convictions environnementalistes sont au-dessus de tout soupçon, institua un Conseil mondial du milieu des affaires pour le développement soutenable de quelque cinquante hommes d'affaires qui tint trois réunions plénières et une vingtaines de séminaires et colloques dans vingt pays et qui se manifesta par la publication, environ quinze jours avant la Conférence de Rio, d'un ouvrage collectif intitulé Changing Course (MIT Press, Cambridge, Massachusetts 1992, en français Changer de cap, Dunod, Paris 1992). Quels que soient les mérites de cet ouvrage en matière de moralisation de l'industrie au regard surtout de la pollution, il ne saurait remplacer des arrangements internationaux dûment négociés et conclus avec les contrôles, cautèles et sanctions inhérents au droit positif.
     Dans le contexte idéologique du néo-libéralisme marqué par les privatisations et les déréglementations, mais aussi par la récession et le chômage, les diplomates furent fortement incités à se désintéresser des causes du mal-développement du monde qui résident, bien sûr, dans la mondialisation de la révolution industrielle laquelle, dans une perspective anthropologique, n'a de précédent que dans la révolution néolithique. Fallait-il pour autant laisser aux représentants du monde des affaires le soin de déterminer eux-même comment mieux servir l'environnement et le développement? A cet égard, la réponse de Rio n'est peut-être pas un modèle de prudence ni surtout de sagesse. Pour des raisons qui nous échappent, mais qui ne sont peut-être pas sans rapport avec ce qui précède, le problème des multinationales et celui du commerce mondial connurent l'un et l'autre un sort semblable à celui de l'industrie.
     A propos du commerce international, les grandes ONG de défense de la nature dénoncent depuis plusieurs années déjà les contradictions qui, d'après elles, existeraient entre le projet de libre-échangisme généralisé que se propose de réaliser l"'Uruguay Round" et la sauvegarde du milieu vital. Selon un document du GATT
intitulé Commerce et développement publié en 1991, "une augmentation du commerce générerait les moyens financiers nécessaires à la protection de l'environnement. Il reconnaît qu'une croissance accrue provoquerait des dommages environnementaux, mais estime que ceci peut être compensé ultérieurement. 
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Mais comment peut-on recréer une fôret tropicale?" (Tim Lang, in Notre Planète, PNUE, Vol. 4, No 2, 1992, p. 12). Certes, cette thèse est contestée. Toujours est-il que la CNUED se garda bien de prendre explicitement position en la matière.
     L'avenir du système des Nations Unies, dans sa configuration actuelle, figurait parmi les enjeux cachés de Rio. Dans les milieux diplomatiques, le temps où l'on croyait contribuer à résoudre un problème en créant une agence spécialisée de plus est bien révolu. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles la CNUED a fait montre d'une telle réserve quant au secrétariat qu'il faudra bien constituer toutefois pour assurer le suivi de l'Agenda 21. Au fond, les grands problèmes planétaires souffrent presque  autant de la pluralité des organisations inter-étatiques, dont les compétences se recoupent partiellement mais dont l'efficacité est parfois allée décroissant au fil des années, cependant que s'affirmaient la compétence et souvent les performances d'organisations non-gouvernementales, que de la multiplicité des souverainetés nationales qui se découpent la Terre. Pour ne pas parler de la puissance toujours croissante des multinationales (appelées en anglais Transnational Corporations ou TNC) dont la ruse suprême consiste à cultiver une discrétion feutrée, notamment en se dissimulant sous les noms d'emprunt de firmes familières, alors que les 50 premières se partagent le 70% du commerce mondial et le 80% du flux international des investissements.
     Comme la Biosphère et l'économie, la diplomatie multilatérale des Nations Unies est désormais en crise, de sorte que ce n'est pas l'ONU en tant que telle qui est menacée mais bien son fonctionnement à commencer par la répartition des tâches entre les diverses agences spécialisées, et l'existence même de plusieurs d'entre elles. Nous ne nous hasarderons pas ici à conjecturer les voies et moyens d'une quelconque redistribution des cartes. Constatons seulement que, à Rio, l'institution gagnante, peut-être provisoirement, paraît avoir été la Banque mondiale et que l'institution perdante semble avoir été le PNUE, nonobstant certaines proclamations de l'Agenda 21. Toutefois, d'une certaine manière, c'est tout le système des Nations Unies qui pourrait bien avoir été remis en cause tant par la lourdeur de la CNUED que par le dynamisme et l'inventivité souvent spontanéiste du Forum global et de certaines de ses composantes qui semblent avoir joué un rôle décisif y compris dans le demi-succès de la CNUED. Le nouveau Secrétaire général des Nations Unies, M. Boutros Boutros Ghali, paraît l'avoir bien compris puisqu'il s'engagea solennellement à Rio à tout faire pour mettre en oeuvre les acquis de la CNUED et surtout à faire procéder à une révision des structures de l'ONU avant 1995. Ce qui d'ores et déjà paraît condamné, ce sont les frontières entre les diverses institutions dont le cloisonnement, décalqué sur celui du savoir, est généralement considéré comme ayant fait montre d'impuissance devant la problématique mondiale.
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     Les représentants de plusieurs Etats à la CNUED ont émis le souhait de voir les ONG, en tant que telles, participer pleinement à la Commission sur le développement soutenable, ce qui eût constitué une percée importante dans le système juridique desNations Unies et plus généralement en droit international public lequel, cependant, connaît depuis longtemps le statut consultatif de certaines ONG notamment devant l'Ecosoc. Bien que ce voeu n'ait pas été exaucé, l'idée fait son chemin et il est vraisemblable qu'elle trouvera à tout le moins un début de réalisation dans un proche avenir. Toujours est-il que, dans le cadre du Forum global, les ONG se firent un devoir de procéder chaque soir à l'audition publique contradictoire des diplomates participant à la CNUED qui acceptèrent de se prêter à cette procédure inspirée du droit parlementaire américain.
     D 'ailleurs, les ONG elles-mêmes entendent bien ne pas dépendre du système des Nations Unies et activer la sensibilisation de l'opinion publique mondiale. C'est la raison qui explique l'annonce faite au début de septembre 1992 à San José du Costa Rica, conjointement par le Président de ce pays de tradition pacifiste et anti-militariste, M. Rafael Angel Calderón, et par M. Maurice Strong, de la constitution du Comité d'organisation d'un Conseil de la Terre (Earth Council) dont le siège fut fixé à San José, au Costa Rica. Parrainé sur le plan international par l'Union mondiale de protection de la nature (UICN), le Conseil international des unions scientifiques et la Société pour le développement international, dont le siège est à Rome, mais aussi par le Conseil mondial du milieu des affaires pour le développement soutenable présidé par M. Stephan Schmidheiny, le Comité d'organisation du Conseil de la Terre comporte d'ores et déjà une douzaine de membres et s'appuie sur un secrétariat issu en bonne partie de celui sur lequel s'appuya M. Maurice Strong, à Genève, dans la préparation de la CNUED. 
L'ambition des initiateurs de ce projet, qui devrait être officiellement lancé au début de 1993 soit, en principe, après la désignation par l'Assemblée générale de la Commission sur un développement soutenable, est de jouer en matière de politique de l'environnement un rôle comparable à celui que tient Amnesty International dans l'ordre des Droits de l'Homme et ce, sans duplication d'efforts avec les travaux des ONG existantes ni avec ceux à venir de la Commission officielle des Nations Unies sur le développement soutenable.
     Il sera intéressant de suivre l'évolution de ce projet grandiose et l'accueil qu'il recevra tant auprès des adhérents individuels des ONG qui le soutiennent que dans l'opinion publique en général, car sa crédibilité dépend moins de l'audience, du prestige ou de la puissance des parrains que de leur aptitude à susciter par leur engagement personnel l'enthousiasme que mérite assurément une cause aussi vaste que la Terre.
 

INTERPRETATION DE QUELQUES AVANCEES IMPLICITES


     Par-delà les contradictions, les oppositions et les divergences qu'elle révéla, du fait même qu'elle retint l'objectif d'un développement soutenable, la Conférence de Rio consacra l'accession du maintien de l'habitabilité de la Planète, tant pour les générations à venir que pour celles qui y vivent présentement, au rang de préoccupation politique non seulement incontournable, mais encore légitime et respectable pour tout responsable politique n'importe où dans le monde. Le temps n'est plus où il suffisait de sous-entendre que la défense de la nature était une lubie pour discréditer un adversaire politique.
 

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      De même que l'image de la planète Terre vue de l'espace a joué un rôle important dans la genèse du processus menant à Rio, comme nous l'avons signalé plus haut, une nouvelle vision globale des activités humaines paraît s'être dessinée à Rio. Pour s'en convaincre, il n'est que de lire la Convention sur la biodiversité qui, dès son Préambule, se réfère à la sauvegarde de la biosphère, sans la définir certes, comme a une pré-condition de survie. Peut-être ses auteurs avaient-ils davantage en vue le biote, c'est-à-dire l'ensemble des êtres vivants à la surface du globe terrestre, que le système écologique global intégrant tous les organismes vivants avec les roches, l'eau et l'air dans un métabolisme global qui transforme la Terre en unique "planète vivante" du système solaire, pour reprendre l'opposition justement relevée dans notre précédente livraison par Jacques Grinevald ("Note sur le terme Biosphère", SEBES, 1991 , numérisation à venir). Il n'en reste pas moins que les mots ont leur logique qui échappent à celle, parfois erronée ou étriquée, de leurs utilisateurs.
     De là à voir dans l'écologie humaine un sous-système de la Biosphère et dans l'économie un sous-système de l écologie humaine, il n'y a qu'un pas que franchit presque le texte de la Convention-cadre sur le changement climatique qui, potentiellement, offre une lecture thermodynamique des cycles biogéochimiques - lesquels, toutefois, ne sont pas appelés ainsi - en parlant des "sources", des "réservoirs" et des puits.
Dans une telle perspective, comment ne pas reconnaître dans l'économie mondiale elle-même un sous-système de l'écologie humaine et de la Biosphère, sous-système qui ne saurait déroger aux contraintes des lois naturelles régissant ces deux ensembles ?
     Le lecteur attentif de ces textes ne peut manquer de constater qu'ils obéissent à une logique qui dépasse probablement l'audace intellectuelle de leurs auteurs mais qui illustre une prise de conscience des limites de notre condition humaine, à la lumière des sciences du Vivant en notre XXème siècle finissant. La pollution et les déchets ne sont plus perçus comme de regrettables dysfonctionnements de la machine économique mais comme l'inéluctable contrepartie de la production dans le cadre du métabolisme industriel lequel, toutefois, pour être durable doit s'efforcer de mimer la nature plutôt que de la violenter. De même, la misère et la famine dans le "Sud" et les migrations qu'elles ont déjà amorcées, ne sont plus perçues comme les conséquences de quelques fatalités naturelles - la sécheresse du Sahel notamment est-elle tout entière naturelle ? - mais comme les symptômes des atteintes à la santé de la Biosphère dues aux graves pressions que la civilisation industrielle en voie de mondialisation fait peser sur elle.
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      Dans cette perspective,  la croissance économique n'apparaît défendable que ponctuellement et provisoirement dans ceux des PVD qui, du fait de leur croissancé démographique, sont dans l'incapacité de subvenir aux besoins vitaux de leur population. Globalement, elle est insoutenable, au propre comme au figuré, car grosse de catastrophes écologiques. Aussi bien les équilibres inhérents aux lois du marché apparaissent-ils comme suspects car masquant fallacieusement le pillage du stock des ressources naturelles finies, l'accumulation des déchets souvent non dégradables, la misère et la famine croissantes des PVD et les déséquilibres écologiques qu'ils génèrent. Comme le PNB et le revenu moyen par habitant, et nonobstant leur impact existentiel, les prix ne sont jamais que des indicateurs économiques imparfaits, donc susceptibles d'améliorations substantielles notamment par voie d'internalisa tion des coûts sociaux et "environnementaux".
     Si, comme nous le croyons, ces idées sont désormais reçues jusque dans les milieux politiques dirigeants, on conçoit que toute stratégie énergétique soutenable doive désormais se soumettre à la maxime qui sert de titre au chapitre du Rapport Brundtland relatif à l'industrie, à savoir "Produire plus avec moins". Si l'on y réfléchit bien, cette maxime comporte un formidable défi pour l'ingéniérie, donc pour la technologie, mais aussi pour le progrès scientifique, car elle appelle un accroissement considérable, quoique lui aussi assujetti à des limites, du rendement thermodynamique et non plus de la productivité au sens économique et controversé du terme.
     Pour illustrer cette opposition par un exemple caricatural, mais plus vrai que nature, l'agriculture "hors-sols", de plus en plus pratiquée dans les pays riches, consacre sans doute un accroissement de la productivité (d'ailleurs là précisément où elle est la moins justifiée) mais au prix d'une désastreuse chute du rendement thermodynamique puisque
le procédé consiste à activer la pousse par un prélèvement massif d'énergie fossile c'est-à-dire accumulée à une échelle de temps géologique. En effet, bien que constitués eux aussi par de l'énergie solaire captée grâce à la photosynthèse chlorophyllienne, le charbon et le pétrole l'ont été sur des périodes de plusieurs millions, voire de plusieurs centaines de millions d'années, de sorte qu'ils se présentent sous une forme non-renouvelable à l'échelle humaine. Dans le cas d'espèce, le bilan économique, fonction de l'état du marché, peut bien se solder par un profit effectivement empoché par certains, il n'en reste pas moins que le bilan énergétique sera négatif alors qu'il est nécessairement positif dans l'agriculture organique du fait du captage d'une parcelle ou plutôt d'un filet du flux d'énergie solaire actuelle. L'agriculture "hors-sols" est, bien sûr, l'inverse de ce qu'il conviendrait de faire dans la perspective d'un développement soutenable où il faudrait plutôt capter le flux d'énergie solaire, notamment sous la forme de méthanol végétal, afin d'en faire des combustibles susceptibles de remplacer le mazout comme carburant des tracteurs ou autres véhicules et aussi comme agent de chauffage d'ambiance.
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     De même et a fortiori , convient-il de reconsidérer d'urgence dans nos projets de développement la place de l'industrie lourde et surtout celle des mégatechnologies, c'est-à-dire des systèmes techniques à très haute concentration d'énergie, de matières premières, et de sciences dures. (Cf Ivo Rens "The Geneva Appeal and the Challenge of Megatechnology", World Congress Alternatives and Environment, Wien, 1980.
     En réalité, c'est tout le champ de l'économique et du politique qui doit être repensé en fonction de l'écologie globale, comme se sont efforcées de le faire certaines ONG en vue de la Conférence de Rio, tel le Worldwatch Institute, dirigé par Lester Brown, dont le remarquable opuscule Saving the Planet. How to Shape an Environmentally Sustainable Global Economy, paru en 1991, vient de sortir en ais avec une réface de l'économiste Michel Beaud sous un titre interpellateur: Le défi planétaire.
     Dans une telle optique, et à la lumière de Rio, l'utilisation rationnelle de l'énergie revêt donc une brûlante actualité que renforce encore la prise de conscience de la menace climatique. C'est la raison pour laquelle SEBES lui consacre son Dossier scientifique, pour la deuxième fois d'affilée, mais sans doute non point pour la dernière fois. Nous avons entrepris de nous concentrer, dans le Dossier ci-après, sur certains éclairages économiques de la question. D'autres suivront en leur temps.
 
 
Genève, septembre 1992.
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