| 1. Cet article est limité
aux sujets pour lesquels une meilleure solution aux problèmes d'assurance
dépend à la fois de l'environnement socio-économique
et de l'aboutissement d'une réflexion économique et d'une
pratique économique modernes, efficaces et "à la page". J'ai
regroupé ces sujets en deux grandes catégories:
a) la vulnérabilité et l'incertitude croissantes auxquelles fait face la profession de l'assurance; b) la recherche des limites maximum "d'assurabilité" et leur gestion. VULNERABILITE ET INCERTITUDE CROISSANTES 2. La notion d'efficacité économique et de productivité pendant la révolution industrielle était très liée à la notion d'économie d'échelle. Unités de production plus grandes, concentration des fonctions administratives, développement de grandes zones urbaines: tout a suivi cette logique et entraîné des expositions sans cesse aggravées. Plusieurs exemples sont souvent cités. Entre autres, le fait qu'une répétition du tremblement de terre de San Francisco de 1906 ou un tremblement de terre majeur dans la zone de Los Angeles causerait des dommages pouvant atteindre au total 50 à 100 milliards de dollars. |
Et, malgré une faible densité d'assurance tremblement
de terre, le sinistre assuré dans les deux cas pourrait s'élever
à plusieurs milliards de dollars. Une récurrence du tremblement
de terre de Tokyo de 1923 coûterait probablement aujourd'hui environ
250 milliards de dollars.(1)
Le dialogue entre les économistes et les assureurs est rendu difficile par le fait qu'en théorie économique, il est admis que l'économie d'échelle pourrait avoir des rendements décroissants, mais c'est sans suffisamment tenir compte du fait qu'au-delà d'un certain niveau de concentration, le coût des expositions catastrophiques pourrait non seulement annuler les bénéfices de l'économie d'échelle mais encore produire des pertes importantes. En d'autres termes, on ne perçoit pas encore suffisamment en théorie économique que l'optimisation de l'économie d'échelle nécessite, particulièrement dans un environnement technologique sophistiqué, la prise en compte en termes économiques des coûts d'une vulnérabilité et d'une incertitude croissantes. Le jour où la théorie économique introduira ce concept dans les principes essentiels de la productivité nette de l'économie d'échelle, un grand pas aura été fait sur la voie d'une meilleure compréhension de la fonction économique de l'assurance et de la réassurance dans le monde moderne. p.81
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| 3. Le développement de
la technologie est la clef du progrès économique et social.
Mais, plus le niveau de technologie est élevé, plus le degré
de vulnérabilité est grand. Vulnérabilité,
en fait, signifie que:
a) les marges d'erreur dans le bon fonctionnement
de tout système sont généralement, le niveau de la
technologie augmentant, de plus en plus réduites (ouvrir une porte
dans un avion est beaucoup plus catastrophique que dans un train);
En outre, la compréhension des expositions elles-mêmes nécessite un niveau de compétence professionnelle de plus en plus élevé qui doit combiner à la fois des connaissances en ingénierie et une bonne compréhension des problèmes de la pratique d'assurance dans ses aspects opérationnels et économiques. C'est la raison pour laquelle, gardant à l'esprit ces problèmes, l"'Association de Genève" essaie d'ouvrir la voie dans les directions suivantes: a) en stimulant l'intérêt des
ingénieurs européens à la gestion des risques, tant
du point de vue de l'économie que de celui de l'assurance, par le
biais de l'organisation de séminaires et de l'adaptation des programmes
éducatifs dans les hautes écoles techniques;
4. La notion de concentration des risques doit
aussi être
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Mais la vague de consommation et de production de masse frappe maintenant à la porte de l'assurance comme de toutes les institutions impliquées dans la gestion des risques, sous la forme de sinistres Responsabilité Civile, de risques de pollution, SIDA et autres événements qui peuvent concerner en même temps des milliers et peut-être même, un jour, des millions d'individus. Il s'agit là d'une association explosive entre risques de grande ampleur et risques de grande fréquence. 5.11 y a un aspect encore plus subtil et même
philosophique inhérent à l'ensemble des problèmes
de gestion des risques catastrophiques, qui se rapporte à la notion
de science et d'incertitude. Le témoignage de William Ruckelshaus,
qui a été le premier Administrateur de l'EPA (Agence de Protection
de l'Environnement) aux Etats-Unis, est à cet égard très
révélateur. Il écrit: "[En 1970] les principes à
la base de la création de l'EPA étaient fondés sur
la conviction que nous connaissions nos cibles et la manière de
les atteindre [...] mais [...] il est apparu très rapidement que
notre base scientifique était malheureusement insuffisante."(2)
p.82
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| Nous sommes bien loin d'une situation où l'on pourrait
dire qu'un incendie que tout le monde peut voir est à l'origine
de la destruction d'un bâtiment à un moment et un endroit
précis. Par conséquent, le problème ici n'est pas
seulement de faire face à des niveaux de risques de plus en plus
élevés, mais aussi de savoir gérer cette incertitude
croissante. C'est la qualité de la gestion des risques qui
a changé. Toutefois, il existe de courageuses tentatives d'assurance
pour faire face au problème en améliorant entre autres la
capacité de réduire autant que possible l'incertitude par
des analyses techniques en ingénierie jointes à des méthodes
modernes d'assurance. (4)
De la même manière, la controverse et l'expérience acquise sur l'amiante, comme les perspectives de développement futur du SIDA donnent la mesure des défis lancés à l'assurance et de la variété des causes pouvant engendrer des catastrophes. 6. Nous pourrions probablement aussi prendre en considération une autre raison fondamentale du changement de qualité des risques. Cela concerne le passage de la révolution industrielle à ce que beaucoup aujourd'hui définissent comme une économie post industrielle ou de services. La révolution industrielle était dominée essentiellement par la nécessité de produire des biens et l'assurance était surtout préoccupée de couvrir la valeur de remplacement. Dans l'économie de services, les dommages sont causés de plus en plus par un mauvais fonctionnement ou un dysfonctionnement de systèmes dans lesquels la panne d'un seul élément de machine ou d'un ordinateur pourrait elle-même être secondaire. En d'autres termes, la valeur économique est liée de plus en plus à l'idée que les personnes, les produits de même que le matériel doivent toujours avoir le rendement adéquat. La demande des consommateurs à tous les niveaux (aussi bien industrielle que privée) est par conséquent de plus en plus sensible aux résultats attendus et c'est probablement la raison majeure du développement des sinistres Responsabilité Civile dans tous les secteurs d'activités. Notre hypothèse ici est que la demande de résultats ou de performances prend de plus en plus le pas sur la demande de biens matériels. Ce phénomène est lié au très simple fait que par exemple, dans nos bureaux, lorsque nous possédons un photocopieur, nous préférons souscrire un contrat de maintenance parce que la valeur de tout outil est liée étroitement à son aptitude à fonctionner correctement et de manière continue, tel que prévu. 7. Le point précédent doit être
vu en relation étroite avec un autre sujet fondamental concernant
la gestion actuelle des risques: la signification économique et
les conséquences des développements judiciaires. Les juges,
les jurés, les règlements et les lois imposent une variété
de contraintes de coûts à toutes les activités économiques.
La profession juridique dans son ensemble est devenue un agent économique
significatif et important. En tant que telle, elle oblige à lier
la perception de son impact sur les coûts et les bénéfices
à un minimum de rationalité économique.
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Il est par conséquent vital, pour une gestion des risques appropriée dans notre économie moderne, qu'un nombre de plus en plus important de passerelles soient lancées entre les professions juridiques et économiques. (5) Les actions en justice conduites sans une compréhension claire des questions et conséquences économiques sont potentiellement, elles aussi, une source de résultats catastrophiques. Il est aussi très net que les économistes ne peuvent pas, de nos jours, évaluer vraiment correctement un développement de marché, sans prendre en considération les contraintes juridiques existantes. Tous les économistes devraient eux aussi étudier dès le début de leurs études à l'université l'analyse du coût des décisions judiciaires. 8. Il y a une autre question clef, concernant
la façon selon laquelle la rationalité économique
est normalement prise en compte, et qui est depuis longtemps connue des
assureurs:
p.83
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GESTION 9. Savoir ce qui est "assurable" est
une des clefs de la bonne compréhension, au sens économique,
de ce qu'est l'assurance et de ses possibilités d'action. C'est
justement la préoccupation permanente de l'Association de Genève
de promouvoir chez les économistes., en toute occasion, la discussion
et la recherche sur cette notion.
10. Les réassureurs professionnels sont,
en la circonstance, beaucoup plus qualifiés que je ne le suis pour
détailler les mesures spécifiques et les initiatives qu'ils
doivent prendre dans ce domaine. Je me limiterai ici à quelques
remarques et études récentes.
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11. Les catastrophes ont une dimension qui dépasse la simple couverture de l'industrie de l'assurance: il s'agit de leurs coûts totaux pour l'ensemble de la communauté économique. Par exemple, dans le cas du tremblement de terre de Managua en 1972, le coût total a été estimé à $ 800 millions, alors que les sinistres assurés se sont élevés à $ 90 millions. Dans le cas du tremblement de terre du Guatemala, le coût total a été estimé à $ 1,1 milliard alors que les sinistres assurés n'ont atteint que $ 150 millions. (11) Pour évaluer et mettre en évidence le rôle de la gestion des risques de toutes sortes, la référence aux sinistres totaux réels est d'un intérêt évident: suivant la même logique, l'Association de Genève a mené, il y a quelques années, une étude établissant qu'en incendie, le coût économique à la charge des différents pays représente 1% du revenu national. (12) Le secteur assurance assume, lui, environ un tiers de ces sinistres. Il est donc clair que tout sinistre est, en fait, pris en charge et géré à différents niveaux: - le coût définitif supporté
directement par la société elle-même;
Pour tout sinistre économique, une redistribution
s'opère de facto à ces quatre niveaux.
p.84
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| Rapporté au problème des catastrophes naturelles
de différentes origines, ceci impliquerait une accentuation du rôle
de l'Etat dans la stimulation d'un type de développement économique
où les expositions seraient dans toute la mesure du possible limitées
et en tout cas intégrées, comme nous l'avons dit au début,
dans une vision économique plus stratégique de l'économie
d'échelle proprement dite.
D'autre part, Fedor Nierliaus rappelle que "pendant de longues années, aux Etats-Unis, des efforts ont été faits par les assureurs pour que, dans le cas d'une catastrophe naturelle majeure, le gouvernement soit impliqué en tant que réassureur de dernier recours. Mais nous devons réaliser alors que c'est admettre ouvertement que le marché dans son ensemble s'est engagé au-delà de ses limites, essentiellement parce qu'il n'a pas contrôlé ses engagements par événement et qu en fait il a accepté des engagements illimités."(14) 12. Au niveau économique global, les limites de l"'assurabilité" (privée) dépendent de la disponibilité de capacité, qui n'est bien entendu pas une notion absolue en soi, mais qui est fonction de nombreux facteurs, dont certains sont également liés au cycle économique de l'assurance. Nous voudrions ici rappeler seulement deux point essentiels, qui nécessiteraient chacun une recherche spécifique: a) Comme pendant toutes les périodes
de bouleversement économique, la capacité en assurance tend
à émaner d'une multiplicité d'organismes d'assurance.
En dehors des compagnies d'assurance traditionnelles et des mutuelles,
il serait intéressant de savoir clairement quel est le complément
de capacité offert à ce jour par des organisations telles
que captives, groupes de rétention de risques, pools et autres organisations
et systèmes nés en marge de l'industrie de l'assurance, et
comment variera ce complément dans les dix prochaines années.
Pour une grande part, de telles institutions prennent souvent dans la pratique
une forme nouvelle dans le système de distribution de l'assurance.
Certaines sont probablement la préfiguration de futures compagnies
d'assurance importantes de la même façon que certaines institutions
captives sont devenues, pendant le siècle dernier, des groupes d'assurance
de premier plan.
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Après tout, il n'y a quasiment pas d'autre activité dans le monde qui soit aussi internationale que la réassurance. En tenant compte de la spectaculaire amélioration des conditions économiques d'une population mondiale qui atteindra dans les deux ou trois prochaines décennies six à sept milliards, il y a place pour un formidable défi de dimension jamais vue auparavant. 13. Il nous est absolument impossible d'omettre,
dans cette
14. J'ai essayé, dans cet article, de proposer une liste des vrais problèmes économiques et financiers ayant rapport à la gestion des risques catastrophiques. Des questions telles que celle-ci mettent en évidence les défis croissants de l'assurance et de la réassurance et leur rôle économique de plus en plus grand. Cette importance nouvelle des problèmes d'assurance pour le développement de la société et de l'économie exige une vision stratégique nécessitant de plus en plus la prise en compte de l'expérience et du professionnalisme, en dehors du secteur de l'assurance proprement dit. La leçon même à tirer de l'augmentation des risques et l'incertitude dans notre société, est d'essayer d'éviter des conclusions hâtives, définitives et utopiques. Rappelons-nous simplement l'avertissement du poète danois Piet Hein, dans une traduction libre: "Our simple problems often grew
"Nos problèmes simples souvent ont fini en mystères sur lesquels nous avons tâtonné puis joliment trébuché en raison des barrières que nous avons dressées à la légère." p.85
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1. Tiré de Gerhard Berz, "Recherches et statistiques sur les
catastrophes naturelles", in Les Cahiers de Geneve sur le Risque et
l'Assurance, no 31, avril 1984, pages 135-137. Pour une
analyse professionnelle des catastrophes et de l'assurance, voir l'ensemble
des parutions des Cahiers de Genève, no 30, 31
et 32.
2. W. Ruckelshaus, "La Science du Risque et la Démocratie",
in Questions de Science et de Technologie, printemps 1985.
3. L'Association de Genève a essayé de développer
ce débat, parmi d'autres, dans la publication "Remarques sur l'incertitude
de l'économie" par Walter Weisskopf in Les Cahiers de Genève
no 33, octobre 1984.
4. Voir par exemple l'article: "Le marché de la couverture EIL
s'améliore", Business Insurance, le 21 mars 1988, page 3.
5. C'est également pour cette raison que l'Association de Genève
stimule, par des congrès et des séminaires, les rencontres
entre juristes et économistes. Voir par exemple "les règlements
en matière de responsabilité, assurance et sécurité",
in Les Cahiers de Genève, no 43, avril 1987
6. Voir par exemple le chapitre sur "Le problème des législations
fiscales" dans "L'assurance des catastrophes" par A. Munkhammar et R. Themptander
in Les cahiers de Genève, no 31, avril 1984.
7. Voir l'étude réalisée sur cette question générale
pour la Société de Banque Suisse par Max Börlin et Walter
Stahel, "Stratégie
économique de la durabilité", in Cahiers SBS,
no 32, novembre 1987.
8. Voir "Une approche stratégique de "l'assurable"", par F.
Nierhaus, Les Cahiers de Genève, no 39, avril
1987.
9. Voir L'ARGUS, Paris, 8 janvier 1988, pages 73-76
10. Voir "Sinistres catastrophiques - Comment l'industrie de l'assurance
supporterait deux ouragans de sept milliards" publié par le conseil
consultatif de recherches industrielles, novembre 1986 (rapport disponible
au 1200 Harger Road, Suite 222, Oak Brook, Illinois, 605 21).
11. Voir Nigel Thom, "Réassurance et catastrophes naturelles",
in Les Cahiers de Genève, no 31, avril 1984, pages
167-174.
12. Voir Tom Wilmot, "Les coûts européens de l'incendie:
le ruineux vide statistique", Les Cahiers de Genève , no
13, octobre 1979.
13. William Thiele, "Evaluation du rôle de l'assurance dans la
commercialisation de l'espace", in American Enterprise, l'emploi
limité et commercial de l'espace, volume 3, publié par le
Centre juridique national d'intérêt public, Washington, 1987.
14. Voir Fedor Nierhaus, op. cit.