Les problèmes économiques et financiers posés par les risques catastrophiques
Orto GIARINI
Professeur associé à la Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Genève;
membre du Club de Rome

Résumé: Le souci d'efficacité économique et la spécialisation technologique ont favorisé le développement de grandes zones industrielles et urbaines, et multiplié ainsi les risques de catastrophes majeures. Les assurances doivent répondre à une vulnérabilité et une incertitude croissantes.
Zusammenfassung: Das Bemühen um wirtschaftliche Effizienz und die ständige Weiterentwicklung der Technologie haben zur Bildung grosser industrieller und städtischer Zonen geführt. Dieses Phänomen vermehrt gleichzeitig die Risiken grösserer Katastrophen. Aufgahe der Versicherungen ist es nun, für diese wachsende Anfälligkeit und Ungewissheit Lösungen zu finden.
Summary: Efforts towards economic efficiency and technological specialisation have resulted in the growth of large industrial areas and thus increased the risks of  large-scale disasters. Insurance must he designed to deal with increasing vulnerability and uncertainty.

     1. Cet article est limité aux sujets pour lesquels une meilleure solution aux problèmes d'assurance dépend à la fois de l'environnement socio-économique et de l'aboutissement d'une réflexion économique et d'une pratique économique modernes, efficaces et "à la page". J'ai regroupé ces sujets en deux grandes catégories:
     a) la vulnérabilité et l'incertitude croissantes auxquelles fait face la profession de l'assurance;
     b) la recherche des limites maximum "d'assurabilité" et leur gestion.

VULNERABILITE ET INCERTITUDE CROISSANTES

     2. La notion d'efficacité économique et de productivité pendant la révolution industrielle était très liée à la notion d'économie d'échelle. Unités de production plus grandes, concentration des fonctions administratives, développement de grandes zones urbaines: tout a suivi cette logique et entraîné des expositions sans cesse aggravées. Plusieurs exemples sont souvent cités. Entre autres, le fait qu'une répétition du tremblement de terre de San Francisco de 1906 ou un tremblement de terre majeur dans la zone de Los Angeles causerait des dommages pouvant atteindre au total 50 à 100 milliards de dollars. 

Et, malgré une faible densité d'assurance tremblement de terre, le sinistre assuré dans les deux cas pourrait s'élever à plusieurs milliards de dollars. Une récurrence du tremblement de terre de Tokyo de 1923 coûterait probablement aujourd'hui environ 250 milliards de dollars.(1)
     Le dialogue entre les économistes et les assureurs est rendu difficile par le fait qu'en théorie économique, il est admis que l'économie d'échelle pourrait avoir des rendements décroissants, mais c'est sans suffisamment tenir compte du fait qu'au-delà d'un certain niveau de concentration, le coût des expositions catastrophiques pourrait non seulement annuler les bénéfices de l'économie d'échelle mais encore produire des pertes importantes. En d'autres termes, on ne perçoit pas encore suffisamment en théorie économique que l'optimisation de l'économie d'échelle nécessite, particulièrement dans un environnement technologique sophistiqué, la prise en compte en termes économiques des coûts d'une vulnérabilité et d'une incertitude croissantes. Le jour où la théorie économique introduira ce concept dans les principes essentiels de la productivité nette de l'économie d'échelle, un grand pas aura été fait sur la voie d'une meilleure compréhension de la fonction économique de l'assurance et de la réassurance dans le monde moderne.
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     3. Le développement de la technologie est la clef du progrès économique et social. Mais, plus le niveau de technologie est élevé, plus le degré de vulnérabilité est grand. Vulnérabilité, en fait, signifie que:

     a) les marges d'erreur dans le bon fonctionnement de tout système sont généralement, le niveau de la technologie augmentant, de plus en plus réduites (ouvrir une porte dans un avion est beaucoup plus catastrophique que dans un train);
     b) la spécialisation de la technologie conduit à réduire de plus en plus les catégories de risques et par conséquent diminue la possibilité de dispersion. Joint au fait que l'amplitude relative des accidents tend à augmenter, le nombre d'événements pouvant entrainer une catastrophe plutôt qu'une série supportable de dommages tend à rendre la gestion des risques de plus en plus incertaine.

     En outre, la compréhension des expositions elles-mêmes nécessite un niveau de compétence professionnelle de plus en plus élevé qui doit combiner à la fois des connaissances en ingénierie et une bonne compréhension des problèmes de la pratique d'assurance dans ses aspects opérationnels et économiques. C'est la raison pour laquelle, gardant à l'esprit ces problèmes, l"'Association de Genève" essaie d'ouvrir la voie dans les directions suivantes:

     a) en stimulant l'intérêt des ingénieurs européens à la gestion des risques, tant du point de vue de l'économie que de celui de l'assurance, par le biais de l'organisation de séminaires et de l'adaptation des programmes éducatifs dans les hautes écoles techniques;
      b) en travaillant conjointement avec des organisations internationales, comme par exemple l'UNDRO (United
Nations Disasters Relief Organisation ou Organisation des
Nations Unies pour l'Aide consécutive aux Catastrophes). Le
chef des services de prévention et de secours de l'UNDRO
disait, lors de notre séminaire de 1984: "un système
approprié d'assurance contre les catastrophes naturelles peut
engendrer la mise en réserve de sommes suffisantes devant
permettre la reprise des activités et la reconstruction.
L'assurance peut aussi contribuer à réduire les risques par
l'instauration d'une tarification variable en fonction de
l'application de mesures préventives comme par exemple des
constructions résistant aux séismes." De cette manière,
l'assurance est de plus en plus reconnue comme une fonction
complémentaire importante au problème global de contrôle
et  de gestion des risques catastrophiques (dans le cas présent,
les catastrophes naturelles).

     4. La notion de concentration des risques doit aussi être
étudiée dans le cas de concentration de masse. Ce phénomène est typique de la dernière grande phase de la révolution industrielle, qui a débuté dans la première décennie de notre siècle et a atteint son développement maximum pendant les années 60. C'est le développement de la production de masse et de la consommation de masse qui a rendu possible le plus grand bond en avant jamais fait dans l'histoire humaine pour accroître le niveau de richesse et de bien-être d'une partie considérable de l'humanité. 

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Mais la vague de consommation et de production de masse frappe maintenant à la porte de l'assurance comme de toutes les institutions impliquées dans la gestion des risques, sous la forme de sinistres Responsabilité Civile, de risques de pollution, SIDA et autres événements qui peuvent concerner en même temps des milliers et peut-être même, un jour, des millions d'individus. Il s'agit là d'une association explosive entre risques de grande ampleur et risques de grande fréquence.

     5.11 y a un aspect encore plus subtil et même philosophique inhérent à l'ensemble des problèmes de gestion des risques catastrophiques, qui se rapporte à la notion de science et d'incertitude. Le témoignage de William Ruckelshaus, qui a été le premier Administrateur de l'EPA (Agence de Protection de l'Environnement) aux Etats-Unis, est à cet égard très révélateur. Il écrit: "[En 1970] les principes à la base de la création de l'EPA étaient fondés sur la conviction que nous connaissions nos cibles et la manière de les atteindre [...] mais [...] il est apparu très rapidement que notre base scientifique était malheureusement insuffisante."(2)
     Il admet ensuite que "l'EPA était souvent obligée d'agir dans des conditions d'incertitude scientifique considérable". En fait, une sorte d'utopie culturelle et sociale a commencé à être remise en cause dans les années 70: l'idée selon laquelle la science apporte la certitude. Nous supposons aussi que cette idée a pendant longtemps été responsable de l'attitude de ceux qui considéraient l'activité de l'assurance comme quelque chose de marginal, pouvant un jour être éliminé par une gestion parfaite et sans risque des systèmes économiques, grâce à un niveau supérieur de connaissances scientifiques. En fait, c'est tout à fait le contraire: la science peut seulement procéder par hypothèses contradictoires et expérimentations. Perpétuellement à la recherche de nouvelles connaissances, elle opère avec une multitude d'hypothèses qui avec le temps sont écartées et abandonnées. La science procède d'une méthode à la mesure du sérieux de celui qui cherche à améliorer les connaissances, mais n'est pas là pour apporter des certitudes définitives. Paradoxalement, plus nous apprenons et plus nous ouvrons les portes sur une multitude de nouveaux problèmes et de questions sans réponse. Nous mesurons notre combat face à l'ignorance par notre capacité et notre aptitude à poser plus de questions plutôt qu'à trouver des réponses certaines. De nos jours, il y a un consensus croissant selon lequel la science est beaucoup plus un maniement d'incertitudes qu'une garantie de certitudes. (3) Nous travaillons également dans ce sens par l'organisation régulière de séminaires sur "les risques et la société" avec la participation de scientifiques du plus haut niveau. Il est aussi très significatif de noter que des compagnies d'assurance ont publié des livres, comme par exemple la Bayerische Rückversicherung sur "Risques et Incertitude" (V.V.W. Karlsruhe, 1987).
     L'industrie de l'assurance a eu en pratique à faire face à ce problème d'incertitude scientifique, entre autres dans le cas d'EIL (Responsabilités pour atteintes à l'environnement): l'origine du dommage en termes de facteurs générant les sinistres, leur localisation dans le temps et dans l'espace et, plus généralement, le lien entre une cause claire et définie d'une part et ses effets de l'autre, sont notoirement sujets, dans la plupart des cas, à une grande incertitude

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Nous sommes bien loin d'une situation où l'on pourrait dire qu'un incendie que tout le monde peut voir est à l'origine de la destruction d'un bâtiment à un moment et un endroit précis. Par conséquent, le problème ici n'est pas seulement de faire face à des niveaux de risques de plus en plus élevés, mais aussi de savoir gérer cette incertitude croissante. C'est la qualité de la gestion des risques qui a changé. Toutefois, il existe de courageuses tentatives d'assurance pour faire face au problème en améliorant entre autres la capacité de réduire autant que possible l'incertitude par des analyses techniques en ingénierie jointes à des méthodes modernes d'assurance. (4)
     De la même manière, la controverse et l'expérience acquise sur l'amiante, comme les perspectives de développement futur du SIDA donnent la mesure des défis lancés à l'assurance et de la variété des causes pouvant engendrer des catastrophes.

     6. Nous pourrions probablement aussi prendre en considération une autre raison fondamentale du changement de qualité des risques. Cela concerne le passage de la révolution industrielle à ce que beaucoup aujourd'hui définissent comme une économie post industrielle ou de services. La révolution industrielle était dominée essentiellement par la nécessité de produire des biens et l'assurance était surtout préoccupée de couvrir la valeur de remplacement. Dans l'économie de services, les dommages sont causés de plus en plus par un mauvais fonctionnement ou un dysfonctionnement de systèmes dans lesquels la panne d'un seul élément de machine ou d'un ordinateur pourrait elle-même être secondaire. En d'autres termes, la valeur économique est liée de plus en plus à l'idée que les personnes, les produits de même que le matériel doivent toujours avoir le rendement adéquat. La demande des consommateurs à tous les niveaux (aussi bien industrielle que privée) est par conséquent de plus en plus sensible aux résultats attendus et c'est probablement la raison majeure du développement des sinistres Responsabilité Civile dans tous les secteurs d'activités. Notre hypothèse ici est que la demande de résultats ou de performances prend de plus en plus le pas sur la demande de biens matériels. Ce phénomène est lié au très simple fait que par exemple, dans nos bureaux, lorsque nous possédons un photocopieur, nous préférons souscrire un contrat de maintenance parce que la valeur de tout outil est liée étroitement à son aptitude à fonctionner correctement et de manière continue, tel que prévu.

     7. Le point précédent doit être vu en relation étroite avec un autre sujet fondamental concernant la gestion actuelle des risques: la signification économique et les conséquences des développements judiciaires. Les juges, les jurés, les règlements et les lois imposent une variété de contraintes de coûts à toutes les activités économiques. La profession juridique dans son ensemble est devenue un agent économique significatif et important. En tant que telle, elle oblige à lier la perception de son impact sur les coûts et les bénéfices à un minimum de rationalité économique.
Il est impossible de nos jours de considérer une action en justice sans tenir compte des véritables effets économiques directs et indirects qu'elle peut entraîner.

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Il est par conséquent vital, pour une gestion des risques appropriée dans notre économie moderne, qu'un nombre de plus en plus important de passerelles soient lancées entre les professions juridiques et économiques. (5) Les actions en justice conduites sans une compréhension claire des questions et conséquences économiques sont potentiellement, elles aussi, une source de résultats catastrophiques.
     Il est aussi très net que les économistes ne peuvent pas, de nos jours, évaluer vraiment correctement un développement de marché, sans prendre en considération les contraintes juridiques existantes. Tous les économistes devraient eux aussi étudier dès le début de leurs études à l'université l'analyse du coût des décisions judiciaires.

     8. Il y a une autre question clef, concernant la façon selon laquelle la rationalité économique est normalement prise en compte, et qui est depuis longtemps connue des assureurs:
l'incertitude dans le temps.
     Le temps de référence ou durée d'un phénomène économique a été jusqu'à présent pris en compte en théorie économique d'une façon tout à fait inadaptée en ce qui concerne la gestion des risques et l'incertitude dans le temps. L'étude des cycles (cycles d'affaires, cycles à long terme, cycles de vie) est à cet égard d'une pertinence très relative. En fait, la rationalité économique est encore essentiellement basée sur des optimisations faites en référence àdes périodes d'une année. Et la notion la plus fondarnentale de pur équilibre de marché joue en général en faveur d'estimations à court terme.
     Il est évident pour les assureurs et pour les réassureurs, depuis des décennies, que les risques catastrophiques nécessitent une référence dans le temps qul peut atteindre dix ans, vingt ans, ou même plus. Le simple aménagement de classes de risques difficiles à gérer, dont la fréquence est faible et l'amplitude élevée, ne peut en général être mené à bien que basé sur un étalement sur de longues périodes de temps.
     Il y a toujours eu ici conflit entre la rationalité de l'assurance en termes de gestion des catastrophes et le comportement économique actuel, qu'il s'agisse de la théorie générale ou de systèmes fiscaux et comptables pratiques, essayant de tout réduire à une "rationalité annuelle". Demander des provisions spéciales pour risques catastrophiques a toujours mis les assureurs et plus particulièrement les réassureurs dans la position de ceux qui réclament des exceptions à la règle générale. Il est en fait "ridicule [...] que [...] dans le plupart des pays du monde, les assureurs doivent payer des impôts sur la part des bénéfices annuels qui provient des primes catastrophe dans les années sans sinistre majeur." (6)
     Considérant la faible marge de manoeuvre dont dispose l'Association de Genève dans ce domaine, nous essayons en fait de soumettre à la pensée économique l'idée qu'une rationalité économique moderne et une possibilité réelle d'optimiser l'utilisation des ressources sont liées à la définition d'une durée de temps optimum en fonction de différents phénomènes économiques. (7)

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RECHERCHE DU "MAXIMUM ASSURABLE" ET SA
GESTION

     9. Savoir ce qui est "assurable" est une des clefs de la bonne compréhension, au sens économique, de ce qu'est l'assurance et de ses possibilités d'action. C'est justement la préoccupation permanente de l'Association de Genève de promouvoir chez les économistes., en toute occasion, la discussion et la recherche sur cette notion.
     Comme Fedor Nierhaus l'a clairement exprimé: "Pour les risques majeurs et les événements catastrophiques, il y a des limites à ce qui est assurable. Dans certains cas, même à l'échelle mondiale, un équilibre des risques et des résultats dans l'espace et dans le temps est impossible. Pour la stratégie des assureurs pris un par un, le problème crucial est de ne pas surexposer l'actif net. Pour le marché dans son ensemble, le problème stratégique est que le marché pourrait ne pas être capable de fournir la capacité nécessaire ou, pire encore, qu'il pourrait avoir surexposé ses actifs nets totaux. Ceci montre surtout à quel point il est indispensable pour tout assureur ou réassureur de savoir évaluer les risques et plus particulièrement les cumuls."(8)

     10. Les réassureurs professionnels sont, en la circonstance, beaucoup plus qualifiés que je ne le suis pour détailler les mesures spécifiques et les initiatives qu'ils doivent prendre dans ce domaine. Je me limiterai ici à quelques remarques et études récentes.
     Pour beaucoup, la préoccupation est d'aller aussi loin que possible dans "l'impossible". Par exemple, Patrick Peugeot souligne que l'industrie de la réassurance peut aller jusqu'à plus d'un milliard de francs suisses dans le cas de tempêtes et que, donc, l'intervention de l'Etat au titre des catastrophes naturelles peut être superflue dans certains cas. (9)
     Du point de vue de la recherche, il est intéressant de rappeler, à cet égard, l'étude faite par l'IRAC (Industry Research Advisory Council en Illinois), qui a mis au point après le passage de deux ouragans en 1960, des modèles de simulation évaluant les dommages pouvant être occasionnés par les ouragans aux U.S.A.: chacun de ces deux ouragans pourrait coûter aujourd'hui sept milliards de dollars. L'étude a établi que les sinistres provenant de ces deux tempêtes auraient concerné au moins 448 assureurs américains et 664 réassureurs à l'étranger. Les assureurs américains Property/Casualty souscrivant en tempête auraient perdu dans l'ensemble environ 6,5% de leurs réserves pour une seule tempête évaluée à sept milliards et 13,3% pour deux tempêtes de même importance. Les réassureurs professionnels américains auraient globalement subi un dommage financier plus important, perdant environ 17% de leurs réserves pour une seule tempête et plus de 34% pour deux tempêtes consécutives. Pire encore pour les réassureurs du Royaume-Uni qui auraient perdu environ 20% de leurs réserves pour une seule tempête et plus de 40% pour les deux combinées. (10)
     Cette étude met fort à propos en évidence la nécessité d'essayer, dans la mesure du possible, d'évaluer le degré de vulnérabilité de la communauté mondiale des assureurs et des réassureurs.
     Il est en outre intéressant de noter que pour les deux tempêtes en question, le nombre de compagnies concernées serait de 1'112. A ce nombre s'ajoutent 616 compagnies qui auraient été touchées plusieurs fois par le jeu des diverses formes de rétrocession.

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     11. Les catastrophes ont une dimension qui dépasse la simple couverture de l'industrie de l'assurance: il s'agit de leurs coûts totaux pour l'ensemble de la communauté économique.
     Par exemple, dans le cas du tremblement de terre de Managua en 1972, le coût total a été estimé à $ 800 millions, alors que les sinistres assurés se sont élevés à $ 90 millions. Dans le cas du tremblement de terre du Guatemala, le coût total a été estimé à $ 1,1 milliard alors que les sinistres assurés n'ont atteint que $ 150 millions. (11)
     Pour évaluer et mettre en évidence le rôle de la gestion des risques de toutes sortes, la référence aux sinistres totaux réels est d'un intérêt évident: suivant la même logique, l'Association de Genève a mené, il y a quelques années, une étude établissant qu'en incendie, le coût économique à la charge des différents pays représente 1% du revenu national. (12) Le secteur assurance assume, lui, environ un tiers de ces sinistres.
     Il est donc clair que tout sinistre est, en fait, pris en charge et géré à différents niveaux:

     - le coût définitif supporté directement par la société elle-même;
     - les coûts et compensations supportés d'une manière ou d'une autre par les gouvernements;
     - la couverture en réassurance;
     - la couverture en assurance directe.

     Pour tout sinistre économique, une redistribution s'opère de facto à ces quatre niveaux.
     Seuls l'assureur et le réassureur essaient vraiment de résoudre ces problèmes d'une façon professionnelle et il nous semble que si leur façon d'identifier, gérer et contrôler les risques pouvait être mieux comprise aux deux autres niveaux, cela aurait un effet positif sur l'ensemble de la société.
     Le second point fondamental et évident, sur un plan stratégique, est de définir le maximum "assurable" et le niveau à partir duquel, directement ou indirectement, les gouvernements devront inévitablement jouer le rôle du réassureur de la plus haute tranche. La question reste ouverte de savoir si cette division des fonctions est quelque chose qui peut ou même doit être négocié ou s'il appartient simplement à la réassurance de ne pas s'engager au-delà de ses moyens.
     Se référant en particulier aux risques spatiaux, William Thiele suggère que, pour ces risques au moins, "le rôle du gouvernement en tant que souscripteur de risque est nécessaire. Les lourds problèmes de concentration, variation et dispersion limitée des risques ne peuvent être résolus par le marché que si l'Etat intervient pour les réduire à un niveau maîtrisable."
     Dans le même article (13), William Thiele se réfère aussi à un certain nombre de cas historiques comme par exemple celui des "premières entreprises anglaises en Amérique, formées par des projets financés et organisés par la Cour élizabéthaine et qui, entre l'époque de la découverte des colonies du Nouveau Monde et le stade de leur plein développement, ont connu sur le plan de la souscription un environnement très différent. Le développement du Pérou colonial offre un exemple de passage d'une exploration étatique à une exploitation commerciale financée par des capitaux privés." 

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Rapporté au problème des catastrophes naturelles de différentes origines, ceci impliquerait une accentuation du rôle de l'Etat dans la stimulation d'un type de développement économique où les expositions seraient dans toute la mesure du possible limitées et en tout cas intégrées, comme nous l'avons dit au début, dans une vision économique plus stratégique de l'économie d'échelle proprement dite.
     D'autre part, Fedor Nierliaus rappelle que "pendant de longues années, aux Etats-Unis, des efforts ont été faits par les assureurs pour que, dans le cas d'une catastrophe naturelle majeure, le gouvernement soit impliqué en tant que réassureur de dernier recours. Mais nous devons réaliser alors que c'est admettre ouvertement que le marché dans son ensemble s'est engagé au-delà de ses limites, essentiellement parce qu'il n'a pas contrôlé ses engagements par événement et qu en fait il a accepté des engagements illimités."(14)

     12. Au niveau économique global, les limites de l"'assurabilité" (privée) dépendent de la disponibilité de capacité, qui n'est bien entendu pas une notion absolue en soi, mais qui est fonction de nombreux facteurs, dont certains sont également liés au cycle économique de l'assurance. Nous voudrions ici rappeler seulement deux point essentiels, qui nécessiteraient chacun une recherche spécifique:

     a) Comme pendant toutes les périodes de bouleversement économique, la capacité en assurance tend à émaner d'une multiplicité d'organismes d'assurance. En dehors des compagnies d'assurance traditionnelles et des mutuelles, il serait intéressant de savoir clairement quel est le complément de capacité offert à ce jour par des organisations telles que captives, groupes de rétention de risques, pools et autres organisations et systèmes nés en marge de l'industrie de l'assurance, et comment variera ce complément dans les dix prochaines années. Pour une grande part, de telles institutions prennent souvent dans la pratique une forme nouvelle dans le système de distribution de l'assurance. Certaines sont probablement la préfiguration de futures compagnies d'assurance importantes de la même façon que certaines institutions captives sont devenues, pendant le siècle dernier, des groupes d'assurance de premier plan.
    b) La gestion des risques catastrophiques, ainsi que l'interdépendance croissante de l'économie mondiale fonctionnant au moins en partie parallèlement, amènent à prévoir aisément que le besoin mondial d'un système d'assurance bien organisé à travers le monde est un des sujets essentiels de demain. 

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 Après tout, il n'y a quasiment pas d'autre activité dans le monde qui soit aussi internationale que la réassurance. En tenant compte de la spectaculaire amélioration des conditions économiques d'une population mondiale qui atteindra dans les deux ou trois prochaines décennies six à sept milliards, il y a place pour un formidable défi de dimension jamais vue auparavant.

     13. Il nous est absolument impossible d'omettre, dans cette
courte et partielle liste de points importants, l'environnement financier qui conditionne le fonctionnement adéquat de toutes les transactions financières, y compris la répartition mondiale des risques. La volatilité des monnaies (inflation) et des taux de change influence l'efficacité du fonctionnement du système. Bien sûr, la règle de concurrence rend le problème moins dramatique, mais vu que l'internationalisation des affaires et des activités de toutes sortes augmente, la façon dont le système monétaire mondial fonctionnera dans les prochaines décennies est évidemment une question importante. L'innovation la plus significative pourrait bien être également le résultat des efforts d'unification économique européenne et la façon dont ils évolueront sur ce terrain pendant les dix prochaines années.

     14. J'ai essayé, dans cet article, de proposer une liste des vrais problèmes économiques et financiers ayant rapport à la gestion des risques catastrophiques. Des questions telles que celle-ci mettent en évidence les défis croissants de l'assurance et de la réassurance et leur rôle économique de plus en plus grand. Cette importance nouvelle des problèmes d'assurance pour le développement de la société et de l'économie exige une vision stratégique nécessitant de plus en plus la prise en compte de l'expérience et du professionnalisme, en dehors du secteur de l'assurance proprement dit. La leçon même à tirer de l'augmentation des risques et l'incertitude dans notre société, est d'essayer d'éviter des conclusions hâtives, définitives et utopiques. Rappelons-nous simplement l'avertissement du poète danois Piet Hein, dans une traduction libre:

     "Our simple problems often grew
     to mysteries we fumbled over
     because of lines we nimbly drew
     and later neatly stumbled over."

     "Nos problèmes simples souvent ont fini en mystères sur lesquels nous avons tâtonné puis joliment trébuché en raison des barrières que nous avons dressées à la légère."

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NOTES

1. Tiré de Gerhard Berz, "Recherches et statistiques sur les catastrophes naturelles", in Les Cahiers de Geneve sur le Risque et l'Assurance, no 31, avril 1984, pages 135-137. Pour une analyse professionnelle des catastrophes et de l'assurance, voir l'ensemble des parutions des Cahiers de Genève, no 30, 31 et 32.
2. W. Ruckelshaus, "La Science du Risque et la Démocratie", in Questions de Science et de Technologie, printemps 1985.
3. L'Association de Genève a essayé de développer ce débat, parmi d'autres, dans la publication "Remarques sur l'incertitude de l'économie" par Walter Weisskopf in Les Cahiers de Genève no 33, octobre 1984.
4. Voir par exemple l'article: "Le marché de la couverture EIL s'améliore", Business Insurance, le 21 mars 1988, page 3.
5. C'est également pour cette raison que l'Association de Genève stimule, par des congrès et des séminaires, les rencontres entre juristes et économistes. Voir par exemple "les règlements en matière de responsabilité, assurance et sécurité", in Les Cahiers de Genève, no 43, avril 1987
6. Voir par exemple le chapitre sur "Le problème des législations fiscales" dans "L'assurance des catastrophes" par A. Munkhammar et R. Themptander in Les cahiers de Genève, no 31, avril 1984.
7. Voir l'étude réalisée sur cette question générale pour la Société de Banque Suisse par Max Börlin et Walter Stahel, "Stratégie
économique de la durabilité", in Cahiers SBS, no 32, novembre 1987.
8. Voir "Une approche stratégique de "l'assurable"", par F. Nierhaus, Les Cahiers de Genève, no 39, avril 1987.
9. Voir L'ARGUS, Paris, 8 janvier 1988, pages 73-76
10. Voir "Sinistres catastrophiques - Comment l'industrie de l'assurance supporterait deux ouragans de sept milliards" publié par le conseil consultatif de recherches industrielles, novembre 1986 (rapport disponible au 1200 Harger Road, Suite 222, Oak Brook, Illinois, 605 21).
11. Voir Nigel Thom, "Réassurance et catastrophes naturelles",   in Les Cahiers de Genève, no 31, avril 1984, pages 167-174.
12. Voir Tom Wilmot, "Les coûts européens de l'incendie: le ruineux vide statistique", Les Cahiers de Genève , no 13, octobre 1979.
13. William Thiele, "Evaluation du rôle de l'assurance dans la commercialisation de l'espace", in American Enterprise, l'emploi limité et commercial de l'espace, volume 3, publié par le Centre juridique national d'intérêt public, Washington, 1987.
14. Voir Fedor Nierhaus, op. cit.


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