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FRIEDRICH VON HAYEK Parmi les nombreuses raisons qui devraient
nous inciter à la modestie, nous autres universitaires, et plus
généralement les intellectuels, l'une des plus préoccupantes
me paraît être notre vulnérabilité, voire notre
extrême docilité, face à la mode. Dès 1750,
dans son ouvrage Della moneta, l'abbé Ferdinando Galiani
(1) considérait la mode comme une "maladie de l'esprit humain".
Si seuls étaient impliqués nos goûts vestimentaires
ou autres, on en prendrait son parti. Mais que, à quelques exceptions
près, l'intelligentsia d'un pays, voire de plusieurs, s'interdise
tout esprit critique face à une idéologie, voilà qui
en dit long sur le manque de conviction, de caractère et de sagesse
de la majorité des représentants des sciences sociales et
peut-être des sciences tout court. Tel fut le cas avec le marxisme
en France et dans la plupart des pays latins pendant plusieurs décennies
après la Deuxième Guerre mondiaie. Tel est à nouveau
le cas, à l'échelle mondiale cette fois, avec le néo-libéralisme
dont les prophètes sont Ludwig von Mises, Walter Lippmann, Milton
Friedman et Friedrich August von Hayek, auxquels on ajoute à présent
les chefs de file "libertariens" et "anarcho-capitalistes" américains.
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On identifie trop souvent le néo-libéralisme à certains de leurs hiérophantes, à commencer par Hayek. Le procédé est commode, mais il n'est pas très équitable car la vérité est que, à l'instar de tout être vivant, le penseur évolue, fût-ce à son insu, et que Hayek n'a pas échappé à ce sort commun des intellectuels. Les présentes "Réflexions" reprennent
pour l'essentiel l'argumentation d'une contribution intitulée "La
justice sociale, sa contestation par Hayek et les néolibéraux,
sa justification" qui fut présentée au Colloque Social
Justice: For and against, tenu à Genève les 13, 14 et 15
février 1992 sous les auspices du Département de philosophie
de la Faculté des lettres et de la Faculté de droit de l'Université
de Genève. Elles sont publiées simultanément par les
Cahiers
genevois et romans de sécurité sociale (CGSS) No 9-1992.
p.35
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| Ainsi, dans la préface
à La route de la servitude, l'auteur confessait que, socialiste
dans sa jeunesse, le fait d'être devenu économiste de profession
l'avait conduit à changer d'avis. Néanmoins, dans cet ouvrage
écrit à Cambridge en 1943, Hayek ne se montrait nullement
hostile au principe de la mise en place par l'Etat d'une protection sociale
étendue en faveur de tous ceux qui tomberaient dans l'indigence
ainsi que d'un système complet d'assurances sociales protégeant
"les individus contre les hasards courants de la vie, contre lesquels peu
de gens peuvent se garantir eux-mêmes."(3) Et, sans doute influencé
par le Zeitgeist de l'époque du Rapport Beveridge, le véritable
fondateur des systèmes modernes de sécurité sociale,
il allait jusqu'à écrire: "Il y a enfin un problème
de la plus haute importance, celui de la lutte contre les fluctuations
générales de l'activité économique et les vagues
périodiques de chômage massif qui les accompagnent. C'est
bien là un des plus graves et plus délicats problèmes
de notre temps. Sa solution exigerait un effort de planisme, pris au sens
positif, mais elle n'implique pas, ou ne devrait pas impliquer, le genre
de planisme qui supprimerait le marché."(4)
Poursuivant son évolution idéologique vers une survalorisation de la rentabilité et du marché, il devait par la suite remettre en cause le principe même de la justice sociale, notamment dans son magnum opus de 1978 intitulé Law, Legislation and Liberty, c'est-à-dire Droit, législation et liberté, dont le deuxième tome porte en sous-titre ces mots Le mirage de la justice sociale.(5) Dans le cadre limité de ces quelques réflexions, nous nous fonderons principalement, mais non point exclusivement, sur cet ouvrage sans d'ailleurs chercher à tirer parti de l'évolution antérieure de Hayek, mais en ne l'oubliant pas non plus, car elle permet peut-être de mieux apprécier certaines difficultés nées de l'apparente contradiction entre différentes propositions de l'auteur. La contestation par Hayek de la justice sociale procède de sa philosophie politique qui se veut traditionaliste et pragmatique dans l'ordre juridique comme dans l'ordre économique, mais, à l'instar du philosophe Karl Popper qu'il cite volontiers, dogmatique quant à la défense de la liberté dans l'ordre politique. (3) Friedrich Von Hayek, The Road to Serfdom (1944), traduit
en français par G. Blumterg sous le titre de La route de la servitude,
Librairie de Médicis, Paris, 1946, 2ème éd. PUF, Paris,
1985, p. 90.
(suite)
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Ayant horreur du rationalisme "constructiviste" issu de René Descartes, mais aussi de Jean-Jacques Rousseau et du socialisme, souvent identifié au marxisme, voire au marxisme-léninisme, Hayek est un admirateur fervent de toute évolution sociale spontanée et autorégulée qui, si on lui épargne les interventions du pouvoir, aboutit, selon lui, à établir des réseaux autrement complexes et satisfaisants pour l'ensemble de la société, y compris les moins bien lotis, que ceux, artificiels, rigides, contre-productifs et dispendieux que s'efforcent d'imposer les "redistributions" autoritaires, même et surtout lorsqu'elles s'inspirent des meilleures intentions. Au demeurant, la prédominance des structures organisationnelles sur les systèmes spontanés, du droit public sur le droit privé, des ordres de l'autorité sur l'ordre évolutif spontané issu de la libre concurrence généralisée ne saurait manquer, selon lui, d'entraver l'émergence en cours de la Grande Société de marché qui est en passe d'instaurer à l'échelle mondiale la libre circulation des personnes, des services et des biens.(6) RÉFUTATION DE QUELQUES ARGUMENTS
Pour Hayek, il n'est pas plus raisonnable de
déclarer injuste la calamité qui frappe une famille, alors
qu'une autre accumule les réussites, que de tenir la société
pour responsable de la misère ou de l'infortune d'une partie de
ses membres.(7) Car, "l'exigence de justice sociale est adressée
non à l'individu mais à la société, alors que
la société, au sens strict qui la distingue de l'appareil
de gouvernement, est incapable d'agir pour un but déterrniné."(8)
(6) Friedrich von Hayek, Droit. législation et liberté, op. cit. T.1, pp. 59, 60, 72, 138, 159; T.II, pp. 75 et 5S; T.III, pp. 64-66, 113, 183 et ss. (7) Ibid., T.II, p. 83. (8) Ibid., T.II, p. 77 (9) Ibid., T.II, p. 164. p.36
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| Il est, à notre avis, fallacieux
de tirer argument de ce qu'un concept est partiellement indéterminé
pour lui refuser tout contenu. On pourrait en dire tout autant du concept
de liberté et de pratiquement tous les concepts utilisés
en sciences sociales qui tous sont entourés d'un coefficient d'indétermination
qu'il faut constamment tenter de réduire mais qu'il est vain de
prétendre éliminer totalement en l'absence de l'adhésion
universelle à une vérité transcendante. A nos yeux,
cet argument de Hayek n'est donc pas très sérieux.
RÉFUTATION DE QUELQUES ARGUMENTS ÉTHIQUES "Une grande partie de ce que l'on fait actuellement
au nom de la justice sociale est ainsi non seulement injuste mais hautement
antisocial au sens véritable du mot: cela se ramène simplement
à la protection des intérêts installés dans
des positions de force."(10)
(10) Ibid., TII, p. 115.
(suite)
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Selon Hayek, bien qu'elle se réclame de grands idéaux de solidarité, cette exploitation n'en procèderait pas moins d'une résurgence des pulsions "tribales", constitutives de tous les socialismes, contre la discipline des règles abstraites impersonnelles inhérentes à l"'ordre de marché" de la Grande Société. Autrement dit, elle consacrerait une révolte de la "morale tribale" contre la "justice universelle."(14) De telles affirmations ont au moins le mérite d'attirer l'attention sur leurs prémisses fallacieuses sus-mentionnées ainsi que sur leurs postulats plus ou moins implicites que nous nous efforcerons de cerner plus loin. Elles constituent à nos yeux une variante particulièrement virulente de l'idéologie économique issue d'Adam Smith(15) que Pierre Rosanvallon appelle le "capitalisme utopique."(16) SOUDAIN RALLIEMENT DE HAYEK AUX PRATIQUES DE PROTECTION SOCIALE Vers la fin du chapitre de Droit, législation
et liberté intitulé "Justice sociale ou distributive",
se trouve un alinéa par lequel Hayek concède subitement et
presque subrepticement en pratique l'essentiel de ce qu'il condamne en
théorie et par principe. En voici le texte intégral:
(14) F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, op. Cit., T.II, p.179. (15) Adam Smith (1723-1790), philosophe et économiste écossais, est surtout connu par son ouvrage célèhre The Wealth of Nations (La richesse des nations) de 1776. On oublie parfois qu'il n'enseigna pas l'économie politique, qui n'était pas alors une discipline universitaire, mais bien la philosophie morale qu'il illustra notamment par son ouvrage de 1759 intitulé The Theory of Moral Sentiments (Théorie des sentiments moraux). (l6) Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique, Critique de l'idéologie économique, Collection sociologie politique, Seuil, Paris. 1979. (17) F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., T.II, p. 105. p.37
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| Il n'en reste pas moins que les
réserves posées par Hayek dans ce texte sont loin d'être
limpides. Sans doute n'est-il guère contesté que les prestations
sociales généralement fournies dans les pays industrialisés
le soient hors marché ni qu'elles puissent être considérées
comme une manière d'assurance souscrite unanimement contre le dénuement.
Relevons qu'elles sont tout autant une assurance collective contre le désordre,
ce que Hayek se garde d'expliciter de peur v'raisemblablement de trop accorder
à l'Etat. Mais de deux choses l'une, ou bien l'on considère
que la rémunération des services rendus par les fonctionnaires
chargés d'administrer ces prestations est assujettie aux lois du
marché, ce qui est juridiquement faux mais économiquement
défendable, ou bien l'on tient à ce qu'elle soit fixée
par adjudication à des entreprises privées ensuite de leur
mise aux enchères. Cette dernière hypothèse reviendrait
à amputer d'une marge bénéficiaire la prime d'une
assurance d'intérêt public, et ce pour des raisons idéologiques
qui n'ont rien à voir avec l'intérêt de tous
et moins encore avec le prétendu devoir moral rendu curieusement
presque honteux au regard du mécanisme impersonnel du marché.
Dans le premier cas, la réserve posée par Hayek serait purement
formelle, ce qui la rendrait insignifiante, dans le second elle aurait
bien un contenu normatif mais également un effet contreproductif,
ce qui la rendrait absurde.
EXPLICITATION DE QUELQUES POSTULATS
L'un des postulats implicites de Hayek réside
dans sa conviction que l'économie est promise à une croissance
illimitée, à vues humaines, et qu'elle est à même
d'assurer l'amélioration du sort même des plus défavorisés.
Sa confiance dans la croissance et dans ses résultats socialement
bénéfiques affleure toutefois dans un passage de Droit,
législation et liberté.(18)
(18) F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., T. II, p. 158. (19) Nicholas Georgescu-Roegen, Analytical Economics, Issues and Problems, Forvard by Paul A. Samuelson, Harvard University Press, Cambridge. Massachusetts, 1966; The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1971; Energy and Economic Myths, Pergamon, New York. 1976. Cf. en français Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance, entropie, écologie, économie, traduit et préfacé par Ivo Rens et Jacques Grinevald. Pietre-Marcel Favre. Lausanne. 1979. (20) Herman Daly ed.. Essays toward a Steady-State Economy. W. H. Freeman and Company, San Francisco. 1973; Steady State Economics, The Economics of Biophysical Equilibrium and Moral Growth, W. H. Freeman and Company. San Francisco, 1977. (21) René Passet, L'économique et le vivant, Traces, Payot, Paris. 1979. (22) José Manuel Naredo, La economía en evolución, Historia y perspectivas de las categorías básicas del pensamiento económico, Siglo XXI de España, Madrid, 1987. (suite)
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Si la plupart des autres économistes restent attachés au mirage de la croissance, il convient de relever qu'ils sont souvent demeurés à l'écart de l'évolution des sciences naturelles, notamment de la thermodynamique et de la biologie. Significativement, c'est le cas de Hayek lui-même, tout Prix Nobel de science économique qu'il est. En effet, son épistémologie date du paradigme néo-classique de Jevons(23), Pareto(24) et Walras(25) comme l'atteste sa prise de position suivante: "Il n'y a probablement aucune exagération à dire que chaque progrès important de la théorie économique pendant les cent dernières années a été un pas de plus dans l'application cohérente du subjectivisme. Il va sans dire que les objets de l'activité économique ne peuvent être définis de façon objective, mais par référence à un dessein humain. Une marchandise ou un bien économique, la nourriture ou la monnaie ne peuvent se définir en termes physiques, mais seulement d'après les opinions que les gens professent à l'égard des choses."(26) Illustrant à son insu le "mauvais usage de la raison" qu'il se propose de pourfendre, Hayek a manifestement succombé à ce que Georgescu-Roegen dénonce comme le "pire fétichisme économique, le fétichisme de la monnaie".(27) Certes, ce texte date de 1952. Mais, à notre connaissance, rien dans le reste de son oeuvre n'indique qu'il ait évolué dans l'ordre épistémologique, bien au contraire. Afin de résumer l'objection, précisons les thèses en présence. Pour Hayek comme pour la plupart des économistes néoclassiques et pour nombre d'autres économistes de nos jours encore, le processus économique, quoique fondamentalement subjectif, ne peut être appréhendé que sur le modèle de la mécanique rationnelle. Pour Georgescu-Roegen et les autres bioéconomistes, le processus économique transforme objectivement de la matière et de l'énergie, mais ses agents tant producteurs que consommateurs étant des hommes, il ne peut être approché que dans le prolongement des sciences du vivant. D'ailleurs, les processus biologiques eux-mêmes sont assujettis aux lois régissant la matière et l'énergie, à commencer par la plus fondamentale de ces lois, à savoir le deuxième principe de la thermodynamique, autrement dit la loi d'entropie. L'apport exceptionnel de Georgescu-Roegen dans la mise en évidence de l'ancrage biologique et thermodynamique du processus économique explique aussi les controverses et surtout le profond malaise qu'il a suscités dans la communauté des économistes.(28) (23) William Stanley Jevons (1835-1882), économiste néo-classique britannique auteur notamment de Principles of Science, en 1874, qui prlsente les lois de l'économie comme rigoureusement analogues à celles qui régissent la physique. (24) Vilfredo Pareto (1848-1923), économiste et sociologue italien qui professa à l'Université de Lausanne et qui fut l'auteur notamment d'un Cours d'économie politique (1896-7) et d'un Traité de sociologie générale (1916). (25) Léon Walras (1834-1910), économiste français qui professa à l'Université de Lausanne et dont les Eléments d'économie politique pure parus en 1874-1877 passent pour l'une des premières analyses mathématiques de l'équilibre économique général. (26) Friedrich Von Hayek, Scientisme et sciences sociales. Essai sur le mauvais usage de la raison, op. cit.,p. 26. (27) Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance, entropie, écologie, économie, op. cit. (28) cf. à ce sujet Stefano Zamagni, Georgescu-Roegen, i fondamenti della teoria del consumatore, Etas Libri, Milano, 1979. p.38
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| Toutefois, les représentants
qualifiés des sciences de la Terre et des sciences du vivant sont
de plus en plus nombreux à faire leur les préoccupations,
sinon toutes les thèses, des bioéconomistes. Non seulement
le processus économique s'inscrit-il dans l'environnement matériel,
mais encore interfère-t-il de plus en plus, depuis la révolution
industrielle, avec cet environnement au point de perturber toujours davantage
les grands cycles bio - géo - chimiques de la Biosphère(29)
dans laquelle l'humanité et, jusqu'à preuve du contraire,
le vivant sont confinés.
De tout ceci il résulte que Hayek et ses émules sont absolument hors d'état d'appréhender autrement qu'en termes purement idéologiques la problématique mondiale à commencer par ses aspects pourtant les plus spectaculaires constitués par la destruction de la nature qu'attestent d'innombrables études scientifiques et notamment cette somme de connaissances récemment publiée par B.L. Turner II.(30) Il résulte encore qu'ils sont hors d'état de comprendre la pertinence de l'écologie scientifique pour une nouvelle approche de la science économique.(31) Il en résulte aussi qu'ils sont incapables de conjecturer pour l'humanité une perspective autre que la croissance illimitée qui, selon Georgescu-Roegen, est condamnée, en tout cas à terme, par la nature entropique du processus économique: "Il se peut - écrit Georgescu-Roegen - que le développement économique fondé sur l'abondance industrielle soit un bienfait pour nous et pour ceux qui pourront en bénéficier dans un proche avenir: il n'en reste pas moins opposé à l'intérêt de l'espèce humaine dans son ensemble, si du moins son intérêt est de durer autant que le permet sa dot de basse entropie. Au travers de ce paradoxe du développement économique, nous pouvons saisir le prix dont l'homme doit payer le privilège unique que constitue sa capacité de dépasser ses limites biologiques dans la lutte pour la vie. [...] Ayant multiplié ses moyens d'action biologiques par ses prothèses industrielles, l'homme ipso facto s'est rendu tributaire d'une source de subsistance très parcimonieuse, allant jusqu'à s'intoxiquer du luxe de la civilisation industrielle. Tout se passe comme si l'espèce humaine avait choisi de mener une vie brève mais excitante, laissant aux espèces moins ambitieuses une existence longue mais monotone. "(32) Etant donné le caractère subjectif et idéologique de sa science économique, Hayek ne peut manquer de se faire une représentation fallacieuse du marché lui-même qu'il considère toujours comme régi par la "main invisible" de la fameuse Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith. Il écrit en effet, "une fois exorcisé le démon malthusien, la croissance de l'aisance globale rend peu à peu le travail plus rare que le capital".(33) Relevons en passant combien significative est la tendance de Hayek à récuser le rappel aux faits concrets, biolo (29) cf. notamment Jacques Grinevald, "L'effet
de serre de la Biosphère. De la révolution thermo-industrielle
à l'écologie globale" in Stratégies Energétiques,
Biosphère et Société, Genève, mars 1990,
pp. 9 à 34; "note sur le terme Biosphère", (encore
à numériser) in Stratégies Energétiques,
Biosphère et Société, Genève, octobre 1991,
pp. 61 et 62.
(suite)
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giques et matériels auquel s'identifie le nom même de l'auteur de l' Essai sur le Principe de population. En un siècle qui, pour la première fois dans l'évolution de l'humanité, a déjà vu tripler le chiffre de la population humaine, comment faire abstraction de la démographie en économie? CARACTERES OPÉRATOIRE ET MYSTIFICATEUR DU MARCHÉ Tel que nous le connaissons à présent,
le marché apparaît tout au plus au milieu du XIXème
siècle.(34) Il est tributaire de plusieurs techniques, dont nous
verrons certaines plus loin, et de la monétarisation des échanges
sociaux qui est un processus lent et non encore achevé. Cela dit,
le marché n'est jamais que la rencontre de l'offre et de la demande
solvable. Il est donc totalement indifférent aux motivations de
cette demande et particulièrement à l'enracinement biologique
des besoins par opposition aux désirs. Hayek est tout autant insensible
à cette distinction: en particulier, la récurrence des besoins
biologiques chez l'être humain qui, pour survivre, doit en tout cas
s'alimenter quotidiennement, tandis qu'il peut surseoir, même indéfiniment,
à la satisfaction de ses désirs, ne retient jamais son attention
puisque aussi bien il part du principe que le marché de la Grande
Société y pourvoira.
(34) David S. Landes. L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, traduit de l'anglais par Louis Evrard, Gallimard, 1975 (éd. or. 1969) pp. 268 et ss. et Charles H. Pouthas, Démocraties et capitalisme (1848-1860), 3ème édition, PUF, Paris, 1961, passim.. (35) Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais matérialiste, mécaniste, individualiste et absolutiste, auteur du Léviathan (1651), personnification monstrueuse de l'Etst. p.39
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| En effet, les effets pervers dus à leur synergie
n'ont, à notre connaissance, guère été analysés
et moins encore critiqués. Peut-être la raison doit-elle en
être cherchée dans l'aveuglement idéologique industrialiste
commun à Marx et à l'immense majorité des économistes
libéraux quant aux effets négatifs à long terme de
ces innovations.
Aux XVIIème et XVIIIème siècles, le machinisme avait une importance économique négligeable, comme le révèle le frontispice bucolique de l'édition originale de The Wealth of Nations (La richesse des nations) en 1776 et, hormis quelques exceptions, les acteurs économiques étaient presque tous des personnes physiques, agissant à titre individuel, familial ou d'associés, tandis que, de nos jours, dans l'immense majorité des cas, au sein de notre civilisation industrielle, les employeurs sont des "personnes" dites "juridiques" ou "morales", donc des êtres de fiction confectionnés, pour l'essentiel, par les juristes du XIXème siècle(38), tandis que les employés, ouvriers ou non, restent constitués par des personnes seulement physiques. L'imagerie d'Epinal de la Révolution industrielle est tout entière braquée sur l'essor de la machine à vapeur, des grandes manufactures, de l'embrigadement de la main-d'oeuvre transformée en nouveau prolétariat, etc. En réalité, sa diffusion et son triomphe sont tout autant tributaires du recours aux sociétés de capitaux, qui a eu lieu presque parallèlement dans les différents pays européens, que de l'utilisation de la machine à vapeur. Nous irons jusqu'à dire que, dans l'ordre juridique et politique, ces sociétés sont l'équivalent de la machine à vapeur en ceci qu'elles multiplient l'efficacité des entrepreneurs dont certains deviendront des capitaines d'industrie, puis celle des financiers qui mettront à leur disposition non seulement les fonds et les crédits mais aussi les managers appelés à gérer les uns et les autres. Dans ces conditions, on conçoit que les pères fondateurs de l'économie politique que furent Adam Smith, Thomas Malthus(39), David Ricardo(40) ou Sismondi(41) (et a fortiori leurs (36) John Locke (1632-1704), philosophe anglais auteur d'un Essai sur l'entendement humain et de Deux traités sur le gouvernement civil parus en 1690. Il passe, à juste titre, comme l'un des pères fondateur du lihéralisme politique. (37) Cf. à ce sujet notamment Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, Armand Colin, Paris. 1954 et Le système technicien, Calmann-Lévy, Paris 1977. (38) Bien sûr, leur origine est beaucoup plus ancienne et remonte en tout cas au droit romain de l'époque de Cicéron. Mais comme le disait l'historien Henri Pirenne, "ce qu'il faut pour apprécier un mouvement économique, ce sont des faits de masse, non des faits divers, des raretés, des singularités." (Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, 1ère édition, 1937, p. 182.) Pour un exposé synthétique de l'émergence des sociétés anonymes et autres sociétés de capitaux dans les principaux Etats européens, cf, Arthur Birnie, An Economic History of Europe 1760-1939, Methuen, London, 1962. First Edition, 1930, 7th Edition, 1957, Chap. VI, et particulièrement pp. 95 à 98. Cf. à ce sujet Copper Royer et ses fils Eddy, Jacques et Jean Copper Royer, Traité des sociétés, T I, Sirey, Paris, 1938; Georges Ripert, Aspects juridiques du capitalisme moderne (1ère éd. 1946). 2ème édition, Paris, 1951; Georges Ripert et René Boblot, Traité de droit commercial, 14 ème éd., 1991, T. 1, pp. 529 et 55. (39) Thomas Malthus (1766-1834), économiste anglais auteur notamment d'un fameux Essai sur le principe de population dont la première édition parut en 1798 et qui, du fait de la corrélation établie par lui entre économie, population et agriculture est tenu aujourd'hui pour l'un des précurseurs de la science écologique. (suite)
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prédécesseurs comme William Petty(42) et François Quesnay(43) n'aient guère songé à présenter le problème de la libre concurrence dans les termes où il nous paraît se poser à nous du fait de l'incommensurabilité existant entre les personnes physiques, avec leurs misérables besoins biologiques récurrents, et les sociétés de capitaux constituées en "personnes morales" qui n'ont d'autres motivations que la maximisation du profit, ce qui, en soi, n'a sans doute rien d'immoral, et la minimisation des risques financiers, ce qui est éthiquement beaucoup plus douteux. Remarquons bien que la création de ces "personnes morales" que sont les sociétés de capitaux n'était pas absolument indispensable au développement d'une économie moderne. Preuve en soit que les banquiers privés genevois, pour ne citer qu'eux, ont mis leur point d'honneur à ne pas se constituer en "personnes morales" de sorte que, de nos jours encore, chacun des associés est personnellement responsable sur son patrimoine personnel des pertes que pourrait enregistrer son établissement. Au fond, le mérite essentiel des sociétés de capitaux est de collectiviser les pertes éventuelles en les ventilant parmi les souscripteurs et autres créanciers tout en maintenant les profits strictement privés, donc de déresponsabiliser ceux des agents économiques qui n'auraient pas de l'honneur la conception délicieusement désuète des banquiers privés genevois, soit, en pratique, la quasi-totalité d'entre eux. Cette redoutable efficacité des sociétés de capitaux peut être encore dopée par différentes techniques de montages juridico - financiers par sociétés-écrans et holdings, lesquelles, toutefois, ne sont généralement accessibles qu'aux géants. Non seulement les sociétés de capitaux permettent à leurs dirigeants de collectiviser les pertes, mais elles leur permettent aussi de collectiviser impunément les atteintes à la nature, les risques pour la Biosphère et les coûts sociaux en les évacuant sur l'extériorité baptisée "environnement", sur le "Tiers-Monde" et surtout sur les générations à venir. Les théoriciens libéraux ou néo-libéraux, à commencer par Hayek, bien sûr, ont fait montre d'une pudique discrétion sur cet aspect du "collectivisme" implicite dans leur doctrine. (40) David Ricardo (1772-1823), économiste anglais auteur notamment de Principes d'économie politique parus en 1817. Considérant que la rente du propriétaire foncier n'était limitée ni par la concurrence ni par la démographie, il était , comme Maîthus, assez pessimiste sur l'avenir. (41) Jean Charles Lionard Simonde de Sismondi (1773-1842), historien et économiste genevois auteur en 1819 de Nouveaur Principes d'économie politique qui passe pour l'un des premiers ouvrages d'économie justifiant l'intervention de 1'Etat pour des raisons sociaies. (42) William Petty (1623-1687), médecin et économiste anglais auteur de plusieurs Essays in Political Arithmetick pams entre 1680 et 1690. Il considérait que le travail était le père et la nature la mère de toute valeur économique. (43) François Quetnsy (1694-1774), médecin et économiste français auteur du Tableau économique paru en 1758 qui accrédita durablement la croyance dans le caractère prétendument naturel des lois économiques, gage d'une manière d'équilibre préétabli. Il est le plut illustre reprlsentant de l'Ecole des Physiocrates. (44) Artbur Cccii ligou (1877-1959), économiste britannique qui succéda à Cambridge à Alfred Marsball (1842-1924). Il est l'auteur en 1920 de The Economics of Welfare qui préconisa un certtin inteeventionnisme étatique justifié par son "économie de bien-être" en vue notamment de remédier su chômage. p.40
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| Conscient des limites d'une approche
strictement entrepreneuriale de l'activité économique, Pigou
avait préconisé dès 1920 la prise en charge par l'Etat
des "déséconomies externes" provoquées par elle.(44)
Il appartint à Ronald Coase de suggérer en 1960(45) que la
libre concurrence et les lois du marché seraient susceptibles d'internaliser
ces externalités en intégrant leurs coûts sociaux
dans le prix des produits, sans intervention des pouvoirs publics. Mais,
si les espèces menacées d'extinction ont bien une valeur,
comment fixer le coût social de leur extinction? Comme le relève
José Manuel Naredo, "au lieu de disparaître au moyen d'un
simple changement institutionnel, cet environnement et ces externalités,
qui englobent tout le champ de l'économique, sont appelés
à subsister et même à voir leur importance s'accroître
en relation avec la complexité croissante des impacts environnementaux
occasionnés par la société industrielle".(46)
Nous pouvons résumer comme suit notre remontée historique: couplée avec le développement accéléré du machinisme puis de la technologie cultivée surtout dans les écoles d'ingénieurs, la conversion intervenue progressivement au XIXème siècle de l'immense majorité des employeurs à la qualité de "personne morale" (donc immorale puisqu'ils ne sont pas responsables au delà de leur mise souvent théorique) a complètement transformé la signification même du marché qui n'est plus guère fondé sur la libre concurrence entre personnes physiques comparables sinon égales entre elles tant pour l'offre que pour la demande, mais sur la concurrence forcée de chétives personnes physiques, contraintes de quêter un emploi pour subvenir tant à leurs besoins vitaux qu'à leurs éventuels désirs, avec ces robots juridiques que sont les "personnes morales", véritables puissances extra-terrestres puisque promises à une vie et à une croissance illimitées. Certes, les dirigeants et cadres des "personnes morales" sont bien aussi des personnes physiques, mais elles sont de l'autre côté de la barrière des classes que les économistes libéraux avaient découverte bien avant Marx. Telles sont, à notre avis, les raisons qui rendent pratiquement incomparable notre "ordre de marché" avec celui des pères fondateurs du libéralisme économique. Telles sont aussi les raisons pour lesquelles ce qui pouvait apparaître providentiel au XVIIIème siècle risque fort de s'avérer à la fin de notre siècle très redoutable pour les libertés. Ces considérations nous conduisent à formuler l'hypothèse que voici: à l'ère industrielle, l'économie de marché a bien suscité une abondance sans précédent, mais au prix d'une exportation accélérée du désordre, et donc de la violence, vers la nature et la périphérie des démunis tant à l'intérieur des divers Etats industrialisés qu'à l'extérieur de ceux-ci, soit vers les pays toujours plus surpeuplés dits en voie de développement. Par conséquent, l'extension considérable du rôle d'abord de l'Etat au cours du siècle dernier, puis de la communauté internationale organisée depuis le début de ce siècle, s'explique en bonne partie par le fait que les autorités politiques ont successivement hérité des pertes, risques et nuisances dont l'essor des entreprises industrielles aux mains de sociétés de capitaux a ménagé la collectivisation par les contribuables, les consommateurs et finalement les peuples. (45) Ronald Coase, "The Problem of Social Cost", in The Journal of Law and Economics. t. III, october 1960. (46) José Manuel Naredo, op. cit., p. 271. (suite)
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INDUSTRIELLE Peut-être la réalité des
hommes en chair et en os et, a fortiori, leur difficile mais passionnante
aventure industrielle, sont-elles étrangères à la
pensée de Hayek. Aussi bien est-il radicalement hors d'état
de conjecturer les limites et la vulnérabilité de la technologie
qui ont été explorées notamment par Orio Giarini et
Henri Loubergé(47) et moins encore la fin de "la phase industrielle
de l'évolution de l'humanité", pour emprunter derechef une
expression à Georgescu-Roegen que nous avons prise au sérieux
dès le début des années 1970.(48)
(47) Orio Giarini et Henri Loubergé, The Diminishing Returns of Technology, Pergamon, Oxford, 1978. Cf. aussi Oria Giarini et Walter Stahel, Les limites du certain. Affronter les risques dans une nouvelle économie de service, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 1990. (48) Ivo Rens et Jacques Grinevald, "Réflexions sur le catastrophisme actuel", in Pour une histoire qualitative. Etudes offertes a Sven Stelling-Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, pp.283 1321. (49) Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste autrichien qui enseigna à Harvard. Il est l'auteur notamment de Business Cycles paru en 1939 qui opéra une claire distinction entre développement et croissance économiques. (50) James Watt (1736-1819), fabricant d'instruments et inventeur écossais qui joua un rôle considérable dans le perfectionnement de la machine à vapeur grâce notamment aux apports théoriques sur la "chaleur latente" de son ami Joseph Black, chimiste, physicien et médecin qui professait à l'Université de Glasgow. (51) Nicholas Georgescu-Ruegen, Demain la décroissance. Entropie. Ecologie. Economie, op. cit., passim.. p.41
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Il en va du néo-libéralisme comme
du marxisme-léninisme: à force de vouloir tout démontrer,
il ne démontre pratiquement rien mais abuse bien des esprits en
raison de la simplicité de son programme qui fait de la rentabilité
la seule solution à tout problème de société.
(suite)
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Outre cet apport linguistique éloquent et quelques autres du même aloi, l'idéologie néo-libérale nous a déjà valu une érosion de la notion même de service public au nom de la rentabilité à tout prix, une suspicion rampante contre la fonction publique et la glorification de la libre entreprise dans une apologie rétrospective faisant abstraction notamment de son "coût social", des profits décroissants de la technologie, de l'avènement du risque technologique majeur et arborant une totale indifférence envers le chômage du moment qu'il s'inscrit dans une saine gestion économique de l'entreprise. Imperméable à toute réflexion anthropologique sur la solidarité comme sur le développement qu'il identifie fallacieusement à la croissance, il ne peut concevoir l'avenir du Tiers-monde que sur le modèle des pays industriels dont nulle personne responsable ne conteste plus qu'il n'est pas généralisable à l'échelle planétaire, fût-ce pour des raisons écologiques. Insouciant des dommages irréparables causés à la nature du fait de son ignorance de la Biosphère, conforté dans son arrogance scientiste par une science économique dominante dont nous avons signalé le déficit épistémologique, le néolibéralisme est porteur de quelques grosses désillusions et de davantage de dégâts. Fasse le Ciel que sa débâcle inévitable n'entraîne pas l'effondrement de tout notre système socio-économique! (52) Benjamin Constant (1767-1830), écrivain et homme politique français d'origine suisse, auteur notamment de Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs, parus en 1815 qui passent pour avoir fourni la théorie du régime parlementaire classique, institution typique du libéralisme politique. (53) Alexis de Tocqueville (1805-1859), écrivain et homme politique français auteur notamment de la "Bible du libéralisme démocratique", à savoir De la démocratie en Amérique (1835-1840). p.42
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