Le néo-libéralisme, panacée ou imposture?
Réflexions en marge du décès de Friedrich Von Hayek
Ivo RENS
Professeur à la Faculté de droit de l'Université de Genève


Résumé: L'économie, selon la conviction de Friedrich Von Hayek, autrichien né en 1899 et devenu britannique, professeur aux USA puis en Allemagne et à Salzburg, est promise à une croissance illimitée et pourra assurer l'amélioration du sort des plus défavorisés. Cette conviction est démentie par les bioéconomistes tels Georgescu-Roegen, Herman Daly, René Passet, José Manuel Naredo.
Zusammenfassung: Friedrich von Hayek - in Oesterreich geboren, britischer Stattebürger, Professor in den USA, Deutschland und Salzburg - geht davon aus, dass das wirtschaltliche Wachstum unbegrenzt ist und beitragen kann, das Lebensniveau der Aermsten zu heben. Dies widelegen die Bioökonomen wie Georgescu-Roegen, Herman Daly, René Passet, José Manuel Naredo.
Summary: Friedrich von Hayek, born in 1899, originally Austrian but a naturalised Briton, professor first in the USA and later in Germany and Salzburg, was convinced that the economy was capable of unlimited growtn and could improve the lives of even the most underprivileged. This belief is denied by bioeconomists like Georgescu-Roegen, Herman Daly, René Passet and José Manuel Naredo.
LE MESSAGE NÉO-LIBÉRAL DE
FRIEDRICH VON HAYEK

     Parmi les nombreuses raisons qui devraient nous inciter à la modestie, nous autres universitaires, et plus généralement les intellectuels, l'une des plus préoccupantes me paraît être notre vulnérabilité, voire notre extrême docilité, face à la mode. Dès 1750, dans son ouvrage Della moneta, l'abbé Ferdinando Galiani (1) considérait la mode comme une "maladie de l'esprit humain". Si seuls étaient impliqués nos goûts vestimentaires ou autres, on en prendrait son parti. Mais que, à quelques exceptions près, l'intelligentsia d'un pays, voire de plusieurs, s'interdise tout esprit critique face à une idéologie, voilà qui en dit long sur le manque de conviction, de caractère et de sagesse de la majorité des représentants des sciences sociales et peut-être des sciences tout court. Tel fut le cas avec le marxisme en France et dans la plupart des pays latins pendant plusieurs décennies après la Deuxième Guerre mondiaie. Tel est à nouveau le cas, à l'échelle mondiale cette fois, avec le néo-libéralisme dont les prophètes sont Ludwig von Mises, Walter Lippmann, Milton Friedman et Friedrich August von Hayek, auxquels on ajoute à présent les chefs de file "libertariens" et "anarcho-capitalistes" américains. (2)
     Parmi ces auteurs, Hayek, décédé le 26 mars dernier, était l'un des plus influents et des plus respectables d'ailleurs. Quelles
que soient les objections que l'on ait à formuler à la philosophie politique de Hayek - et nous en formulerons -, force est de saluer l'ampleur et l'audace de son entreprise intellectuelle. Juriste et économiste de formation, cet Autrichien né en 1899, devenu britannique en 1938, qui fut professeur de sciences sociales et morales à l'Université de Chicago de 1950 à 1962, enseigna ensuite aux Universités de Freiburg im Breisgau et de Salzburg.


     On identifie trop souvent le néo-libéralisme à certains de leurs hiérophantes, à commencer par Hayek. Le procédé est commode, mais il n'est pas très équitable car la vérité est que, à l'instar de tout être vivant, le penseur évolue, fût-ce à son insu, et que Hayek n'a pas échappé à ce sort commun des intellectuels.

 
 
 
 

     Les présentes "Réflexions" reprennent pour l'essentiel l'argumentation d'une contribution intitulée "La justice sociale, sa contestation par Hayek et les néolibéraux, sa justification" qui fut présentée au Colloque Social Justice: For and against, tenu à Genève les 13, 14 et 15 février 1992 sous les auspices du Département de philosophie de la Faculté des lettres et de la Faculté de droit de l'Université de Genève. Elles sont publiées simultanément par les Cahiers genevois et romans de sécurité sociale (CGSS) No 9-1992.
(1) Ferdinando Galiari (1728-1787), économiste italien connu pour ses contributions pionnières des théories économiques de la valeur.
(2) Cf. notamment Alan Brown, Modern Political Thought, Theories of the Just Society, Penguin Books, 1986, Philippe Van Parijs, Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Seuil, Paris, 1991, et Jean-Pierre Dupuy. Le sacrifice et l'envie, Le libéralisme aux prises avec la justice sociale. Calmann-Lévy, Paris, 1992.

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     Ainsi, dans la préface à La route de la servitude, l'auteur confessait que, socialiste dans sa jeunesse, le fait d'être devenu économiste de profession l'avait conduit à changer d'avis. Néanmoins, dans cet ouvrage écrit à Cambridge en 1943, Hayek ne se montrait nullement hostile au principe de la mise en place par l'Etat d'une protection sociale étendue en faveur de tous ceux qui tomberaient dans l'indigence ainsi que d'un système complet d'assurances sociales protégeant "les individus contre les hasards courants de la vie, contre lesquels peu de gens peuvent se garantir eux-mêmes."(3) Et, sans doute influencé par le Zeitgeist de l'époque du Rapport Beveridge, le véritable fondateur des systèmes modernes de sécurité sociale, il allait jusqu'à écrire: "Il y a enfin un problème de la plus haute importance, celui de la lutte contre les fluctuations générales de l'activité économique et les vagues périodiques de chômage massif qui les accompagnent. C'est bien là un des plus graves et plus délicats problèmes de notre temps. Sa solution exigerait un effort de planisme, pris au sens positif, mais elle n'implique pas, ou ne devrait pas impliquer, le genre de planisme qui supprimerait le marché."(4)
     Poursuivant son évolution idéologique vers une survalorisation de la rentabilité et du marché, il devait par la suite remettre en cause le principe même de la justice sociale, notamment dans son magnum opus de 1978 intitulé Law, Legislation and Liberty, c'est-à-dire Droit, législation et liberté, dont le deuxième tome porte en sous-titre ces mots Le mirage de la justice sociale.(5) Dans le cadre limité de ces quelques réflexions, nous nous fonderons principalement, mais non point exclusivement, sur cet ouvrage sans d'ailleurs chercher à tirer parti de l'évolution antérieure de Hayek, mais en ne l'oubliant pas non plus, car elle permet peut-être de mieux apprécier certaines difficultés nées de l'apparente contradiction entre différentes propositions de l'auteur.
     La contestation par Hayek de la justice sociale procède de sa philosophie politique qui se veut traditionaliste et pragmatique dans l'ordre juridique comme dans l'ordre économique, mais, à l'instar du philosophe Karl Popper qu'il cite volontiers, dogmatique quant à la défense de la liberté dans l'ordre politique.

 
 
 
 

(3) Friedrich Von Hayek, The Road to Serfdom (1944), traduit en français par G. Blumterg sous le titre de La route de la servitude, Librairie de Médicis, Paris, 1946, 2ème éd. PUF, Paris, 1985, p. 90.
(4) Ibid.
(5) Traduction française par Raoul Audouin sous le titre de Droit, législation et liberté, tome 1: Règles et ordre, 1973, tome 2: Le mirage de la justice sociale, 1976, tome 3: L'ordre politique d'un peuple libre, P151,, Paris, 1979. Parmi ses autres ouvrages qui ont quelque rapport avec notre sujet figurent The Road to serfdom, soit La route de la servitude, op.. cit., Scientism and the Study of Society, (1952), traduit en français par Raymond Barre sous le titre de Scientisme et sciences sociales. Essai sur le mauvais usage de la raison, Plon, Paris, 1953, The Constitution of Liberty (1960), Unemployment and Monetary Policy: Govemment as Generator of the Business Cycle (1979), Studies in Philosophy, Politics, Economics, New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Idea. Il partagea avec I'économiste suédois Gunnar Myrdal, en 1974, le Prix du Memorial Nobel pour la science économique créé en 1968 par la Banque de Suède.

suite:
Ayant horreur du rationalisme "constructiviste" issu de René Descartes, mais aussi de Jean-Jacques Rousseau et du socialisme, souvent identifié au marxisme, voire au marxisme-léninisme, Hayek est un admirateur fervent de toute évolution sociale spontanée et autorégulée qui, si on lui épargne les interventions du pouvoir, aboutit, selon lui, à établir des réseaux autrement complexes et satisfaisants pour l'ensemble de la société, y compris les moins bien lotis, que ceux, artificiels, rigides, contre-productifs et dispendieux que s'efforcent d'imposer les "redistributions" autoritaires, même et surtout lorsqu'elles s'inspirent des meilleures intentions. Au demeurant, la prédominance des structures organisationnelles sur les systèmes spontanés, du droit public sur le droit privé, des ordres de l'autorité sur l'ordre évolutif spontané issu de la libre concurrence généralisée ne saurait manquer, selon lui, d'entraver l'émergence en cours de la Grande Société de marché qui est en passe d'instaurer à l'échelle mondiale la libre circulation des personnes, des services et des biens.(6)

RÉFUTATION DE QUELQUES ARGUMENTS
LOGIQUES

     Pour Hayek, il n'est pas plus raisonnable de déclarer injuste la calamité qui frappe une famille, alors qu'une autre accumule les réussites, que de tenir la société pour responsable de la misère ou de l'infortune d'une partie de ses membres.(7) Car, "l'exigence de justice sociale est adressée non à l'individu mais à la société, alors que la société, au sens strict qui la distingue de l'appareil de gouvernement, est incapable d'agir pour un but déterrniné."(8)
Que la société soit fondamentalement distincte d'un quelconque appareil de gouvernement, voilà qui est incontestable. Mais qu'elle soit organisée en systèmes politiques étatiques qui s'expriment par des gouvernements dont certains ont une légitimité démocratique, voici qui l'est tout autant.
     En contestant à l'autorité publique, même dans un pays libre et démocratique, le droit de procéder à une quelconque "redistribution" des biens, Hayek postule apparemment que la paix sociale et l'ordre public sont quasiment gratuits, qu'ils n'ont aucun prix, ce qui est contraire à pratiquement toute la pensée politique, surtout traditionaliste.
     Il s'agit là d'un a priori non seulement contestable, mais surtout redoutable en ce sens que son aboutissement logique débouche tant sur la réduction du rôle de l'Etat, que sur la quasi-disparition du politique, et ce au bénéfice d'une extension pratiquement illimitée de la sphère économique mue par la prétendue libre concurrence.
     Un autre argument mis en avant par Hayek pour dénoncer l'ineptie de la justice sociale réside dans l'indétermination du critère de la justice distributive. D'après lui, l'égalité des chances au départ ne serait pas un critère plus plausible que la maxime "A chacun selon ses besoins." De ce que aucun critère clairement défini n'a jamais été énoncé et de ce que aucun critère ne saurait l'être, en tout cas au niveau international, il résulterait nécessairement, selon lui, que la justice sociale est au mieux un leurre et au pire un piège qui pourrait bien précipiter les sociétés ouvertes dans le totalitarisme.(9)



(6) Friedrich von Hayek, Droit. législation et liberté, op. cit. T.1, pp. 59, 60, 72, 138, 159; T.II, pp. 75 et 5S; T.III, pp. 64-66, 113, 183 et ss.
(7) Ibid., T.II, p. 83.
(8) Ibid., T.II, p. 77
(9) Ibid., T.II, p. 164.
p.36

     Il est, à notre avis, fallacieux de tirer argument de ce qu'un concept est partiellement indéterminé pour lui refuser tout contenu. On pourrait en dire tout autant du concept de liberté et de pratiquement tous les concepts utilisés en sciences sociales qui tous sont entourés d'un coefficient d'indétermination qu'il faut constamment tenter de réduire mais qu'il est vain de prétendre éliminer totalement en l'absence de l'adhésion universelle à une vérité transcendante. A nos yeux, cet argument de Hayek n'est donc pas très sérieux.

RÉFUTATION DE QUELQUES ARGUMENTS ÉTHIQUES

     "Une grande partie de ce que l'on fait actuellement au nom de la justice sociale est ainsi non seulement injuste mais hautement antisocial au sens véritable du mot: cela se ramène simplement à la protection des intérêts installés dans des positions de force."(10)
     Il s'agit là d'un argument typiquement idéologique. En effet, l'auteur suppose acquis le postulat que les lois du marché sont infiniment plus justes que celles que pourrait imposer toute autorité politique parce que ces dernières sont illégitimes dans la sphère économique alors que les premières s'inscrivent dans la vérité des rapports sociaux respectueux de la liberté individuelle inhérents à l"'ordre de marché" qui seul constitue le "bien commun".(11) Dans cette optique, il est évident que toute "redistribution" d'une part quelconque du produit national brut ne saurait être qu'une usurpation imposée par des intérêts organisés politiques, syndicaux ou corporatistes, au bénéfice de leurs clientèles respectives et au détriment des "inorganisables" comme de l'intérêt général.(12)
     Il en résulte une inversion contre-intuitive de la notion d'exploitation dont on sait le rôle qu'elle a joué non seulement dans le marxisme mais plus généralement dans les socialismes et parmi les réformateurs sociaux depuis le XIXème siècle:
     "Il n'est pas généralement reconnu que dans notre société actuelle, les véritables exploiteurs ne sont pas des capitalistes égoïstes, ni les entrepreneurs, ni en fait des individus pris isolément, mais des organisations qui tirent leur puissance de ce que l'on reconnaît une valeur morale à l'action collective et au sentiment de loyauté de groupe. C'est ce préjugé favorable incorporé dans nos institutions, qui donne aux intérêts organisés une prépondérance artificielle sur les forces du marché; telle est en même temps la principale source d'injustices réelles dans notre société et de la distorsion de sa structure économique."(l3)
     S'il est accordé que la paix sociale et l'ordre public sont gratuits, que 1'"ordre de marché" constitue le bien commun et que toute atteinte à la propriété, même au nom de l'ordre public, est tabou car contraire à la liberté, il en résulte nécessairement que toute contribution publique apportée aux catégories sociales défavorisées aboutit à l'exploitation de l'homo oeconomicus par l'homo politicus.



 
 
 
 

(10) Ibid., TII, p. 115.
(11) Ibid., TII, p. 135.
(12) Ibid., TII, p. 115.
(13) Ibid., TIII. p. 113.

suite:
     Selon Hayek, bien qu'elle se réclame de grands idéaux de solidarité, cette exploitation n'en procèderait pas moins d'une résurgence des pulsions "tribales", constitutives de tous les socialismes, contre la discipline des règles abstraites impersonnelles inhérentes à l"'ordre de marché" de la Grande Société. Autrement dit, elle consacrerait une révolte de la "morale tribale" contre la "justice universelle."(14)
     De telles affirmations ont au moins le mérite d'attirer l'attention sur leurs prémisses fallacieuses sus-mentionnées ainsi que sur leurs postulats plus ou moins implicites que nous nous efforcerons de cerner plus loin.
     Elles constituent à nos yeux une variante particulièrement virulente de l'idéologie économique issue d'Adam Smith(15) que Pierre Rosanvallon appelle le "capitalisme utopique."(16)

SOUDAIN RALLIEMENT DE HAYEK AUX PRATIQUES DE PROTECTION SOCIALE

     Vers la fin du chapitre de Droit, législation et liberté intitulé "Justice sociale ou distributive", se trouve un alinéa par lequel Hayek concède subitement et presque subrepticement en pratique l'essentiel de ce qu'il condamne en théorie et par principe. En voici le texte intégral:
     "Il n'y a pas de raison pour que le gouvernement d'une société libre doive s'abstenir d'assurer à tous une protection contre un dénuement extrême, sous la forme d'un revenu minimum garanti, ou d'un niveau de ressources au-dessous duquel personne ne doit tomber. Souscrire une telle assurance contre l'infortune excessive peut assurément être dans l'intérêt de tous; ou l'on peut estimer que c'est clairement un devoir moral pour tous, au sein de la communauté organisée, de venir en aide à ceux qui ne peuvent subsister par eux-mêmes. A condition qu'un tel minimum de ressources soit fourni hors marché à tous ceux qui, pour une raison quelconque, sont incapables de gagner sur le marché de quoi subsister, il n'y a là rien qui implique une restriction de liberté ou un conflit avec la souveraineté du droit. Les problèmes qui nous occupent ici apparaissent seulement lorsque la rémunération de services rendus est fixée par l'autorité, mettant ainsi hors de jeu le mécanisme impersonnel du marché qui oriente les efforts des individus."(17)
     Nous avons tenu à citer ce passage intégralement en raison de la contradiction manifeste qu'il présente par rapport aux principes développés tant dans le chapitre en question que dans toute l'oeuvre de Hayek postérieure à la Deuxième Guerre mondiale.



(14) F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, op. Cit., T.II, p.179.
(15) Adam Smith (1723-1790), philosophe et économiste écossais, est surtout connu par son ouvrage célèhre The Wealth of Nations (La richesse des nations) de 1776. On oublie parfois qu'il n'enseigna pas l'économie politique, qui n'était pas alors une discipline universitaire, mais bien la philosophie morale qu'il illustra notamment par son ouvrage de 1759 intitulé The Theory of Moral Sentiments (Théorie des sentiments moraux).
(l6) Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique, Critique de l'idéologie économique, Collection sociologie politique, Seuil, Paris. 1979.
(17) F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., T.II, p. 105.
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     Il n'en reste pas moins que les réserves posées par Hayek dans ce texte sont loin d'être limpides. Sans doute n'est-il guère contesté que les prestations sociales généralement fournies dans les pays industrialisés le soient hors marché ni qu'elles puissent être considérées comme une manière d'assurance souscrite unanimement contre le dénuement. Relevons qu'elles sont tout autant une assurance collective contre le désordre, ce que Hayek se garde d'expliciter de peur v'raisemblablement de trop accorder à l'Etat. Mais de deux choses l'une, ou bien l'on considère que la rémunération des services rendus par les fonctionnaires chargés d'administrer ces prestations est assujettie aux lois du marché, ce qui est juridiquement faux mais économiquement défendable, ou bien l'on tient à ce qu'elle soit fixée par adjudication à des entreprises privées ensuite de leur mise aux enchères. Cette dernière hypothèse reviendrait à amputer d'une marge bénéficiaire la prime d'une assurance d'intérêt public, et ce pour des raisons idéologiques qui n'ont rien à voir avec l'intérêt de tous et moins encore avec le prétendu devoir moral rendu curieusement presque honteux au regard du mécanisme impersonnel du marché. Dans le premier cas, la réserve posée par Hayek serait purement formelle, ce qui la rendrait insignifiante, dans le second elle aurait bien un contenu normatif mais également un effet contreproductif, ce qui la rendrait absurde.

EXPLICITATION DE QUELQUES POSTULATS
SOUS-JACENTS

     L'un des postulats implicites de Hayek réside dans sa conviction que l'économie est promise à une croissance illimitée, à vues humaines, et qu'elle est à même d'assurer l'amélioration du sort même des plus défavorisés. Sa confiance dans la croissance et dans ses résultats socialement bénéfiques affleure toutefois dans un passage de Droit, législation et liberté.(18)
     Cette foi repose sur une extrapolation audacieuse de l'évolution économique intervenue en Occident depuis, au mieux, quelque deux ou trois cents ans, c'est-à-dire depuis le début de la révolution industrielle. Or, cette extrapolation est non seulement audacieuse mais encore téméraire car contestée même dans la profession des économistes, comme le signale l'apport des bicéconomistes tels Nicholas Georgescu-Roegen,(l9) Herman Daly,(20) René Passet(21) et José Manuel Naredo(22).


(18) F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., T. II, p. 158.
(19) Nicholas Georgescu-Roegen, Analytical Economics, Issues and Problems, Forvard by Paul A. Samuelson, Harvard University Press, Cambridge. Massachusetts, 1966; The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1971; Energy and Economic Myths, Pergamon, New York. 1976. Cf. en français Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance, entropie, écologie, économie, traduit et préfacé par Ivo Rens et Jacques Grinevald. Pietre-Marcel Favre. Lausanne. 1979.
(20) Herman Daly ed.. Essays toward a Steady-State Economy. W. H. Freeman and Company, San Francisco. 1973; Steady State Economics, The Economics of Biophysical Equilibrium and Moral Growth, W. H. Freeman and Company. San
Francisco, 1977.
(21) René Passet, L'économique et le vivant, Traces, Payot, Paris. 1979.
(22) José Manuel Naredo, La economía en evolución, Historia y perspectivas de las categorías básicas del pensamiento económico, Siglo XXI de España, Madrid, 1987.
suite:
Si la plupart des autres économistes restent attachés au mirage de la croissance, il convient de relever qu'ils sont souvent demeurés à l'écart de l'évolution des sciences naturelles, notamment de la thermodynamique et de la biologie.
     Significativement, c'est le cas de Hayek lui-même, tout Prix Nobel de science économique qu'il est. En effet, son épistémologie date du paradigme néo-classique de Jevons(23), Pareto(24) et Walras(25) comme l'atteste sa prise de position suivante:
     "Il n'y a probablement aucune exagération à dire que chaque progrès important de la théorie économique pendant les cent dernières années a été un pas de plus dans l'application cohérente du subjectivisme. Il va sans dire que les objets de l'activité économique ne peuvent être définis de façon objective, mais par référence à un dessein humain. Une marchandise ou un bien économique, la nourriture ou la monnaie ne peuvent se définir en termes physiques, mais seulement d'après les opinions que les gens professent à l'égard des choses."(26)
     Illustrant à son insu le "mauvais usage de la raison" qu'il se propose de pourfendre, Hayek a manifestement succombé à ce que Georgescu-Roegen dénonce comme le "pire fétichisme économique, le fétichisme de la monnaie".(27) Certes, ce texte date de 1952. Mais, à notre connaissance, rien dans le reste de son oeuvre n'indique qu'il ait évolué dans l'ordre épistémologique, bien au contraire.
     Afin de résumer l'objection, précisons les thèses en présence. Pour Hayek comme pour la plupart des économistes néoclassiques et pour nombre d'autres économistes de nos jours encore, le processus économique, quoique fondamentalement subjectif, ne peut être appréhendé que sur le modèle de la mécanique rationnelle. Pour Georgescu-Roegen et les autres bioéconomistes, le processus économique transforme objectivement de la matière et de l'énergie, mais ses agents tant producteurs que consommateurs étant des hommes, il ne peut être approché que dans le prolongement des sciences du vivant. D'ailleurs, les processus biologiques eux-mêmes sont assujettis aux lois régissant la matière et l'énergie, à commencer par la plus fondamentale de ces lois, à savoir le deuxième principe de la thermodynamique, autrement dit la loi d'entropie. L'apport exceptionnel de Georgescu-Roegen dans la mise en évidence de l'ancrage biologique et thermodynamique du processus économique explique aussi les controverses et surtout le profond malaise qu'il a suscités dans la communauté des économistes.(28)

(23) William Stanley Jevons (1835-1882), économiste néo-classique britannique auteur notamment de Principles of Science, en 1874, qui prlsente les lois de l'économie comme rigoureusement analogues à celles qui régissent la physique.
(24) Vilfredo Pareto (1848-1923), économiste et sociologue italien qui professa à l'Université de Lausanne et qui fut l'auteur notamment d'un Cours d'économie politique (1896-7) et d'un Traité de sociologie générale (1916).
(25) Léon Walras (1834-1910), économiste français qui professa à l'Université de Lausanne et dont les Eléments d'économie politique pure parus en 1874-1877 passent pour l'une des premières analyses mathématiques de l'équilibre économique général.
(26) Friedrich Von Hayek, Scientisme et sciences sociales. Essai sur le mauvais usage de la raison, op. cit.,p. 26.
(27) Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance, entropie, écologie, économie, op. cit.
(28) cf. à ce sujet Stefano Zamagni, Georgescu-Roegen, i fondamenti della teoria del consumatore, Etas Libri, Milano, 1979.
p.38

     Toutefois, les représentants qualifiés des sciences de la Terre et des sciences du vivant sont de plus en plus nombreux à faire leur les préoccupations, sinon toutes les thèses, des bioéconomistes. Non seulement le processus économique s'inscrit-il dans l'environnement matériel, mais encore interfère-t-il de plus en plus, depuis la révolution industrielle, avec cet environnement au point de perturber toujours davantage les grands cycles bio - géo - chimiques de la Biosphère(29) dans laquelle l'humanité et, jusqu'à preuve du contraire, le vivant sont confinés.
     De tout ceci il résulte que Hayek et ses émules sont absolument hors d'état d'appréhender autrement qu'en termes purement idéologiques la problématique mondiale à commencer par ses aspects pourtant les plus spectaculaires constitués par la destruction de la nature qu'attestent d'innombrables études scientifiques et notamment cette somme de connaissances récemment publiée par B.L. Turner II.(30) Il résulte encore qu'ils sont hors d'état de comprendre la pertinence de l'écologie scientifique pour une nouvelle approche de la science économique.(31) Il en résulte aussi qu'ils sont incapables de conjecturer pour l'humanité une perspective autre que la croissance illimitée qui, selon Georgescu-Roegen, est condamnée, en tout cas à terme, par la nature entropique du processus économique:
     "Il se peut - écrit Georgescu-Roegen - que le développement économique fondé sur l'abondance industrielle soit un bienfait pour nous et pour ceux qui pourront en bénéficier dans un proche avenir: il n'en reste pas moins opposé à l'intérêt de l'espèce humaine dans son ensemble, si du moins son intérêt est de durer autant que le permet sa dot de basse entropie. Au travers de ce paradoxe du développement économique, nous pouvons saisir le prix dont l'homme doit payer le privilège unique que constitue sa capacité de dépasser ses limites biologiques dans la lutte pour la vie. [...] Ayant multiplié ses moyens d'action biologiques par ses prothèses industrielles, l'homme ipso facto s'est rendu tributaire d'une source de subsistance très parcimonieuse, allant jusqu'à s'intoxiquer du luxe de la civilisation industrielle. Tout se passe comme si l'espèce humaine avait choisi de mener une vie brève mais excitante, laissant aux espèces moins ambitieuses une existence longue mais monotone. "(32)
     Etant donné le caractère subjectif et idéologique de sa science économique, Hayek ne peut manquer de se faire une représentation fallacieuse du marché lui-même qu'il considère toujours comme régi par la "main invisible" de la fameuse Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith. Il écrit en effet, "une fois exorcisé le démon malthusien, la croissance de l'aisance globale rend peu à peu le travail plus rare que le capital".(33) Relevons en passant combien significative est la tendance de Hayek à récuser le rappel aux faits concrets, biolo

 

(29) cf. notamment Jacques Grinevald, "L'effet de serre de la Biosphère. De la révolution thermo-industrielle à l'écologie globale" in Stratégies Energétiques, Biosphère et Société, Genève, mars 1990, pp. 9 à 34; "note sur le terme Biosphère", (encore à numériser) in Stratégies Energétiques, Biosphère et Société, Genève, octobre 1991, pp. 61 et 62.
(30) B. L. Turner II, William c. Clark, Robert W. Kates, John F. Richasds, Jessica T. Mathews, and William B. Meyer, The Earth as Transformed by Human Action, Global and Regional Changes in the Biosphere over the Past 300 Years, Cambridge University Press, 1990,713 pages.
(31) Cf. à ce sujet Jean-Paul Déléage, Histoire de l'écologie, une science de l'homme et de la nature, La Découverte, Paris, 1991.
(32) Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance. entropie, écologie, économie, op. cit., pp. 34 et 35.
(33) F.A. Hsyek, Droit, législation et liberté, op. cit., T. II, p. 158.

suite:
giques et matériels auquel s'identifie le nom même de l'auteur de l' Essai sur le Principe de population. En un siècle qui, pour la première fois dans l'évolution de l'humanité, a déjà vu tripler le chiffre de la population humaine, comment faire abstraction de la démographie en économie?

CARACTERES OPÉRATOIRE ET MYSTIFICATEUR DU MARCHÉ

     Tel que nous le connaissons à présent, le marché apparaît tout au plus au milieu du XIXème siècle.(34) Il est tributaire de plusieurs techniques, dont nous verrons certaines plus loin, et de la monétarisation des échanges sociaux qui est un processus lent et non encore achevé. Cela dit, le marché n'est jamais que la rencontre de l'offre et de la demande solvable. Il est donc totalement indifférent aux motivations de cette demande et particulièrement à l'enracinement biologique des besoins par opposition aux désirs. Hayek est tout autant insensible à cette distinction: en particulier, la récurrence des besoins biologiques chez l'être humain qui, pour survivre, doit en tout cas s'alimenter quotidiennement, tandis qu'il peut surseoir, même indéfiniment, à la satisfaction de ses désirs, ne retient jamais son attention puisque aussi bien il part du principe que le marché de la Grande Société y pourvoira.
     La fascination de Hayek pour le marché n'est pas originale puisqu'elle ne fait que reprendre, en l'amplifiant, l'émerveillement qu'il inspira à presque tous les économistes classiques et néo-classiques et qu'inverser la condamnation qu'il suscita chez maints réformateurs sociaux et presque tous les théoriciens socialistes du siècle dernier. Si toutefois on renonce à voir dans le marché un instrument divin ou surnaturel, c'est-à-dire si, contrairement à Hayek, on s'efforce de l'aborder en profane avec un regard critique, on ne peut manquer de conjecturer qu'il pourrait comporter des limites et des contreparties négatives comme toutes les institutions humaines. D'autant qu'il entretient avec la mode de troublantes affinités.
     Que le marché fondé sur la libre concurrence soit opératoire, c'est-à-dire fonctionnel et efficace dans l'ordre économique, cela ne souffre guère de contestation. Beaucoup plus que les raisons idéologiques, c'est cette particularité qui en a assuré le triomphe dans l'Europe de l'Est sur les contre-performances, dans l'ordre de la consommation et de la distribution sinon toujours dans celui de la production, des pesantes bureaucraties qui se réclamaient du marxisme-léninisme.
     Pour tenter de rendre compte du caractère mystificateur du marché, mais aussi de l'extension parallèle du rôle de l'Etat, il vaut la peine de procéder à une remontée historique. Si l'on se reporte à la période d'Adam Smith, et plus encore à celles de Thomas Hobbes(35) et de John Locke(361, comme Hayek et ses émules nous y invitent avec insistance, et si l'on compare la perception que l'on pouvait se faire du marché aux XVIIème et XVIIIème siècles à celle qui prévaut de nos jours, nous croyons pertinent de prendre en compte deux innovations intervenues depuis lors, à savoir l'essor du machinisme d'une part, et celui des sociétés de capitaux d'autre part, qui relèvent l'une et l'autre du développement des techniques (dans l'acception très large que lui confère Jacques Ellul(37)). 



(34) David S. Landes. L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, traduit de l'anglais par Louis Evrard, Gallimard, 1975 (éd. or. 1969) pp. 268 et ss. et Charles H. Pouthas, Démocraties et capitalisme (1848-1860), 3ème édition, PUF, Paris, 1961, passim..
(35) Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais matérialiste, mécaniste, individualiste et absolutiste, auteur du Léviathan (1651), personnification monstrueuse de l'Etst.
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En effet, les effets pervers dus à leur synergie n'ont, à notre connaissance, guère été analysés et moins encore critiqués. Peut-être la raison doit-elle en être cherchée dans l'aveuglement idéologique industrialiste commun à Marx et à l'immense majorité des économistes libéraux quant aux effets négatifs à long terme de ces innovations.
     Aux XVIIème et XVIIIème siècles, le machinisme avait une importance économique négligeable, comme le révèle le frontispice bucolique de l'édition originale de The Wealth of Nations (La richesse des nations) en 1776 et, hormis quelques exceptions, les acteurs économiques étaient presque tous des personnes physiques, agissant à titre individuel, familial ou d'associés, tandis que, de nos jours, dans l'immense majorité des cas, au sein de notre civilisation industrielle, les employeurs sont des "personnes" dites "juridiques" ou "morales", donc des êtres de fiction confectionnés, pour l'essentiel, par les juristes du XIXème siècle(38), tandis que les employés, ouvriers ou non, restent constitués par des personnes seulement physiques.
     L'imagerie d'Epinal de la Révolution industrielle est tout entière braquée sur l'essor de la machine à vapeur, des grandes manufactures, de l'embrigadement de la main-d'oeuvre transformée en nouveau prolétariat, etc. En réalité, sa diffusion et son triomphe sont tout autant tributaires du recours aux sociétés de capitaux, qui a eu lieu presque parallèlement dans les différents pays européens, que de l'utilisation de la machine à vapeur. Nous irons jusqu'à dire que, dans l'ordre juridique et politique, ces sociétés sont l'équivalent de la machine à vapeur en ceci qu'elles multiplient l'efficacité des entrepreneurs dont certains deviendront des capitaines d'industrie, puis celle des financiers qui mettront à leur disposition non seulement les fonds et les crédits mais aussi les managers appelés à gérer les uns et les autres.
     Dans ces conditions, on conçoit que les pères fondateurs de l'économie politique que furent Adam Smith, Thomas Malthus(39), David Ricardo(40) ou Sismondi(41) (et a fortiori leurs

(36) John Locke (1632-1704), philosophe anglais auteur d'un Essai sur l'entendement humain et de Deux traités sur le gouvernement civil parus en 1690. Il passe, à juste titre, comme l'un des pères fondateur du lihéralisme politique.
(37) Cf. à ce sujet notamment Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, Armand Colin, Paris. 1954 et Le système technicien, Calmann-Lévy, Paris 1977.
(38) Bien sûr, leur origine est beaucoup plus ancienne et remonte en tout cas au droit romain de l'époque de Cicéron. Mais comme le disait l'historien Henri Pirenne, "ce qu'il faut pour apprécier un mouvement économique, ce sont des faits de masse, non des faits divers, des raretés, des singularités." (Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, 1ère édition, 1937, p. 182.) Pour un exposé synthétique de l'émergence des sociétés anonymes et autres sociétés de capitaux dans les principaux Etats européens, cf, Arthur Birnie, An Economic History of Europe 1760-1939, Methuen, London, 1962. First Edition, 1930, 7th Edition, 1957, Chap. VI, et particulièrement pp. 95 à 98. Cf. à ce sujet Copper Royer et ses fils Eddy, Jacques et Jean Copper Royer, Traité des sociétés, T I, Sirey, Paris, 1938; Georges Ripert, Aspects juridiques du capitalisme moderne (1ère éd. 1946). 2ème édition, Paris, 1951; Georges Ripert et René Boblot, Traité de droit commercial, 14 ème éd., 1991, T. 1, pp. 529 et 55.
(39) Thomas Malthus (1766-1834), économiste anglais auteur notamment d'un fameux Essai sur le principe de population dont la première édition parut en 1798 et qui, du fait de la corrélation établie par lui entre économie, population et agriculture est tenu aujourd'hui pour l'un des précurseurs de la science écologique.
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prédécesseurs comme William Petty(42) et François Quesnay(43) n'aient guère songé à présenter le problème de la libre concurrence dans les termes où il nous paraît se poser à nous du fait de l'incommensurabilité existant entre les personnes physiques, avec leurs misérables besoins biologiques récurrents, et les sociétés de capitaux constituées en "personnes morales" qui n'ont d'autres motivations que la maximisation du profit, ce qui, en soi, n'a sans doute rien d'immoral, et la minimisation des risques financiers, ce qui est éthiquement beaucoup plus douteux.
     Remarquons bien que la création de ces "personnes morales" que sont les sociétés de capitaux n'était pas absolument indispensable au développement d'une économie moderne. Preuve en soit que les banquiers privés genevois, pour ne citer qu'eux, ont mis leur point d'honneur à ne pas se constituer en "personnes morales" de sorte que, de nos jours encore, chacun des associés est personnellement responsable sur son patrimoine personnel des pertes que pourrait enregistrer son établissement.
     Au fond, le mérite essentiel des sociétés de capitaux est de collectiviser les pertes éventuelles en les ventilant parmi les souscripteurs et autres créanciers tout en maintenant les profits strictement privés, donc de déresponsabiliser ceux des agents économiques qui n'auraient pas de l'honneur la conception délicieusement désuète des banquiers privés genevois, soit, en pratique, la quasi-totalité d'entre eux.
     Cette redoutable efficacité des sociétés de capitaux peut être encore dopée par différentes techniques de montages juridico - financiers par sociétés-écrans et holdings, lesquelles, toutefois, ne sont généralement accessibles qu'aux géants. Non seulement les sociétés de capitaux permettent à leurs dirigeants de collectiviser les pertes, mais elles leur permettent aussi de collectiviser impunément les atteintes à la nature, les risques pour la Biosphère et les coûts sociaux en les évacuant sur l'extériorité baptisée "environnement", sur le "Tiers-Monde" et surtout sur les générations à venir. Les théoriciens libéraux ou néo-libéraux, à commencer par Hayek, bien sûr, ont fait montre d'une pudique discrétion sur cet aspect du "collectivisme" implicite dans leur doctrine.

(40) David Ricardo (1772-1823), économiste anglais auteur notamment de Principes d'économie politique parus en 1817. Considérant que la rente du propriétaire foncier n'était limitée ni par la concurrence ni par la démographie, il était , comme Maîthus, assez pessimiste sur l'avenir.
(41) Jean Charles Lionard Simonde de Sismondi (1773-1842), historien et économiste genevois auteur en 1819 de Nouveaur Principes d'économie politique qui passe pour l'un des premiers ouvrages d'économie justifiant l'intervention de 1'Etat pour des raisons sociaies.
(42) William Petty (1623-1687), médecin et économiste anglais auteur de plusieurs Essays in Political Arithmetick pams entre 1680 et 1690. Il considérait que le travail était le père et la nature la mère de toute valeur économique.
(43) François Quetnsy (1694-1774), médecin et économiste français auteur du Tableau économique paru en 1758 qui accrédita durablement la croyance dans le caractère prétendument naturel des lois économiques, gage d'une manière d'équilibre préétabli. Il est le plut illustre reprlsentant de l'Ecole des Physiocrates.
(44) Artbur Cccii ligou (1877-1959), économiste britannique qui succéda à Cambridge à Alfred Marsball (1842-1924). Il est l'auteur en 1920 de The Economics of Welfare qui préconisa un certtin inteeventionnisme étatique justifié par son "économie de bien-être" en vue notamment de remédier su chômage.
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    Conscient des limites d'une approche strictement entrepreneuriale de l'activité économique, Pigou avait préconisé dès 1920 la prise en charge par l'Etat des "déséconomies externes" provoquées par elle.(44) Il appartint à Ronald Coase de suggérer en 1960(45) que la libre concurrence et les lois du marché seraient susceptibles d'internaliser ces externalités en intégrant leurs coûts sociaux dans le prix des produits, sans intervention des pouvoirs publics. Mais, si les espèces menacées d'extinction ont bien une valeur, comment fixer le coût social de leur extinction? Comme le relève José Manuel Naredo, "au lieu de disparaître au moyen d'un simple changement institutionnel, cet environnement et ces externalités, qui englobent tout le champ de l'économique, sont appelés à subsister et même à voir leur importance s'accroître en relation avec la complexité croissante des impacts environnementaux occasionnés par la société industrielle".(46)
     Nous pouvons résumer comme suit notre remontée historique: couplée avec le développement accéléré du machinisme puis de la technologie cultivée surtout dans les écoles d'ingénieurs, la conversion intervenue progressivement au XIXème siècle de l'immense majorité des employeurs à la qualité de "personne morale" (donc immorale puisqu'ils ne sont pas responsables au delà de leur mise souvent théorique) a complètement transformé la signification même du marché qui n'est plus guère fondé sur la libre concurrence entre personnes physiques comparables sinon égales entre elles tant pour l'offre que pour la demande, mais sur la concurrence forcée de chétives personnes physiques, contraintes de quêter un emploi pour subvenir tant à leurs besoins vitaux qu'à leurs éventuels désirs, avec ces robots juridiques que sont les "personnes morales", véritables puissances extra-terrestres puisque promises à une vie et à une croissance illimitées.
     Certes, les dirigeants et cadres des "personnes morales" sont bien aussi des personnes physiques, mais elles sont de l'autre côté de la barrière des classes que les économistes libéraux avaient découverte bien avant Marx.
     Telles sont, à notre avis, les raisons qui rendent pratiquement incomparable notre "ordre de marché" avec celui des pères fondateurs du libéralisme économique. Telles sont aussi les raisons pour lesquelles ce qui pouvait apparaître providentiel au XVIIIème siècle risque fort de s'avérer à la fin de notre siècle très redoutable pour les libertés.
     Ces considérations nous conduisent à formuler l'hypothèse que voici: à l'ère industrielle, l'économie de marché a bien suscité une abondance sans précédent, mais au prix d'une exportation accélérée du désordre, et donc de la violence, vers la nature et la périphérie des démunis tant à l'intérieur des divers Etats industrialisés qu'à l'extérieur de ceux-ci, soit vers les pays toujours plus surpeuplés dits en voie de développement. Par conséquent, l'extension considérable du rôle d'abord de l'Etat au cours du siècle dernier, puis de la communauté internationale organisée depuis le début de ce siècle, s'explique en bonne partie par le fait que les autorités politiques ont successivement hérité des pertes, risques et nuisances dont l'essor des entreprises industrielles aux mains de sociétés de capitaux a ménagé la collectivisation par les contribuables, les consommateurs et finalement les peuples.

(45) Ronald Coase, "The Problem of Social Cost", in The Journal of Law and Economics. t. III, october 1960.
(46) José Manuel Naredo, op. cit., p. 271.
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SOUS-ESTIMATION DE LA RÉVOLUTION
INDUSTRIELLE

     Peut-être la réalité des hommes en chair et en os et, a fortiori, leur difficile mais passionnante aventure industrielle, sont-elles étrangères à la pensée de Hayek. Aussi bien est-il radicalement hors d'état de conjecturer les limites et la vulnérabilité de la technologie qui ont été explorées notamment par Orio Giarini et Henri Loubergé(47) et moins encore la fin de "la phase industrielle de l'évolution de l'humanité", pour emprunter derechef une expression à Georgescu-Roegen que nous avons prise au sérieux dès le début des années 1970.(48)
     Ces quelques développements nous paraissent établir suffisamment que l'économie de Hayek est purement idéologique, ou plutôt qu'elle est foncièrement incompatible avec les valeurs de liberté et de dignité humaine inhérentes au libéralisme politique. Il n'est donc pas étonnant qu'elle se traduise par une réduction du politique à la portion congrue, par sa résorption aussi poussée que possible dans l'économique, bref par le dépérissement de l'Etat, l'utopie commune au libéralisme économique et au marxisme-léninisme. Comment n'évacuerait-elle pas aussi et surtout toute "redistribution" des richesses au nom de la justice sociale?
     Il est encore un postulat implicite de Hayek qui nous paraît mériter d'être signalé, c'est sa sous-estimation systématique de la variable technologique dans le développement économique au sens de Schumpeter(49). L'éminent admirateur de la Théorie des sentiments moraux qu'est Hayek semble ne jamais s'être intéressé à ce contemporain d'Adam Smith, également écossais, qu'était James Watt(50). Or, l'aventure de la thermodynamique, dont James Watt est assurément l'un des pionniers de par sa contribution exceptionnelle à l'essor du moteur de la révolution industrielle, concerne très directement l'historicité de notre monde économique contemporain dans lequel l'humanité est toujours plus tributaire de "prothèses industrielles" qui sont autant d' "organes exosomatiques" (51)



(47) Orio Giarini et Henri Loubergé, The Diminishing Returns of Technology, Pergamon, Oxford, 1978. Cf. aussi Oria Giarini et Walter Stahel, Les limites du certain. Affronter les risques dans une nouvelle économie de service, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 1990.
(48) Ivo Rens et Jacques Grinevald, "Réflexions sur le catastrophisme actuel", in Pour une histoire qualitative. Etudes offertes a Sven Stelling-Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, pp.283 1321.
(49) Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste autrichien qui enseigna à Harvard. Il est l'auteur notamment de Business Cycles paru en 1939 qui opéra une claire distinction entre développement et croissance économiques.
(50) James Watt (1736-1819), fabricant d'instruments et inventeur écossais qui joua un rôle considérable dans le perfectionnement de la machine à vapeur grâce notamment aux apports théoriques sur la "chaleur latente" de son ami Joseph Black, chimiste, physicien et médecin qui professait à l'Université de Glasgow.
(51) Nicholas Georgescu-Ruegen, Demain la décroissance. Entropie. Ecologie. Economie, op. cit., passim..
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EN GUISE DE CONCLUSION

     Il en va du néo-libéralisme comme du marxisme-léninisme: à force de vouloir tout démontrer, il ne démontre pratiquement rien mais abuse bien des esprits en raison de la simplicité de son programme qui fait de la rentabilité la seule solution à tout problème de société.
     Sa logique est celle des gestionnaires, c'est-à-dire de ces serviteurs des sociétés de capitaux qui se font fort de tout gérer, les "ressources humaines" comme les avoirs sociaux, les ressources naturelles comme les stocks, le risque technologique majeur comme les aléas du marché.
     Autrement dit, le néo-libéralisme est radicalement étranger à l'échelle des valeurs de la civilisation européenne telle qu'illustrée notamment par le libéralisme politique de John Locke, Benjamin Constant(52) ou Alexis de Tocqueville.(53)
     A l'instar du libéralisme démographique, dénoncé par Malthus voici déja près de deux siècles, et du libéralisme technoscientifique qui est en voie de transformer notre planète en un laboratoire où les humains remplacent d'ores et déjà les cobayes, le néo - libéralisme n'a de libéral que le nom puisqu'il est tributaire d'une notion de la personne étrangère à l'être humain car issue d'une fiction juridique et puisqu'il ne songe qu'à nous rendre étrangers à la Terre où s'enracine nécessairement toute liberté, comme le signale son obsession de la croissance et du "décollage économique".
     Or, même à s'en tenir à ces deux objectifs qu'il partage avec feu le marxisme-léninisme, le néo-libéralisme n'a pu enregistrer jusqu'ici que des succès idéologiques, c'est-à-dire des victoires en trompe-l'oeil. C'est à lui que l'on doit la diffusion contemporaine d'expressions de mercantis désinvoltes passées dans le langage courant depuis quelques années comme celle de "dégraissage" appliquée à la main-d'oeuvre, ainsi implicitement assimilée à la graisse qui permet à la machine économique de tourner.

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     Outre cet apport linguistique éloquent et quelques autres du même aloi, l'idéologie néo-libérale nous a déjà valu une érosion de la notion même de service public au nom de la rentabilité à tout prix, une suspicion rampante contre la fonction publique et la glorification de la libre entreprise dans une apologie rétrospective faisant abstraction notamment de son "coût social", des profits décroissants de la technologie, de l'avènement du risque technologique majeur et arborant une totale indifférence envers le chômage du moment qu'il s'inscrit dans une saine gestion économique de l'entreprise.
     Imperméable à toute réflexion anthropologique sur la solidarité comme sur le développement qu'il identifie fallacieusement à la croissance, il ne peut concevoir l'avenir du Tiers-monde que sur le modèle des pays industriels dont nulle personne responsable ne conteste plus qu'il n'est pas généralisable à l'échelle planétaire, fût-ce pour des raisons écologiques. Insouciant des dommages irréparables causés à la nature du fait de son ignorance de la Biosphère, conforté dans son arrogance scientiste par une science économique dominante dont nous avons signalé le déficit épistémologique, le néolibéralisme est porteur de quelques grosses désillusions et de davantage de dégâts.
     Fasse le Ciel que sa débâcle inévitable n'entraîne pas l'effondrement de tout notre système socio-économique!

(52) Benjamin Constant (1767-1830), écrivain et homme politique français d'origine suisse, auteur notamment de Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs, parus en 1815 qui passent pour avoir fourni la théorie du régime parlementaire classique, institution typique du libéralisme politique.
(53) Alexis de Tocqueville (1805-1859), écrivain et homme politique français auteur notamment de la "Bible du libéralisme démocratique", à savoir De la démocratie en Amérique (1835-1840).
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