Note sur le terme Biosphère
Jacques GRINEVALD
Institut d'études du développement, Université
de Genève
| Stratégies énergétiques,
Biosphère et Société contient le mot Biosphère,
le concept fondamental de l'écologie. C'est en effet toute une vision
du monde, au sens propre du terme. Hélas,
bien que largement usité depuis les années 60, ce mot savant
est entouré d'une grande confusion et ses véritables origines
sont généralement ignorées. Il est nécessaire
de faire le point et de dissiper les malentendus.(1).
Tout d'abord, il ne faut pas confondre les mots et les concepts. De nombreux auteurs préfèrent, depuis 1970, le néologisme américain écosphère(2), ou d'autres expressions plus ou moins malheureuses qui semblent ignorer l'histoire de l'écologie comme science globale de la Biosphère(3). Le mot biosphère (avec ou sans majuscule) est utilisé pour désigner en fait des concepts très différents, parfois contradictoires. La notion de Biosphère chez Teilhard de Chardin(4), par exemple, n'est nullement un concept écologique! Ce flou sémantique, que certains jugent "sans importance"(5), traduit en réalité une fâcheuse confusion épistémologique. L'une des raisons de cette situation, lourde de conséquences, est l'organisation de la science dans la société actuelle, son institutionalisation parcellaire dans le cadre des Facultés, des départements et des disciplines académiques, en partie responsable de notre analphabétisme écologique. La «spécialisation à outrance» déjà critiquées en 1892 par Forel(6) -entraîne une perte du sentiment de «l'unité de la nature», encore vivace à l'époque du Cosmos de Humboldt, qui se traduit par un réel déficit épistémologique de la technoscience contemporaine. Dans ce contexte industriel du «savoir en miettes», le concept proprement holistique de la Biosphère se perd dans le no man's land qui sépare les sciences de la terre, les sciences de la vie, les sciences de l'ingénieur, les sciences humaines et les sciences économiques et sociales. |
On n'ose même plus parler de la Nature: il paraît que c'est
rétrograde!
Dans le premier numéro de SEBES, notre article sur l'effet de serre de la Biosphère(7) adoptait ce dernier terme dans son sens écologique global, celui que lui donne une tradition scientifique longtemps négligée, fondée dans l'entre-deux guerres par le grand savant russe Vladimir Vernadsky (1863-1945), le créateur de la biogéochimie et l'auteur, en 1926, de la première monographie scientifique (en russe) sur La Biosphère (et dont l'édition française, qui date de 1929, n'a jamais été rééditée!). Cette négligence de l'héritage scientifique de Vernadsky (les choses sont en train de changer) est directement liée à la confusion qui entoure le terme de Biosphère, dont on oublie qu'il fut créé non par Vernadsky, comme l'écrit le professeur Ramade(8), mais par le géologue viennois Eduard Suess (1831-1914) en 1875. La diffusion de ce terme est cependant postérieure à la publication du grand livre de Suess, La Face de la Terre, achevé en 1909 (traduction française en 1918). Autrement dit, la notion de Biosphère, d'origine géologique et «naturaliste», est relativement récente dans l'histoire des idées, même si nous en retrouvons rétrospectivement quelques anticipations chez Buffon, Hutton ou Lamarck au siècle des Lumières. Prophétique est en effet la conception cyclique du «système de la Terre» comme monde vivant du médecin, chimiste, agronome, géologue et natural philosopher écossais James Hutton (1726-1797), considéré de nos jours, avec Vernadsky, comme l'un des plus illustres précurseurs de la théorie Gaïa(9). p.61
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| A la suite de Suess, plusieurs
auteurs (incompris en leur temps), des géologues surtout, comme
Teilhard et Vernadsky, vont utiliser et valoriser le mot Biosphère,
mais avec des perspectives théoriques et des intentions philosophiques
très diverses. Un même mot va donc masquer une évolution
conceptuelle multiple et divergente.
On oublie aussi qu'historiquement le concept écologique de la Biosphère (de la planète Terre, la seule biosphère dans le cosmos que nous connaissons), défini dans les années 1920 par Vernadsky, alors à Paris, précède la naissance du concept d'écosystème: ce dernier concept, qui va devenir central pour l'écologie systémiste(10), a été introduit nommément en 1935 par le botaniste anglais Arthur Tansley (1871-1955), mais sa fortune moderne date essentiellement de l'article de 1942, "The trophic-dynamic aspect of ecology", de Raymond Lindeman (1916-1942), qui adoptait l'approche énergétique et biogéochimique de Vernadsky, adoptée à Yale par son maître George Evelyn Hutchinson (1903-), le «chaînon manquant» dans l'admirable filiation scientifique qui va des sources de la synthèse de Vernadsky à l'hypothèse Gaïa(11). Sans examiner ici en détail l'évolution historique et la diffusion culturelle de cette grande idée de la Biosphère, dont les implications philosophiques et pratiques sont considérables et encore trop peu considérées, il n'est pas inutile de revenir, encore une fois, sur ce problème terminologique. On peut distinguer au moins six acceptions courantes du mot Biosphère: - l'enveloppe géologique des processus biologiques; - l'ensemble des êtres vivants à la surface du globe (ou le biote); - le réservoir, au sens géochimique, des biomasses (biosphères terrestre et marine); - l'ensemble des zones biogéographiques de la planète naturellement habitées par des êtres vivants (sans distinction des espèces et du nombre); - l'ensemble des écosystèmes du globe; (suite)
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- le système écologique global intégrant tous les organismes vivants (les êtres humains aussi bien que les micro-organismes) avec les roches (la lithosphère), l'eau (1'hydrosphère) et l'air (l'atmosphère) dans un métabolisme global qui transforme la Terre en unique «planète vivante» du système solaire. C'est cette dernière conception interdisciplinaire et holistique qui est en train de triompher à la faveur de la convergence entre la «renaissance vernadskienne», le débat sur Gaïa, le programme Sustainable Development of the Biosphere de 1'IIASA, le programme Earth System Science de la NASA et le Programme International Géosphère-Biosphère (IGBP), dit Global Change. Le concept écologique et planétologique de la Biosphère (avec ses cycles biogéochimiques) est à présent au centre des préoccupations de la coopération scientifique internationale qui se mobilise pour la sauvegarde de «l'habitabilité du globe». N'oublions pas enfin que la Biosphère, que notre esprit peut penser comme un «grand tout animé d'un souffle de vie» (A. de Humboldt) qui nous englobe et nous fait vivre, est bien plus réelle (et plus durable) que nos concepts et nos symboles; c'est le mystère même de la vie sur Terre, phénomène cosmique extraordinaire, prodigieux, à l'échelle du système solaire, et peut-être - nous n'en savons rien - de l'univers tout entier, comme le postule le principe anthropique de certains astrophysiciens(12). C'est notre demeure cosmique, notre berceau et notre tombe. Son enveloppe atmosphérique nous protège du rayonnement solaire, du froid et des ténèbres de l'espace. Au même titre que des millions d'autres espèces (nous n'en connaissons même pas le nombre!), nous faisons intimement partie de la Biosphère, de sa coévolution avec la planète Terre. La Biosphère, fille unique de la Terre et du Soleil, est notre destinée d'êtres vivants; notre civilisation militaro-industrielle de la puissance, qui en altère la stabilité, l'homéostasie, tient à présent entre ses mains «le destin de la Terre» (Jonathan Schell), pour le meilleur ou pour le pire. p.62
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Résumé: La protection de l'environnement
est une nécessité urgente et vitale. Une éthique véritablement
écologique doit dépasser l'anthropocentrisme hérité
pour une bonne part du judéo-christianisme et parvenir à
une vision globale et interdisciplinaire du monde. Notre responsabilité
face aux générations futures est primordiale.
Zusammenfassung: Der Umweltschutz ist eine
dringende Lebensnotwendigkeit. Eine richtige ökologische Ethik soll
die allzumenschliche vom Judentum und Christentum geerbte Weltanschauung
überschreiten, um eine Gesamtansicht der Welt zu erreichen. Wir sind
verantwortlich vor den kommenden Generationen.
Summary: Environmental protection is an urgent
and vital necessity. A truly ecological ethic must go beyond the anthropocentrism
which we have largely inherited from Judeo-Christianity and arrive at an
overall and interdisciplinarv view of the world. We have essential responsibility
toward future generations.
| "10 février 1600, jeudi.
J'inscris cette date avec une plume exécrable, sans lunettes et
tandis qu'il me reste sept journées àvivre, si vivre est
aussi croupir dans la puanteur d'un cachot. Vivre, mourir. Ici, les extrêmes
ont tendance à se vouloir confondre. Mais le diable, qui ne perd
jamais son temps, a fait en sorte qu'il y eût dans ma dernière
chambre une table, un tabouret, une froide clarté tombant d'un soupirail,
et je suis une vieille bête résolue à ne pas perdre
la raison, quitte à ployer jusqu'au bout sous le fardeau en quoi
s'est résumée ma vie. Voilà pourquoi j'ai exigé
de l'encre et du papier. Orazio m'a obéi sans hésiter:
- Ecris tant que tu veux, Brunus. Tout sera détruit. - Merci, geôlier. Et rassure-toi: je ne te causerai pas le moindre ennui. Je sais parfaitement que ces notes n'ont aucune chance de devenir jamais mon dernier livre. Ma seule ambition sera d'être sept jours durant lecteur de moi-même. Après quoi on me brûlera, et ces feuilles. Un soupir, un tressaillement imperceptible du monde auront lieu et Giordano Bruno, écrivain, professeur de philosophie naturelle, ancien conseiller du roi de France, héros de la mémoire, des lettres, des sciences et des arts magiques ne sera plus qu'un souvenir - un mauvais souvenir, pour certains. Aux flammes l'hérétique!"(1) C'est ainsi que débute cette étonnante biographie romancée du moine dominicain Giordano Bruno de Nola, élève au couvent San Domenico Maggiore de Naples où enseigna Thomas d'Aquin, qu'on appelait Brunet à Genève, Monsieur le Napolitain à Paris, Brown à Oxford, et qui dialoguait d'égal à égal avec l'empereur Rodolphe II, en compagnie de Tycho Brahé, du jeune Képler et d'Arcimboldo au Château de Prague. Serge Filippini, à l'aide des écrits du philosophe et savant de la Renaissance, tente de reconstituer les sept derniers jours du condamné désarticulé, dans la puanteur d'un cachot du Saint-Office à Rome. Jusqu'au bûcher le 17 février 1600. |
Pourquoi ce supplice ? Précurseur,
mais bien dans l'esprit des élites de l'époque, Giordano
Bruno bouscule la théologie, catholique cela va sans dire, mais
également celle de la Genève protestante, toutes deux alors
très attachées aux conceptions aristotéliciennes de
l'univers. Il est séduit par l'intuition de l'infini d'un Nicolas
de Cues, le mysticisme du médecin et alchimiste bâlois Paracelse,
sans oublier la lecture de maints classiques grecs. Postuler la terre en
mouvement autour du soleil (contrairement à ce qu'on pensait jusqu'alors),
et surtout non le centre d'un univers que Bruno imagine infini, n'est pas
seulement avancer une hypothèse astronomique: c'est porter atteinte
au statut de la tliéologie - du moins selon la compréhension
généralement admise en ce temps-là. Par ailleurs quand
Giordano Bruno proclame que l'esprit de chacun possède toutes les
propriétés de l'Esprit universel, l'inquisiteur voudrait
le voir préciser ce qu'il entend par âme: habite-t-elle le
corps des bêtes, ou seulement celui des hommes?
Toutes questions essentiellement philosophiques ou théologiques, mais qui néanmoins ont un redoutable impact social et politique et conséquemment éthique. Tout pouvoir tient à conserver, voire augmenter ses prérogatives. Il a besoin pour cela d'un consensus largement admis et respecté. A une époque, celle de Bruno, où les décisions d'intérêt général et la puissance financiere appartiennent souvent aux autorités ecclésiastiques -ou temporelles, mais néanmoins avec la bénédiction nolens volens de l'Eglise -, le monothéisme avec son vicaire et ses serviteurs, le géocentrisme et l'anthropocentrisme offrent l'image parfaite et hiérarchisée, en quelque sorte transcendée, de ce vers quoi doit tendre la société humaine pour justifier et préserver les privilèges acquis de longue date et maintenir l'ordre. p.63
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| Le mathématicien et philosophe Bertrand Russell,
dans une petite étude polémique, écrivait: "Ceux
qui mettaient en doute les credos affaiblissaient l'autorité du
clergé, et risquaient d'amoindrir ses revenus; en outre, ils passaient
pour saper la moralité, puisque le clergé déduisait
les devoirs moraux des credos. Il semblait donc
aux dirigeants temporels, tout comme aux gens d'Eglise, qu'ils avaient
de bonnes raisons de craindre les doctrines révolutionnaires des
hommes de science."(2)
Cette Weltanschauung monolithique ne fut pas sans gauchir profondément (irrémédiablement?) le christianisme, et rendre ses adeptes si souvent inaptes à envisager les questions actuelles de l'écologie et la révolution éthique qu'elles réclament. Le biologiste Philippe Lebreton nous semble perspicace lorsqu'il attribue pour une part l'incompréhension et le désintérêt écologique - ou encore l'égoïsme conquérant - de l'Occidental, plus généralement de l'homme blanc, à son monothéisme et à son anthropocentrisme, ce dernier manifesté dans bien des récits bibliques vétéro-testamentaires.(3) (Nous considérons la Bible en premier non pas dans un but parénétique ni apologétique, mais parce que, objectivement et indépendamment de toute adhésion spirituelle, elle a conditionné, et conditionne encore, la pensée moderne.) Il est évident qu'une lecture biblique privilégiant la relation Homme-Dieu fut peu propice à développer chez le premier son appartenance à l'ensemble du cosmos et la conscience d'une dépendance quasi symbiotique avec la terre; en le libérant incontestablement de nombreux tabous (assimilés, parfois à tort, parfois avec raison, à de l'obscurantisme), le judéo-christianisme a favorisé l'impérialisme humain. Parmi les nombreux exemples possibles, mentionnons le récit de l'Arche de Noé. Lebreton y soupçonne l'affirmation d'un paternalisme qui veut voir au mieux dans l'animal un frère inférieur, mais non un partenaire.(4) Volonté de puissance aussi contenue dans le fameux verset 28 du premier chapitre de la Genèse: "Fructifiez et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la, ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout vivant qui remue sur la terre."(5) L'exégèse qu'en donne Elie Munk est peu altruiste: "L'ordre adressé au genre humain de s'assujettir la terre implique le droit de soumettre, de transformer les biens et les produits de la terre et de se les approprier librement. C'est un droit formel consacré par Dieu. Aussi la loi des hommes aura-t-elle le devoir de faire respecter le droit de propriété et de condamner toute atteinte portée au bien du prochain, en tant que violation du droit divin et de défi à l'adresse du créateur."(6) Nous osons espérer que l'exégète outrepasse les ordres divins lorsqu'il affirme que ce droit de propriété supplante même l'utilité sociale quand il y a conflit d'intérêt. (suite)
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En tout cas une telle vision du monde, hélas fort répandue, a donné, et donnera toujours lieu à maintes injustices, sans oublier les exactions des conquistadores du XVème siècle - heureusement la pensée biblique déborde le zèle de ses lecteurs, nous le verrons plus loin. Exaltation de l'effort également, contenue au chapitre trois de la Genèse toujours: "A la sueur de ton visage tu mangeras du pain". Sublimation qui influencera profondément la bourgeoisie, jusqu'à sa littérature d'agrément (Cf. par exemple la fable La Cigale et la Fourmi de La Fontaine). De tels exemples laissent en effet bien peu de place à la vie des plantes et des animaux, et ne sont pas étrangers à l'édification de l'Homo occidentalis. Certes les prolongements éthiques d'une telle édification ne sont pas tous négatifs: la notion de Beruf chez Luther revêt - comme son étymologie l'indique -l'idée de vocation.(7) Le métier, le labeur, a une connotation religieuse; il élève l'homme et le contexte social dans lequel il vit, mais côtoie sans cesse - c'est un risque que l'Histoire confirme chaque jour - ce que le professeur André Biéler appelle le développement fou.(8) Il est amusant par ailleurs de remarquer que le marxisme, cette pseudomorphose du christianisme, en imite les aspects contestables: "Le communisme, ce sera la domination pleinement développée de l'homme sur les forces naturelles, sur la nature proprement dite aussi bien que sur sa nature à lui" (Karl Marx, cité par Lebreton(9)). Il faut néanmoins reconnaître que la pensée judéo-chrétienne n'est pas totalement insensible à la nature. L'apôtre Paul est même capable de l'imaginer souffrante lorsqu'il écrit aux Romains: "La création toute entière a été assujettie à la vanité. Elle espère être délivrée elle aussi de la servitude de la corruption. Nous savons que, jusqu'à ce jour, elle soupire."(10) L'existence, sinon spirituelle, du moins capable de sentiments, du règne animal est reconnue: "Le juste connaît les besoins de son bétail", écrit le sage Salomon.(11) Le règne végétal y est promu à un bel avenir; poète, le prophète s'exclame: "Montagnes et collines éclateront en clameurs de joie devant vous et tous les arbres de la campagne battront des mains. Au lieu de l'épine croîtra le cyptès, au lieu de l'ortie crollra le myrte."(12) Cependant si les Saintes Ecritures sont truffées d'appel à la sobriété, à la modération dans la consommation, au respect des faibles, c'est toujours à travers le prisme de l'homme, seul bénéficiaire et usager privilégié, que les sujets de la création sont identifiés. Quand la Bible veut faire comprendre ce qu'est l'amour du prochain en une injonction lapidaire devenue célèbre (tu aimeras ton prochain comme toi-même), c'est encore l'Homme soi-même - quasi autiste - qui en est la mesure. p.64
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| Dans le mythe du Jugement dernier(13),
les bons et les mauvais sont discriminés en raison de leur bonté
ou malveillance envers l'Homme exclusivement; le soin de la création
dans sa totalité n'ouvre pas les portes du paradis!
Cet anthropocentrisme chrétien est la règle aujourd'hui encore, bien qu'apparaisse ici et là quelque évolution. Le christianisme est humaniste et social avant d'être écologique. Les Eglises organisent volontiers une collecte pour les lépreux, le tiers monde ou le quart monde, les porteurs du virus HIV, etc.; les comités de bienfaisance abondent en ecclésiastiques, mais on ne les rencontre guère dans les mouvements de protection de la nature. L'Institut d'éthique sociale de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse n'ignore pas les dangers qui menacent la Biosphère, mais il prend bien soin de rappeler que "les besoins matériels de l'homme - toujours l'homme (c'est nous qui ajoutons) - doivent être satisfaits"!(14) (Il est vrai cependant que l'écologie, hélas, fait souvent figure de souci de riches, et que la misère et le chômage empêchent une estimation sereine des nuisances; c'est probablement l'un des obstacles les plus sérieux à une prise de conscience écologique. Lebreton constate que le souci de la nature et la perception des risques de catastrophe écologique augmentent chez les cadres et les diplômés universitaires.(15) Autre exemple très typique à cet égard, l'évolution sémantique du vocable bioéthique: sauf erreur il apparaît pour la première fois dans la littérature en 1970 sous la plume de van Reusselaer Potter dans un article intitulé Bioethics, the Science of Survival. Il concernait autant la Biosphère et son écologie que la médecine. Par la suite le terme fut réservé à la sphère médicale et humaine, comme s'il n'y avait de problèmes éthiques qu'en ce domaine, comme si la nature dans sa totalité n'était digne de telles préoccupations.(16) Bien plus, Guy Durand, professeur de théologie morale à l'Université de Montréal, oubliant totalement l'histoire du mot bioéthique, va jusqu'à juger abusif d'oser inclure dans cette discipline une réflexion entre autres sur l'accroissement démographique et la pollution. Il nous semble au contraire que les hésitations et les errements actuels de la bioéthique résultent du champ limité (également du point de vue socio-politique) et compartimenté qu'on lui attribue. Au fond, mutatis mutandis, la civilisation du XXème siècle issue du Christianisme reprend la pensée du philosophe grec Protagoras: "l'homme est la mesure de toute chose", avec en arrière-plan, parfois encore, soli Deo gloria! Ce qui est à la fois singulier, fascinant et désespérant, ['anthropocentrisme égotiste outrancier de cette fin du XXe iiècle trahit le but qu'il s'était fixé - davantage de bien-être, iavantage de liberté - et finit inexorablement par détruire l'homme. Jacques Ellul démontre et démonte le mécanisme de ce qu'il appelle le système technicien. (suite)
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Il met le doigt sur "l'indépendance apparente de l'homme"(17) et l'affirmation illusoire de sa personnalité: "Comment dire que la sexualité hautement technicisée n'est pas l'amour? (...) que la nature reconstituée par la technique n'est pas la nature? que le non-conformisme fonctionnalisé n'est pas existentiel?" On détruit en quelques jours ce que des siècles de maturation biologique ou culturelle ont produit pour que monsieur tout-le-monde puisse gagner cinq minutes en voiture, minutes qu'il perdra ensuite devant son poste TV. "La croissance technique c'est l'économie de temps. Elle joue sur le temps, elle produit du temps au détriment pourrait-on dire de l'espace. Elle est créatrice de temps pour l'homme en même temps que réductrice d'espace." Et l'espace, encore vierge, manque peu à peu dramatiquement à l'homme pour s'épanouir. Avec une ironie lucide Georgescu-Roegen affirme l'urgence de "renoncer au cercle vicieux de l'homme qui prend le matin un appareil à raser plus vite pour arriver plus rapidement à l'atelier où il fabrique un nouvel appareil à raser plus vite"(18). Plus grave encore, en ce siècle, tantôt de doute, tantôt de confusion, tantôt de vide spirituel, la technique s'arroge les prérogatives du sorcier qu'on imaginait à jamais oublié. Nicolas Berdiaev (1874-1948), dans une somme éthique d'inspiration chrétienne, écrivait: "Une des conséquences de la technique est que tout ce qui apparaissait neutre auparavant, acquiert une portée spirituelle et religieuse. La technique ne maintient sa neutralité qu'à un certain degré de son développement; au degré supérieur, elle la perd et peut se transformer en magie, en magie noire, si l'esprit ne la subordonne pas. Elle peut aboutir à l'extermination de la plus grande partie de l'humanité et même à une catastrophe cosmique. "(19) Aveuglé dans cette course vers l'absurde, l'habitant des pays industrialisés n'a pu que mépriser peut-être la seule institution biblique non anthropocentrique et spécifiquement théocentrique, le repos du sabbat des Juifs, et plus tard du dimanche des Chrétiens. Quoique Jésus, en s'empressant d'en relativiser la rigueur rituelle à son profit et au profit de l'homme, ait ouvert de dangereuses vannes.(20) En vue d'une foi plus authentique il est vrai, mais a-t-il imaginé les cohortes dominicales de voitures sur les autoroutes, les bouchons, la pollution, les morts du samedi soir? N'avait-il pas peut-être une trop haute idée de l'Homme? Le repos prescrit du sabbat - qui concerne aussi les animaux - se veut une louange à Dieu, le respect et le rappel des bienfaits de son oeuvre, une occasion de ressourcement tant spirituel que matériel; de même que 1'année sabbatique, tous les sept ans, qui accorde le repos à la terre en la laissant un an en jachère. p.65
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| L'ordre est absolu: la septième
année, "tu n'ensemenceras pas ton champ et tu ne tailleras pas ta
vigne, tu ne moissonneras pas le regain de ta moisson et tu ne vendangeras
pas les raisins de ton vignoble inculte"(21).
Le sabbat obéit certes à une pensée religieuse, néanmoins
nous avons ici, et plus de 2000 ans avant la catastrophe écologique
qui borne notre horizon, si ce ne sont les premiers éléments
d'une croissance zéro, du moins une tentative de modération
dans la surproduction et la surconsommation, et dont nous devrions nous
inspirer. (Rappelons à ce propos l'initiative des lycéens
de Burgdorf: 12 dimanches par an sans voitures et refusée en votation
populaire.) "Les périodes sabbatiques viennent
mettre entre parenthèses la compétition des individus et
l'exploitation de la nature afin d'instaurer la solidarité du vivant."(22)
On le voit, les préoccupations écologiques (liées au respect de la création, oeuvre de Dieu) du judéo-christianisme existent. Mais sont-elles suffisamment prioritaires aujourd'hui pour faire contrepoids aux nombreux thèmes anthropocentriques qui, en partie pour des raisons historiques, ont donné le ton à l'exégèse des siècles durant, et pour constituer une hypothèse de travail valable dans la tentative de sauvegarde de la Biosphère ? Pour nous la question demeure ouverte, scepticisme inclus, tant les schémas habituels sont solidement ancrés. Si les drames écologiques récents ont occasionné une réflexion chez quelques chrétiens engagés, elle demeure hélas trop souvent marginale par rapport à l'ensemble de l'élaboration théologique séculaire. Un autre danger encore menace la Biosphère, que nous appellerons, à défaut de mieux, la rupture éthique, c'est-à-dire sa fragmentation dans les divers domaines du savoir. La dernière livraison de Campus consacré à l'éthique et intitulé Mais quel monde voulons-nous? en est l'illustration.(23) Les Facultés de théologie, des sciences, de médecine, les Départements de science et d'économie politiques, ont tour à tour la parole. Albert Jacquard est en quête d'une "définition de l'Homme". Eric Courvoisier met en avant "la dignité, l'intégrité et le devenir de l'homme".(24) Bref, d'autres mots pour signifier l'anthropocentrisme; et chaque science ainsi rassurée poursuit ses limites, qui par définition lui échappent, toujours à l'horizon du savoir. Il s'agit ici davantage de déontologie professionnelle que véritablement d'éthique. William Ossipow a raison d'user de ce vocable et d'écrire, au risque de heurter: "Il est en effet normal et conforme à la déontologie économique de faire de l'argent, fût-ce en spéculant ou vendant des canons".(25) C'est hélas vrai dans la mesure où la marchandise est conforme aux promesses du vendeur, où l'acheteur est informé du rapport qualité-prix, et d'autre part présente les garanties de bonnes moeurs suffisantes (de même qu'on ne remet pas les clés d'une voiture à un alcoolique), il n'est pas répréhensible de vendre des canons. (suite)
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Il en va ainsi de presque toutes les activités humaines; considérées individuellement, elles trouvent toujours en elles-mêmes leur propre justification. Autarciques, elles sont sans frein. Tant qu'une discipline (médecine, biologie, génie civil, économie...) se concentre et se limite à son champ d'application ordinaire, son éthique - il serait plus juste de dire sa déontologie -ne peut être autre que le simple respect de ses règles internes, de ses prescriptions et de ses buts déclarés. Il y a problème éthique et responsabilité quand survient un paramètre étranger à la discipline considérée (par exemple préservation de la faune lors de grands chantiers), paramètre qu'il s'agira d'accepter et d'intégrer (au sens étymologique, c'est à dire conserver intégralement et non détruire). Si l'écologie - dont le terme a été forgé en 1866 déjà par le biologiste allemand Ernst Haeckel - est la branche des sciences du vivant étudiant les conditions d'existence et les interactions entre les êtres vivants et le milieu; si l'écologie, constatant le déséquilibre croissant entre l'homme et l'environnement et entre les pays dits développés et sous-développés, s'est muée en une science interdisciplinaire, privilégiant l'approche thermodynamique des flux d'énergie et de matière propres à tout écosystème(26), alors elle est réellement apte à prendre en compte une multitude de paramètres biologiques et sociaux et à proposer ainsi à l'homme une possibilité de vivre susceptible de préserver l'intégrité de la Biosphère. Par ce fait même, elle pose les premiers jalons d'une conduite humaine - d'une éthique - capable de respecter les conditions adéquates à une vie harmonieuse; elle offre des éléments de réponse tant à l'anthropocentrisme autistique et délétère qu'à l'éclatement contemporain de l'éthique, reflet du désarroi de la société industrielle, incapable de se déterminer devant l'infini des nouveautés qui lui sont présentées.(27) * * * En cette fin du XXe siècle et nonobstant
notre orgueil (et illusion) scientiste, envisager favorablement d'autres
modes de penser et de vivre nous semble une nécessité urgente
et un authentique acte de sympathie (au sens fort) humaine. Une recherche
éthique "se doit de poser la question de la finalité de notre
style de vie, axé sur la consommation à court terme et l'accroissement
du bien-être matériel. Son râle spécifique consiste
à discuter les valeurs qui orientent la manière de vivre
actuelle. Cette interrogation apparaît d'autant
plus légitime que le système de valeurs des acteurs sociaux,
décideurs ou usagers, exerce une influence prépondérante
sur les modes de vie, et donc sur les façons de consommer l'énergie."(28)
p.66
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| Ose-t-on espérer que les économistes tiendront
compte du caractère inéluctable de la loi d'entropie
dans leurs prévisions?(29) Ici il faut se méfier du
"système technicien" qui pour l'instant joue gagnant. Car d'une
part il abuse de son immense pouvoir de "récupération" grâce,
comme le remarque Jacques Ellul, à sa "souplesse" d'adaptation qui
sait donner le change; une fabrique d'automobiles nomme, par exemple, l'un
de ses modèles "Prairie"! Mais l'écologie, ce n'est pas
l'aquarium au salon. Et d'autre part il profite de l'ignorance des
lois de la physique chez la plupart des partenaires sociaux. "Ne doit-on
pas qualifier de catastrophique la méconnaissance habituelle
des lois physiques régissant l'activité économique?
En effet, le processus de production tire son énergie première
d'un écosystème qui a ses propres contraintes. Comme le disait
Paul Valéry: «Il n'est pas de rêverie possible
à l'encontre du principe de Carnot». Certes,
les limites de la croissance économique sont d'abord sociopolitiques
et culturelles, mais ces limites s'éclairent à la lumière
de la notion récente des limites naturelles à toute croissance."(30)
Et si un bouleversement de toutes nos références se révélait inéluctable, la société recèlerait-elle assez de souffle vital pour l'affronter, ne serait-ce que pour en prendre conscience? Vaclav Havel qui a bien connu le totalitarisme est néanmoins sans illusion et pessimiste quant à l'avenir des sociétés occidentales lorsqu'il écrit: "Il semble bien que les démocraties parlementaires traditionnelles ne proposent pas de moyen de faire front de manière fondamentale à la gravitation de la civilisation technique et de la société industrielle de consommation. Elles aussi sont à sa remorque et impuissantes à s'y opposer. Seule la façon dont elles manipulent l'individu est infiniment plus subtile et plus raffinée que les manières brutales du système post-totalitaire. Tout cet ensemble de partis (...) agissant de manière tellement intéressée, dominés par des appareils professionnels qui déchargent le citoyen de toute responsabilité, toutes les structures complexes des foyers expansifs et manipulateurs d'accumulation du capital, le diktat omniprésent de la consommation, de la production, de la publicité, du commerce, de la culture de consommation, ce submergement d'informations, tout cela peut difficilement être considéré comme la voie grâce à laquelle l'individu aurait quelque perspective de se retrouver lui-même."(31) Les Indiens d'Amérique, mutatis mutandis, avaient peut-être quelques valeurs à transmettre. Une étude parue dans la Neue Zürcher Zeitung(32) au sujet des révoltes récentes des Indiens du Canada et intitulée Uranium City: Sackgasse für Kanadas Indianer (Uranium City, impasse pour les Indiens du Canada), montre la photo d'un grand panneau indien explicitant pour les Blancs leur Indian View. De haut en bas, c'est-à-dire dans l'ordre d'importance, et avec des dessins nous y lisons: God - Nature - Fellow Man - Self. L'individu vient après la collectivité, après son environnement: c'est exactement l'ordre inverse de nos valeurs. (suite)
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On lira à titre documentaire, toutefois non sans émotion, ces quelques phrases d'une vieille sage Wintu et du chef Taganta Mani (1871-1967): "Les Blancs se moquent de la terre, du daim ou de l'ours. Lorsque nous, Indiens, chassons le gibier, nous mangeons toute la viande. Lorsque nous cherchons les racines, nous faisons de petits trous. (...) Lorsque nous brûlons l'herbe à cause des sauterelles, nous ne ruinons pas tout. (...) L'homme blanc, lui, retourne le sol, abat les arbres, détruit tout.(33) L'arbre dit: «Arrête, je suis blessé, ne me fais pas mal.» (...) L'esprit de la terre le hait. (...) Nous voyions la main du Grand Esprit dans presque tout: le soleil, la lune, les arbres, le vent et les montagnes, parfois nous l'approchions par leur intermédiaire."(34) On rapprochera cette dernière phrase de la question de l'inquisiteur à Giordano Bruno: "l'âme habite-t-elle le corps des bêtes, ou seulement celui des hommes ?" Faut-il sourire ou se lamenter de tant de vaine prétention? Hélas, "jouer aux Indiens" n'est plus qu'un souvenir enfoui dans l'imagination et les jeux de la petite enfance - remarquons en passant qu'il s'agissait d'abord de pourchasser l'indien. Néanmoins la civilisation scientiste et matérialiste ne peut sans autre renier son passé ni ses rêveries pour se contenter d'un sourire nostalgique si elle veut survivre. Michel Serres, faisant appel aux oeuvres littéraires qui ont marqué l'humanité, analyse lucidement la situation quasi désespérée d'aujourd'hui. "Achille, roi de la guerre, lutte contre un fleuve en crue. Etrange et folle bataille! Par cette rivière, nous ne savons pas si Homère, au chant XXI de l'Iliade, entend le flux croissant des ennemis en furie qui assaillent le héros. En tout cas, au fur et à mesure qu'il jette au fil de l'eau des cadavres innombrables d'adversaires vaincus et tués, le niveau monte de sorte que le ruisseau, débordé, vient le menacer jusqu'aux épaules. Alors décontenancé d'une terreur nouvelle, il se débarrasse de l'arc et du sabre, et, les mains libres levées vers le ciel, prie. Gagne-t-il si complètement que, répugnante, sa victoire se renverse en échec? A la place des rivaux font irruption le monde et les dieux. "(35)Le monde fait irruption. C'est ce paramètre étranger et impromptu qui vient contester la souveraine liberté que s'attribue, jusqu'alors impunément, chaque domaine du savoir (ici l'art de la guerre). Bien plus, qui le tient en échec. Enfin ce paramètre, le monde, est global et interdisciplinaire, il tient compte du vivant dans son ensemble, et il appelle à la responsabilité, à la réflexion pour (qu'Achille puisse) survivre: d'écologique il devient éthique. Enfin les dieux eux-mêmes, selon l'Iliade, sont invoqués dans le débat. Comment mieux dire que le problème de la survie (d'Achille) n'est pas seulement matériel, qu'il n'est pas uniquement lié à la technologie (ici son arc et son sabre) mais spirituel et qu'il a trait à l'échelle des valeurs de la civilisation, à la spiritualité, au style de vie qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, reconsidérer. p.67
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| "La solution passe par une réflexion
sur la place de l'environnement dans le processus économique et
une intégration du mode de vie dans les limites physico-chimiques
et biologiques de viabilité planétaire. Cela signifie une
population mondiale stationnaire (l010 habitants) et un emploi
limité et majoritaire des énergies renouvelables et géothermiques.
Le problème de fond est plus culturel que scientifique et
technologique."(36) Il est grand temps d'acquérir une écosophie!
(37)
Certes, il n'est pas facile de définir clairement le paramètre Monde, d'en cerner les limites, les variables dont il dépend, ou qui dépendent de lui (effets de l'activité humaine sur la faune, la flore, l'atmosphère, le climat, la radioactivité ambiante, la démographie, la pollution, etc., et inversement), et toute approche ne peut être que provisoire. Difficile aussi d'envisager un nouvel art de vivre (amérindien ou non !). Néanmoins, comme le constate le physicien américain Amory B. Lovins, "l'éventail des options sociales disponibles pour les pays riches est beaucoup plus ouvert qu'un avenir en forme d'entonnoir étroit"(38). Nicholas Georgescu-Roegen, quant à lui, fait la distinction entre la croissance économique, responsable de la pollution et de l'épuisement des ressources à basse entropie, et le développement, source d'innovations, tout en constatant qu'ils vont souvent de pair. "C'est faute d'avoir systématiquement observé les distinctions que les défenseurs de l'environnement ont pu être accusés d'être des adversaires du développement."(39) Dans tous les cas, notre responsabilité la plus élémentaire face au futur, aux catastrophes qui pointent à l'horizon du temps, nous invite à un renversement du principe cartésien du doute, pilier jusqu'à aujourd'hui de la méthodologie des sciences. Ce n'est pas uniquement une question de prudence et de responsabilité à l'égard des générations à venir, c'est une révolution épistémologique qui est impérativement exigée: "Pour établir le vrai indubitable, nous devons d'après Descartes tenir tout ce qui d'une façon ou d'une autre peut être mis en doute comme étant équivalent au faux démontré. Ici au contraire nous devons traiter ce qui peut être mis en doute tout en étant possible, à partir du moment où il s'agit d'un possible de certain type, comme une certitude."(40) Dans les décisions à prendre, certaines possibilités présentent des risques provisoirement inacceptables. Jusqu'alors tant l'éthique chrétienne que l'élémentaire conscience civique engageaient l'homme à ne pas nuire à autrui dans l'organisation de la société. (suite)
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suite:
Maintenant, quand il s'agit de pollution (et particulièrement de pollution radioactive) et d'épuisement des ressources naturelles ainsi que de leur coût, devrait être pris en considération cet individu encore inexistant, l'homme de demain en étroite intelligence avec la Biosphère. L'économie libérale invoque volontiers la loi de l'offre et de la demande pour fixer des "prix justes" aux biens extraits de la croûte terrestre. Georgescu-Roegen souligne que la raréfaction progressive de ces richesses ainsi que, cela va de pair, la difficulté et les nuisances qui ne peuvent que croître pour les obtenir, devraient être prises en compte. Et Berdiaev, de son côté, affirme énergiquement que selon l'éthique chrétienne "la propriété absolue et illimitée des biens matériels et économiques est inadmissible (...) leur abus est à la source de l'individualisme économique européen". Bien des Occidentaux, très fiers et très attachés aux valeurs démocratiques, seraient fort étonnés, voire offusqués, si l'on mettait en doute la pertinence de leur conviction. Et pourtant un droit absolu de propriété et d'utilisation des ressources naturelles fait de l'homme, comme de l'Etat, "un tyran qui violente les autres hommes et le monde"(41). C'est assurément une menace à prendre au sérieux. La frénésie contemporaine de consommation propre au monde technicien, attisée par de multiples distorsions et confusions de langage(42) (la publicité fait accroire que tel produit est "sport", "indispensable au bonheur", "utile à la santé", etc.) pourrait bien créer subrepticement - si ce n'est déjà fait - une société policière, livrée aux phantasmes et aux ambitions de quelques "manipulateurs de pouvoirs"(43), par les concentrations de puissance qu'elle suscite et la demande croissante d'énergie aux sources coûteuses, rares ou dangereuses qu'il s'agira de garder militairement face aux terroristes(44), aux psychopathes ou simplement aux négligences (en cette dernière probabilité, sans même mentionner Tchernobyl, les exemples ne manquent point). Enfin, autre abus irrespectueux du Droit, les générations à venir sont exclues du marché actuel des matières premières et des décisions qui se prennent aujourd'hui, tout en étant, pour la premiére fois dans l'histoire, déjà irrémédiablement concernées (elles devront, par exemple, gérer nos déchets radioactifs). Les politiciens se préoccupent davantage de l'électeur d'aujourd'hui; privilégier les objectifs à long terme, s'ils s'opposent trop massivement aux intérêts immédiats, n'est guère profitable aux carriéristes: "L'Avenir ne vote pas !", constate Jean Martin, médecin cantonal et privat-docent vaudois.(45) p.68
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| Avec raison le penseur et théologien
russe émigré et mort près de Paris subordonne l'éthique
à l'eschatologie(46), et lui confère ainsi une dimension
que ni la philosophie ni la sociologie ni l'économie seules ne peuvent
lui donner. La tâche morale de l'homme consiste à lutter contre
la mort au nom de l'espérance messianique, par conséquent
"nous devons affirmer un principe ontologique non seulement à l'égard
des hommes, mais encore des animaux et des plantes"(47). Il arrive
parfois que les préoccupations de l'économétrie rejoignent
celles de la théologie: "Pourquoi dois-je faire quelque chose
pour la postérité? "(48) Telle
est la question pressante que doit affronter l'éthique aujourd'hui.
Chaque civilisation, depuis la nuit des temps, s'est développée, a atteint son apogée, a dominé puis décliné en raison de la présence, puis de la dégradation ou disparition d'un facteur (proximité de la mer, sol fertile, avantage technique...) dont elle avait la jouissance en priorité. De nos jours toutes les questions à résoudre sont d'emblée planétaires et le facteur décisif est incontestablement l'énergie - la Guerre du Golfe le prouve dont le mésusage, ou la dilapidation quand il s'agit des énergies d'origine fossile, d'une part détruit notre environnement et d'autre part tarit ses sources. |
Les chiffres attestent que la civilisation occidentale
est responsable de bien des déséquilibres mondiaux.(49)
Si nous ne parvenons rapidement à remédier à ce dysfonctionnement
à la fois écologique et énergétique, individuel
et familial, social et politique à l'issue catastrophique, pour
envisager une bioéconomie, il faudra bien admettre l'évidence:
notre philosophie (christianisme compris), à l'exception de quelques
voix solitaires, lucides et prophétiques, nos sciences, notre technologie,
notre conception de la vie, des relations sociales, du confort, du bonheur...
jusqu'à nos représentations artistiques (cantates de Bach
et sonates de Mozart incluses), n'auront conduit qu'à la ruine.
Le sablier de l'univers, selon la loi d'entropie qui gère notre
avenir, ne peut jamais être inversé. Ce
disant, il ne s'agit pas de s'abandonner à une métaphysique
du désespoir, mais bien plutôt de prendre conscience, avec
Bergson, que la loi de l'entropie est "la plus métaphysique des
lois de la physique"(50). La condamnation et la destruction de la
Tour de Babel (qui siqnifie "confusion"!), symbole de l'aberration et de
l'orgueil humains(51), auront été
inscrites avant son achèvement. Et contrairement au vénérable
récit biblique, sans même besoin de l'intervention divine.
p.69
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Résumé: Le futur sera "post-économique".
Il sera plus important de conserver la beauté d'un site que de l'exploiter
par la spéculation immobilière. La compétition économique
devra tenir compte des besoins réels, et non factices, de l'homme.
Le spirituel prendra peut-être davantage de place.
Zusammenfassung: Unsere Zukunft wird "post-ökonomisch"
sein. Es wird wichtiger sein, ein Ort in einer Schönheit zu erhalten,
als dort durch Immobilienspekulationen Geschäfte zu machen. Das wirtschaftliche
Wettlauf wird sich an den realen Bedürfnissen des Menschen orientieren,
nicht an den künstlich erzeugten. Das Geistige wird vielleicht an
Bedeutung gewinnen.
Summary: The future will be "post-economic".
It will be more important to preserve the beauty of an area than to exploit
it through speculative building. Economic competition must take account
of man's real and not his artificial needs. More importance must be given
to the spiritual.
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Le questionnaire "La Suisse, demain ..." demande
que l'on fasse des prévisions sur la manière dont on va gagner
sa vie en Suisse dans le futur et sur les changements à attendre
dans la vie des individus, le mode de fonctionnement des entreprises, des
collectivités publiques, etc. Je ne suis pas sûr de pouvoir
répondre à de telles questions. Tout dépend en effet
de la manière dont nous passerons dans un hypothétique futur.
Le questionnaire semble admettre tacitement que ce passage se fera de manière
plus ou moins progressive. Pour ma part, je ne peux pas exclure une crise,
donc une transition brutale, voire catastrophique (au sens usuel ou au
sens plus général de la théorie des catastrophes de
René Thom, ce qui n'est de toute manière pas très
différent). Il me semble même discerner que la crise devient
tous les jours plus difficile à éviter. La raison en est
que les décideurs actuels, à savoir les pouvoirs économiques
et politiques (ce sont d'ailleurs, en gros, les mêmes personnes)
se refusent à voir les échéances existentielles auxquelles
nous allons être confrontés et en comparaison desquelles les
considérations économiques risquent d'apparaître bien
futiles.
1) Nous vivons dans un monde fini.
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4) Le monde économique actuel est fondé
sur le mythe de la prospérité par l'expansion économique.
L'expansion permanente dans un monde fini est un non-sens.
5) Dans un futur relativement proche, on ne pourra plus utiliser que des énergies renouvelables. Cela signifie, pour la Suisse, qu'il faudra en gros se contenter du quart de l'énergie dont nous disposons aujourd'hui. Les contraintes ci-dessus sont incontournables.
Même si on imaginait que des physiciens sortent un lapin de leur
chapeau (fusion, surgénération, tout-à-l'hydrogène,
etc.) pour nous permettre de continuer à consommer toujours plus
d'énergie, on ne ferait qu'avancer le moment où l'on se heurtera
aux limites imposées par la finitude de notre monde et de ses ressources.
p.71
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| Mais ce pouvoir est celui de l'ensemble du système
économique multi-national qui est en passe de conquérir les
pays de l'Est et qui, non seulement considère que le monde est à
lui, mais s'imagine, en plus, que sa "victoire" apporte la preuve de sa
supériorité et fait de lui le seul système capable
de gérer les humains et la planète. Je suis donc très
embarrassé pour répondre aux questions posées. Je
vais néanmoins essayer de le faire en admettant, sans trop y croire,
que l'humanité arrive à négocier la transition d'une
manière suffisamment contrôlée pour qu'une civilisation
plus ou moins technique puisse continuer à subsister. J'appellerai
cette civilisation "post-économique" (CPE).
2. GAGNER SA VIE Dans notre société économique,
on perd sa vie à la gagner (tiré de "Travailler deux heures
par jour"), parce que pour une partie importante de la population, il y
a une séparation nette entre les activités lucratives, qui
permettent de gagner de l'argent, et les activités qui permettent
de jouir de la vie en dépensant l'argent gagné avec les premières.
La toute-puissance de l'argent en découle, au moins partiellement.
Une autre raison de la toute-puissance de l'argent réside dans sa
capacité de se reproduire tout seul du fait de l'intérêt.
Cet intérêt permet de "gagner" de l'argent sans rien faire
de concret. Il est une expression très directe du mythe de la prospérité
par l'expansion économique et le responsable principal d'une inflation
permanente que rien ne semble pouvoir arrêter.
(suite)
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suite:
Dans la mesure où dans la CPE l'obsession de la production aura disparu, le travail lié aura perdu une bonne partie de son importance. Le revenu ne sera pas un critère déterminant. Dans le système économique, le
but d'une entreprise est d'abord de faire de l'argent. Peu importe l'utilité
du produit, pourvu qu'il se vende. Les efforts du couple Hayek/Arnold pour
convaincre les gens d'acheter des montres dont ils n'ont aucun besoin en
sont une bonne illustration. Le but n'est pas de savoir l'heure, mais d'avoir
à son poignet, sur sa poitrine ou dans les cheveux un objet particulier
qui se trouve être une montre, mais qui aurait aussi pu être
une radio miniature, une boîte à musique ou autre hochet.
4. VILLES, CAMPAGNE, RÉGION, PAYS Je ne pense pas que la CPE sera constituée
d'Etats-nations tels que nous les connaissons aujourd'hui. A l'heure actuelle,
la Suisse est entièrement tributaire de ce qui se passe au plan
international et on ne peut guère discuter de son avenir sans tenir
compte du contexte mondial. La mondialisation de l'économie a vidé
le pouvoir politique de l'essentiel de son contenu (François Partant).
Ce qui dirige le monde, ce sont d'abord les multinationales et leurs présidents
(Armand Hammer, par exemple). Richard Nixon a été élu
président des USA parce qu'il a été d'accord de boire
du Pepsi-Cola à Moscou.
p.72
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| Je pense que dans la CPE, les
frontières des Etats n'auront plus l'importance qu'elles ont aujourd'hui.
Idéalement, il n'y aura plus d'Etat-nation du tout, entité
qui n'aurait plus guère de sens dans une ère post-militaire.
On peut envisager, par exemple, une Europe des régions, comme le
préconisait Denis de Rougemont. Cela signifie que des collectivités
publiques de type commune gèrent leurs affaires principalement en
interaction avec leurs voisines immédiates. Cela n'exige pas que
l'on supprime le téléphone et la télévision,
encore que l'importance de ces moyens de communication devrait être
notoirement plus faible qu'aujourd'hui. Le tourisme de masse n'aura plus
cours. Les voyages seront plus rares et mieux vécus. De toutes façons,
le maintien des trafics aériens et automobiles actuels est impossible
à terme, non seulement par manque de carburant, mais encore à
cause de la destruction de la biosphère qu'ils provoquent.
J'imagine que dans la CPE, les activités agricoles, ou, plus généralement, celles qui découlent des nécessités premières de l'individu, à savoir boire, manger, se vêtir, etc. occuperont une partie beaucoup plus importante de la population qu'aujourd'hui. On sera détourné de la mécanisation forcenée des cultures et on prendra de nouveau du plaisir aux travaux des champs. L'agriculture sera différente. J'imagine que la permaculture (Bill Mollison) se sera répandue et finira par être le mode dominant de l'utilisation du sol. Il s'agit d'ailleurs moins d'une utilisation que d'une sorte de collaboration. (suite)
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suite:
En quelques mots, on ne peut pas donner une
vision du monde de demain. Il faudrait élaborer plus en détail
beaucoup d'aspects que je n'ai fait qu'effleurer. D'autres aspects importants
manquent complètement, comme par exemple, la manière dont
nous pratiquons la connaissance (scientisme).
p.73
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Résumé: Une histoire d'oiseau.
Zusammenfassung: Vogelgeschichte.
Summary: A bird story.
| Chaque année en avril,
dans les hois feuillus proches de mon village, un chant à la fois
fin et vif annonce l'arrivée du Pouillot fitis. Cet oiseau
apparenté aux fauvettes proclame ainsi la prise de possession de
son territoire de nidification, qu'il défendra contre d'autres mâles
de son espèce.
Le pouillot fitis(2) pèse environ 17 grammes - guère plus qu'une lettre de deux pages. Vers l'automne, avant sa migration vers l'Afrique, il lui faudra accumuler des réserves d'énergie suffisantes pour traverser non seulement la Méditerranée, mais aussi le Sahara dans la même foulée, car à cette saison le Maghreb desséché ne lui offre presque plus rien à manger. Les insectes cueillis un à un sur les feuillages d'Espagne, d'Italie ou de Grèce lui permettront d'accumuler 300 à 400 mg de graisse par jour pendant 3 semaines, son poids passant ainsi de 17 à 24 grammes. Avec une consommation d'environ 500 mg aux 100 km, il pourra franchir quelque 3000 km de sable et sans eau. Par chance pour lui, le vent souffle souvent vers le sud à cette saison, lui permettant de voler à une vitesse de 50 à 60 km/h au lieu de 35 km/h par temps calme. |
Il lui faudra néanmoins voler 50 à 70 heures d'affilée
sans possibilité de ravitaillement pour gagner ses quartiers d'hiver.
Au printemps, le fitis guette les jours où le vent souffle du sud pour se lancer dans sa traversée du désert. Heureusement pour lui, le Maghreb est d'un vert tout frais à cette saison, et les insectes abondants lui fourniront les calories nécessaires pour franchir la Méditerranée. Puis il reviendra nicher dans nos bois. Manifestement, les risques, les aléas d'un tel voyage sont si grands et si nombreux que son succès, année après année, parait bien incertain. Et pourtant l'entreprise se répète depuis des milliers d'années, sans que l'espèce ne se soit éteinte ni non plus qu'elle n'ait fait le vide autour d'elle. Un pouillot fitis volant au dessus du Sahara, c'est bien peu de chose. Mais l'homme du vingtième siècle, à côté d'une telle réussite, c'est bien peu de chose. La vie, un étonnement (c'est l'étymologie latine du mot "miracle") perpétuel! p.75
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