Maîtriser l'énergie pour un monde équitable
Jean Paul DELÉAGE (*)
Université de Paris VII
Président de WISE (World Information Service on Energy)
Résumé: La crise énergétique contemporaine touche la planète entière. La fin du XXe siècle marque le début de la prise de conscience des limites de notre monde, de ses ressources et de son espace, et du grand déséquilibre entre pays industrialisés et Tiers monde. Réduire le gaspillage insensé et créer des emplois est possible, mais un changement profond du comportement des individus est nécessaire, ainsi que des groupes technocratiques liés aux pouvoirs financiers.
Zusammenfassung: Die heutige Energiekrise betrifft den ganzen Planeten. Das ausgehende 20. Jahrhundert wird sicb sowohl der Begrenztheit unserer Welt, seiner Rohstoffe und seines Raums, wie auch des grossen Ungleichgewichts zwischen der industrialisierten und der Dritten Welt bewusst. Es ist möglich, der sinnlosen Verschwendung Einhalt zu gebieten, und doch Arbeitplätze zu schaffen. Aber dazu ist eine tiefgehende Veränderung des Verhaltens nötig, sowohl beim Einzelnen, wie auch bei den finanzkräftigen technokratischen Gruppen.
Summary: The prevailing energy crisis is affecting the entire planet. At the end of the XXth century we are beginning to realise the limits of our world, its resources and space and the huge disparity between the industrialised countries and those of the Third World. It is possible to reduce mindless waste and create jobs but mat requires a far-reaching change in the attitudes of both individuals and the technocratic groups linked to the financial powers.
     La récente guerre du Golfe est la manifestation violente et morbide de la conjoncture énergétique du monde présent. Ce système complexe et contradictoire qui à l'échelle du monde associe, dans une étroite dépendance, les structures énergétiques des pays industrialisés et celles des sociétés les plus misérables, lentement se défait sans que l'on entrevoie le dessin de celui qui lui succédera dans les décennies à venir.

UNE CRISE ÉNERGÉTIQUE A L'ÉCHELLE DU MONDE






     Cette déstabilisation à long terme n'est pas un fait nouveau dans l'histoire de l'humanité. Bien des civilisations ont connu dans le passé de graves crises de l'énergie. Mais le capitalisme semblait s'etre affranchi de la contrainte énergétique. Il tirait sa capacité apparemment infinie à se reproduire de la mise en "valeur" réussie des immenses stocks d'énergie fossile qui, dans la longue durée, lui a permis de surmonter ses famines d'énergie.
 

(*) Auteur avec Jean Claude DEBEIR et Daniel HÉMERY de Les Servitudes de la Puissance, une histoire de l'énergie , Paris, Flammarion, 1986. Traductions italienne (Sole 24 Ore, Milan); allemande (Campus Verlag, Francfort); anglaise (Zed Books, Londres); brésilienne (Editora Universidade de Brasilia, Brésil).

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     Son développement n'était en fait ponctué que par les dysfonctionnements périodiques du marché, par les crises économiques nées des déséquilibres cycliques entre les logiques de l'investissement et celles de la consommation. Il avait certes dû faire face localement ou régionalement à de sévères blocages énergétiques, en particulier à la crise du bois anglaise des XVIème-XVllIème siècles, mais, à chaque fois il était parvenu à élargir l'aire d'approvisionnement de son système énergétique et à en repousser les frontières techniques. Ainsi le charbon qui constituait encore 70% du combustible utilisé dans le monde à la veille de la seconde Guerre Mondiale n'en représente plus en 1989 que 26% contre 38% pour le pétrole.
     Il n'en va plus de même depuis deux décennies. Cycles de l'économie et ruptures énergétiques sont entrés en interférence continue. Une crise énergétique dont on n'entrevoit pas la fin est désormais inscrite au coeur de la dynamique globale du capitalisme, elle détermine les grands affrontements politiques qui ponctuent sa trajectoire historique. Le système énergétique mondial est l'enjeu de la récente guerre du Golfe, mais le paradoxe est que celle-ci n'est envisagée dans l'opinion, sauf par les spécialistes de l'économie pétrolière, que sous ses angles politiques, stratégiques, militaires comme s'il ne s'agissait que d'un conflit interarabe opposant l'impérialisme dominant à un jeune rival fanatique et insolent, alors que le conflit n'est fondamentalement qu'un nouvel épisode de la lutte permanente pour le repartage de la rente pétrolière.
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     C'est l'ensemble du paysage énergétique mondial qui se trouve aujourd'hui emporté dans le processus d'une fragilisation générale. Celle-ci progresse sous le signe de la guerre inexpiable des hommes entre eux pour l'appropriation des profits qu'engendrent les différentes filières énergétiques; de la guerre aveugle que les hommes livrent à la nature pour sans cesse élargir la base de ces profits. Le champ de bataille du Tiers-Monde est sans doute le plus méconnu, mais non le moindre. La crise du bois de feu n'a pas cessé de s'y aggraver sous l'effet de la demande grandissante en bois d'oeuvre du Gargantua industriel du Nord et de celle de combustible des immenses paysanneries d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine. Le ressort principal du déséquilibre est la fantastique croissance numérique de ces paysanneries du fait de leur entrée dans la phase de la transition démographique et de l'absence de révolution énergétique dans les campagnes pauvres et surpeuplées du Sud. Pour les paysans des divers pays du Tiers-Monde, le bois reste la principale source de combustible, même si sa consommation est souvent très inférieure aux besoins.
     Le cas de la Chine a valeur d'exemple. Aujourd'hui, un ménage chinois dépense 36 fois moins d'énergie qu'un ménage américain et la consommation d'électricité par foyer en Chine est inférieure à 120 kWh par an, ce qu'un réfrigérateur américain relativement performant consomme en deux mois. Moins de 10% des ménages chinois possèdent un petit réfrigérateur et, dans les zones rurales, on ne trouve ni gaz ni électricité: on brille du bois et de la paille dans des poêles rudimentaires pour faire la cuisine et se chauffer. La plupart des ménages paysans mais aussi des millions de ménages urbains utilisent encore du bois et du charbon de bois. Il en résulte que la forêt chinoise, l'une des plus gravement atteintes dans le monde, ne couvre plus que 8 à 10% du territoire. L'avenir est rien moins que rassurant. Vers 2025, 1,4 milliards d'individus vivront en Chine et seront dans leur écrasante majorité des paysans; la demande d'énergie pour les consommations domestiques augmentera de près de 50% et la demande énergétique globale triplera!
     Il en ira de même dans l'ensemble du Tiers-Monde, dont la population estimée à 2,1 milliards d'humains en 1960 devrait approcher le chiffre de 7 milliards en 2025. Certes la consommation d'énergie y est encore très faible en comparaison de celle des pays industrialisés: au Nigéria, qui n'est pas à cet égard le pays le plus démuni, la consommation annuelle moyenne par habitant en 1989 n'était que de 2 barils d'équivalent-pétrole, principalement sous la forme de combustibles traditionnels, contre plus de 40 barils, sous forme d'énergie fossile ou d'électricité, aux Etats-Unis et au Canada. Elle ira inéluctablement croissant, mais l'utilisation des énergies commerciales risque fort, ne serait-ce que faute de moyens financiers, de se limiter encore longtemps au secteur urbain et industriel. En conséquence, la demande de bois de feu, la pression sur les fragiles réserves forestières des pays tropicaux et subtropicaux ne peuvent que grandir rapidement. Leurs effets écologiques seront incalculables. D'ores et déjà, les deux plus grands massifs de forêts pluvieuses du monde, l'Amazonie et l'Asie du Sud-est
continentale et insulaire, sont irrémédiablement atteints.  
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La déforestation tropicale est l'une des principales causes de l'effet de serre. En 1990, le déboisement était responsable à lui seul de 21% des émissions mondiales de gaz carbonique.
 
 

LE GOLFE: LA CRISE PÉTROLIERE RÉCURRENTE...






     Sur son versant industrialisé, le monde vit depuis 1973 à l'heure de la crise pétrolière récurrente. Aux deux chocs à la hausse de 1973 et 1979, au contre-choc à la baisse de 1986 a succédé depuis août 1990 un troisième choc à la hausse: à 44,35 dollars (de 1988) en septembre 1990, le baril a dépassé de beaucoup le cours moyen annuel de 1973 (10,41 dollars) et rattrapé celui de 1980 (38,83). En deux mois, les prix du brut ont été multipliés par 2,7. En dehors de ces prix extrêmes atteints lors des trois chocs, les prix du pétrole sont restés depuis 1973 supérieurs à ceux du début des années 1970 (1,90 dollars le baril en 1972!) et l'objectif irakien pour l'instant bien compromis, un baril à 25 dollars, est d'empêcher un retournement de tendance, même s'il est vrai que 25 dollars 1990 correspondent à peine aux 10 dollars obtenus en octobre 1973. A chaque choc, l'enjeu a été le même: repartager une rente pétrolière, pratiquement appropriée jusqu'en 1970 par les seules grandes puissances occidentales, entre ces dernières et les nouveaux acteurs du marché. Ces épreuves de force se déploient dans le triple contexte d'une demande de pétrole sans cesse croissante, d'une décélération tendancielle du taux d'accroissement de sa production et d'une aggravation de la crise écologique engendrée par l'usage des combustibles fossiles. L'ère du pétrole à bon marché est définitivement close.
     Il en est d'ailleurs de même dans le long terme pour l'ensemble des combustibles fossiles. Leur tonnage encore exploitable est estimé à 10'000 milliards de barils équivalent-pétrole, soit 170 années de consommation à son niveau actuel, à peine deux vies d'homme. La durée d'exploitation des réserves de pétrole et de gaz sera encore plus brève. Si la consommation cumulée continue de doubler tous les 15 à 20 ans comme c'est le cas depuis un siècle, 80% des réserves exploitables auront disparu d'ici deux générations. Plus encore que les trois précédents, le dernier choc pétrolier a mis en évidence la vulnérabilité des économies industrialisées de l'OCDE, leur extrême dépendance à l'égard du Moyen Orient qui assurait en 1989 53% de l'exportation mondiale de brut et 21% de celle des produits raffinés.
     Cette dépendance a recommencé à s'accroître après la rechute des prix de 1986, par le relâchement, voire l'abandon des politiques d'économies de l'énergie et de substitution de nouvelles filières aux hydrocarbures. La consommation de pétrole des pays de l'OCDE qui n'avait cessé de diminuer après 1979 a repris depuis 1985, passant de 34 à 38 millions de barils par jour. La crise présente dément tous les modèles qui depuis des années prédisaient pour la décennie à venir la baisse ou une hausse très lente des prix. Elle met ainsi en évidence l'extrême rigidité et la véritable dynamique de régulation de l'économie pétrolière.

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Toute baisse des cours du brut entraîne la reprise de la consommation, diminue les profits susceptibles de financer les productions plus chères, les "nouveaux pétroles" (d'Amérique du Nord, de l'Arctique, etc.) et l'exploration des zones à risques, elle bloque le développement du nucléaire et des autres énergies concurrentes (gaz, charbon). Elle accroît en conséquence la dépendance de la demande mondiale par rapport aux producteurs dont les coûts sont les plus bas, c'est-à-dire ceux de l'OPEP. Mais il arrive toujours un moment où la demande adressée à ces derniers atteint leurs capacités de production maximales. Ainsi mûrissent les conditions d'un nouveau choc pétrolier, d'une remontée brutale des cours. A la veille de la crise du Golfe, par exemple, les capacités de production étaient mobilisées à plus de 80%, les capacités de raffinage l'étant, quant à elles, totalement. Toutes les conditions étaient donc réunies pour une nouvelle crise... Aujourd'hui, le "prix de consensus" adopté par les milieux pétroliers, permettant de financer le renouvellement des gisements, est celui de 25 dollars. La crise périodique est donc inscrite dans la structure physique, politique, militaire et commerciale d'un système énergétique organisé autour d'une filière dominante et se développant selon le primat de la logique de l'offre. Le marché pétrolier ne peut plus fonctionner que par la crise...
     Ce que montre aussi la crise du Golfe, c'est l'énorme risque de déstabilisation de l'économie mondiale que comporte la prépondérance de la filière pétrolière. Les temps de réponse de cette filière aux crises conjoncturelles sont pratiquement aussi longs que ceux des filières à très lourds investissements, nucléaire ou charbon. A la mi-septembre 1990, il manquait, malgré la mobilisation des capacités inemployées de l'Arabie Séoudite, des Emirats Arabes Unis et du Vénézuela, un million de barils par jour, soit environ 5% des exportations mondiales. Certes, sur le papier, les stocks sont importants, mais en fait ils ne dépassent guère une centaine de jours de consommation. Enfin aucune force, qu'il s'agisse des Etats-Unis, de l'OPEP, elle-même déchirée par le conflit actuel, de l'AIE créée en 1974 pour répondre à l'OPEP, ou des Majors (grandes compagnies pétrolières, Esso, Mobil, Shell, BP ...), ne maîtrise le marché comme l'a montré le contre-choc de 1986. A l'époque, les politiques d'économies de l'énergie et la baisse de la consommation ont réduit à néant les efforts de l'OPEP pour cartelliser la production et ont provoqué l'effondrement des prix. Aujourd'hui, au lendemain de la guerre du Golfe, les cours ont à nouveau nettement chuté. Pour combien de temps?

LA DÉBACLE NUCLÉAIRE






     La troisième dimension de la crise a été l'échec des tentatives de desserrer les contraintes énergétiques par l'inclusion de la filière nucléaire dans le système énergétique mondial. Celle-ci n'est pas parvenue à mobiliser les énormes capitaux nécessaires à son financement. Mais son véritable talon d'Achille a été l'effondrement de sa crédibilité à la suite des accidents de Three Mile Island et surtout de Tchernobyl. Partout l'opposition au nucléaire s'est durcie. Aux Etats-Unis, les commandes ont cessé dès 1978; en Suède, un référendum a décidé d'arrêter la production d'électricité nucléaire en 2010; la Suisse, l'Italie, l'Allemagne en sont à un moratoire de fait; en URSS le doute s'est généralisé; même en France et au Japon les prograrnmes ont été révisés en baisse. 

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En 1989, les 426 réacteurs en service ont fourni 16% de l'électricité mondiale, soit l'équivalent de la consommation de 159 millions de foyers; 96 autres sont en construction, mais 5 nouveaux réacteurs seulement ont été mis en chantier depuis 1989 (2 au Japon, 2 en Corée du Sud, 1 en URSS). Quant à la filière surgénératrice, elle a connu une déroute totale, tant technique que financière. L'industrie nucléaire n'a pas pu surmonter son principal handicap, celui du "risque majeur", dont la probabilité et les dimensions ne sont en fait pas calculables, puisque, lorsqu'elles ont été vécues "en réel", elles ont dépassé toutes les prévisions des scénarios arrogants - et génénalement rassurants -, qu'avaient imaginés des armées d'ingénieurs et de scientifiques.
     L'accident de Tchernobyl a libéré en quelques secondes cinq tonnes de combustible irradié dans l'atmosphère et entraîné la formation d'un nuage radioactif qui a fait plusieurs fois le tour de la terre. Son coût humain, social, économique défie tous les calculs. Qu'on en juge: 500'000 personnes sont désormais sous la surveillance permanente de l'OMS; 3'883'300 personnes devraient encore être évacuées de régions contaminées après Tchernobyl. Les coûts de réparation de l'accident d'ici l'an 2000 sont évalués officiellement à 250 milliards de roubles (2'500 milliards de francs français). Selon le nouveau gouvernement ukrainien, les travaux de réparation et de réhabilitation des sites contaminés dureront encore deux siècles!
     L'autre face du risque nucléaire est l'impossible gestion des déchets radioactifs, sans parler de l'inévitable incidence de la multiplication des programmes nucléaires civils sur la prolifération de la bombe. Lorsque les 96 réacteurs en construction seront achevés, ils produiront environ à leur tour l0'000 tonnes de déchets par an, aggravant les problèmes actuels de stockage, toujours sans solution satisfaisante... Quant à la filière surgenératrice, présentée naguère comme une élégante issue aux pénuries énergétiques du XXIème siècle, elle s'avère être aujourd'hui le fiasco technique et financier le plus retentissant de l'industrie électronucléaire. De toute manière, et c'est peut-être là que réside le véritable échec historique de la filière nucléaire, il est aujourd'hui évident qu'elle n'offre aucune perspective de production d'électricité à des prix aussi bas que ceux de l'électricité d'origine hydraulique ou thermique avant 1976. Le nucléaire le montre, dans le cas du système énergétique existant, l'énergie restera définitivement chère et l'on peut penser que la plupart des pays industrialisés ont atteint le seuil à partir duquel toute nouvelle croissance de la production d'énergie coûte plus qu'elle ne rapporte. La fuite en avant dans un productivisme à coût global croissant perd son sens économique.

LE TEMPS DU MONDE FINI






     Rétrospectivement, les historiens pourraient bien voir dans les dernières années du vingtième siècle le début de la prise de conscience universelle de la finitude de notre monde. Finitude de ses ressources, finitude de son espace. Au coeur du problème posé par cette finitude, l'énergie, jamais aussi abondamment consommée, jamais aussi inégalement répartie entre les humains. 
 

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Le conflit entre la tendance à l'accroissement indéfini des civilisations humaines et les limites infranchissables de la nature risque de culminer au siècle prochain dans le phénomène de la dérive anthropogénique des climats terrestres, en raison de l'augmentation de l'effet de serre de certains composants de l'atmosphère. Causes principales: l'utilisation croissante des combustibles fossiles et la déforestation qui conjointement, rejettent au moins, chaque année, 25 milliards de tonnes de gaz carbonique dans l'atmosphère: mais aussi les rejets de méthane, essentiellement sous-produit du métabolisme des ruminants et des rizières. Il ne fait plus de doute que l'intervention humaine dans les cycles énergétiques est désormais directement impliquée dans le devenir des climats, le réchauffement planétaire et l'élévation probable du niveau des océans.
     Cette élévation pourrait aller jusqu'à un mètre dès le milieu du siècle prochain. Ses implications seraient particulièrement graves pour les régions côtières surpeuplées de la planète, comme les deltas des grands fleuves d'Asie. L'élévation du niveau des mers obligerait au déplacement de dizaines de millions de personnes, venant grossir le flot des millions de réfugiés de l'environnement qui peuplent déjà les bidonvilles du Tiers-Monde. Ce danger nouveau démontre l'urgence d'alternatives énergétiques d'ensemble. Il pourrait constituer une opportunité pour l'industrie nucléaire, surtout au Japon et en Europe de l'Ouest. A juste titre, les mouvements écologiques insistent au contraire sur la nécessité d'une vigoureuse politique de maîtrise et d'économie d'énergie. Des agronomes soulignent les modifications de la production forestière et surtout agricole qui pourraient donner un avantage aux régions froides au climat actuellement trop rigoureux pour produire des céréales dans de bonnes conditions, tandis que d'autres régions auraient à faire face à des conditions plus difficiles. La structure énergétique mondiale serait ainsi à l'origine d'une redistribution possible des rapports de force et des pouvoirs entre groupes sociaux, nations et Etats, dont les conséquences risqueraient de pénaliser encore les populations les plus démunies.
     Les ressources énergétiques terrestres, les possibilités techniques de récupération de ces ressources sont certes loin d'être épuisées. En revanche, les réserves de pétrole et de gaz les plus accessibles, qui ont assuré le développement industriel depuis un demi-siècle, se font rares; l'environnement ne supportera pas des taux de croissance d'utilisation des combustibles fossiles comparables à ceux du passé. L'accident de Tchernobyl a multiplié les craintes à l'encontre de l'énergie nucléaire de fission. En cette fm de vingtième siècle, la logique de l'énergie change. L'échéance de la fin des combustibles fossiles à faible coût devient perceptible; les conséquences écologiques de la boulimie énergétique passée inquiètent populations et gouvernements. Et surtout, il devient clair que la nécessité du développement du Tiers-Monde oblige impérativement à réformer profondément les modes de production et de consommation des économies industrialisées.
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UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL ET ÉCOLOGIQUE






     Réorienter le système énergétique mondial, c'est aujourd'hui inverser les tendances extrêmement puissantes qui se sont nnposées depuis les débuts de la révolution industrielle. Ce défi doit être affronté dans ses dimensions écologiques et techniques, économiques, politiques, culturelles et sociales. Amélioration de l'efficacité énergétique et recours aux ressources renouvelables, élimination des gaspillages, retournement de la tendance au déboisement des pays tropicaux, ne pourront aboutir sans réforme profonde des modes de production et de répartition des richesses qui dominent le monde. Tout progrès social implique désormais une transformation fondamentale des structures énergétiques, aux différentes échelles: locales, régionales, continentales.
     Pour les peuples d'Europe, la dimension continentale est particulièrement pertinente. A l'échelle européenne en effet, certains éléments de cette transition sont parfaitement établis. Ils passent par un réaménagement de l'espace: espace urbain, dont le développement est lié aux choix de production, à l'agriculture industrialisée, à l'hypertrophie des appareils d'Etat, aux inégalités de classe; espace rural, espace maritime. Des alternatives existent dans le domaine du transport. L'application des recommandations d'une étude récente, fondée sur l'utilisation de toutes les ressources techniques disponibles et des réglementations plus strictes que celles actuellement en vigueur, devrait permettre, dans les vingt années à venir, la réduction de 25% de la consommation de pétrole de ce secteur, soit 50 millions de Tep par an pour l'ensemble de la CEE [1 ]. Mais il n'y aura pas de réorientation écologique et humaine sans un transfert massif des investissements de la route vers le rail, sans une réduction massive de l'usage de l'automobile privée et des transports routiers. L'intensification des transports aériens comme l'usage croissant de l'automobile en ville sont une véritable folie en Europe.
     Aujourd'hui, toute production électronucléaire d'un pays d'Europe concerne tous les peuples du continent; la combustion des ressources fossiles également. Une transition à l'échelle européenne valoriserait les complémentarités entre les différents gisements d'énergie, fossiles et renouvelables, des grandes régions biogéographiques du continent. Par des économies d'investissement, elle favoriserait la mise au point technique et scientifique d'une alternative énergétique. Cette transition implique le plus grand recours possible à toutes les énergies renouvelables, en particulier l'énergie solaire sous ses différentes formes, et le développement de la cogénération électricité-vapeur, qui multiplie l'énergie utile extraite d'une ressource donnée par un facteur 2. Mais il est tout aussi important d'agir sur la consommation dans tous les secteurs: production, habitat, déplacement... Déjà, dans les pays occidentaux, des premières mesures d'économie et d'utilisation rationnelle ont fait la preuve de leur efficacité: sur une quinzaine d'années, entre 1973 et 1988, la consommation d'énergie de l'ensemble des pays de l'OCDE n'a augmenté que de 5% pendant que leur produit intérieur brut croissait de plus de 36%. 

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Pendant la même période la quantité d'énergie nécessaire pour produire l'équivalent de 1 dollar de PNB en valeur constante a diminué de 35% en Amérique du Nord, de 40% en Europe et de 50% au Japon!
     Des économies dans l'habitat et le tertiaire, dans l'industrie et les transports permettraient, bien davantage que les investissements concentrés des programmes pétroliers et nucléaires, de revitaliser en profondeur et de façon diversifiée et innovatrice le tissu industriel européen, de créer des emplois durables, de participer à la réorientation d'ensemble du mode de production et des habitudes de vie. Cela est vrai pour l'Europe de l'Ouest, mais plus encore pour celle de l'Est, où la réduction drastique de gaspillages insensés offre d'énormes possibilités d'économies de ressources et de créations d'emplois dans de nombreux secteurs d'activité.
     Ces réorientations sont inconcevables sans modification radicale des grands choix économiques qui modèlent les civilisations sur de longues périodes, sans un élargissement décisif de la démocratie politique et sociale, sans transformations profondes des comportements des individus, donc des systèmes éducatifs. L'immense majorité a presque toujours été, et est encore, en Europe, placée devant des faits accomplis, les choix étant l'apanage de groupes technocratiques, liés aux pouvoirs financiers et étatiques. Alors que les progrès scientifiques devraient augmenter les possibilités de choix techniques offerts aux sociétés, le mode de production dominant restreint bien souvent les choix réels sous l'apparent chatoiement de la diversité de la production marchande. Dès l'enfance, les individus sont conditionnés aux superlatifs. La plus grande ville, la plus haute tour, la voiture la plus rapide, le salaire le plus élevé, etc... Gigantisme, puissance et gaspillage ont partie liée. Ils ne peuvent prospérer que sur la misère de l'immense majorité des habitants de la planète Terre.

UN SEUL MONDE...






     Si ces problèmes ne sont pas attaqués à la fois sur les deux fronts, écologique et social, rien ne changera. Ce n'est pas un système productif écologique, mais son contraire, qui a généré le chômage massif. La réorientation énergétique est liée au plein emploi et à la réduction du travail salarié qu'elle comporte. Tout compromis sur la gestion écologique qui laisserait pleins pouvoirs aux dirigeants actuels de l'économie pour régler les problèmes du travail salarié serait irresponsable. La lutte contre la subordination des êtres humains aux machines et la destruction des écosystèmes vont de pair. La réduction du temps de travail est inséparable de la réorientation vers une production plus économe en énergie et en ressources. Ces vingt dernières années, l'internalisation des coûts écologiques a augmenté les coûts de production des produits pétroliers d'un tiers, ceux de l'électricité de moitié. En dépit de ces augmentations, les coûts écologiques et sociaux non internalisés restent énormes et sont en général à la hausse pour la plupart des formes d'énergie: risques de décès ou de maladies résultant d'émissions polluantes ou d'accidents dans les centrales, conséquences à long terme sur la Biosphère et à plus court terme sur les relations internationales, comme l'a montré la récente guerre du Golfe.

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     La gravité des problèmes, la prise de conscience de leurs
enjeux, la montée en puissance de mouvements et partis écologiques vont sans doute pousser, dans les pays industrialisés, à l'élargissement des prérogatives de l'Etat protecteur à une gestion plus écologique des ressources naturelles. On constaterait ainsi, dans les années à venir, l'émergence d'une variante écologique, d'une nouvelle évolution du capitalisme qui intégrerait, au moins partiellement, la contrainte de la nature, comme il l'a fait avec le keynésianisme pour les contradictions sociales. Ainsi assisterions-nous à une mutation environnementale du capitalisme, du moins dans ses métropoles opulentes du Nord. En effet, grâce à leur richesse et à leurs capacités scientifiques et techniques, la plupart des économies industrialisées effectuent déjà la transition vers des systèmes plus économes en ressources, en jouant sur des augmentations de l'efficacité énergétique financées par des systèmes de taxes sur les énergies les plus polluantes. Les obstacles à de telles conversions sont plus politiques que techniques. Encore ne faut-il pas sous-estimer la colossale inertie des systèmes énergétiques en place. Deux exemples: au rythme de construction actuel, ce n'est qu'en 2060 que le parc français de logements bénéficiera globalement des économies d'énergie impliquées par les nouvelles réglementations de 1989! Dans l'automobile, l'impact des programmes de recherche des années 1980 ne sera sensible sur l'ensemble du parc européen que vers 2010! Combien de nouveaux chocs énergétiques d'ici là?

...OU SOCIÉTÉ DUALE PLANÉTAIRE






     Qu'en est-il en revanche des pays non industrialisés ? La plupart d'entre eux aspirent à une industrialisation comparable à celle qu'ont connue les pays riches grâce à une énergie bon marché. Leur pauvreté les conduit aux solutions dont les coûts directs sont les plus bas. Les nuisances écologiques de l'utilisation d'énergies polluantes semblent le prix à payer pour simultanément développer leur économie et faire face à une démographie galopante. La poursuite du mirage de la croissance risque d'augmenter encore la facture que devront payer les générations futures de ces pays pour pallier les dégradations de l'environnement global. Or ces pays sont précisément les plus vulnérables à ces modifications de l'environnement global! En termes financiers, les besoins pour le seul secteur de l'équipement électrique des pays en voie de développement ont été évalués par la Banque Mondiale à 100 milliards de dollars par an, alors que les organismes internationaux prétendent ne pouvoir en financer que 20 milliards chaque année.
     Les voies énergétiques du passé sont donc fermées pour tous par l'internalisation inévitable de l'ensemble des coûts de production de l'énergie. Les projets soutenus par la Banque Mondiale, visant à augmenter la production et la consommation à partir de grands réseaux centralisés, ne répondent ni aux besoins, ni aux moyens de la majorité des populations des pays du Tiers-Monde. Les autres voies possibles s'inscrivent dans une stratégie de type DEPENDUS (pour Development-focused, end-use-oriented, service-directed energy scenario ), intégrant des mesures d'économies d'énergie et l'utilisation d'énergies renouvelables au service de l'ensemble des usagers.[2 ]

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Cette stratégie préconise l'installation de l'éclairage électrique dans tous les logements, de cuisinières économes, de chauffe-eau solaires, etc. Elle recommande l'utilisation équilibrée d'énergies variées, en particulier renouvelables, avec quatre priorités pour jeter les bases d'un développement viable. Les pays en développement doivent accorder une importance prépondérante à la satisfaction des besoins énergétiques de base de leurs populations; ils doivent éviter les importantes contraintes financières qui handicapent aujourd'hui les techniques énergétiques classiques, consommer leurs ressources plus efficacement, et organiser la production et l'utilisation de leur énergie de façon à en minimiser l'impact écologique.
     Comment la transition énergétique dans laquelle est quasi inconsciemment entrée l'humanité peut-elle être volontairement et consciemment orientée vers un nouvel équilibre énergétique durable et équitable ? Un tel équilibre ne pourra être atteint que par une prise de conscience collective de l'état actuel du monde et de ce que l'ensemble des humains veulent en faire. Cette compréhension ne pourra naître que de débats publics sur les relations entre modes de vie et énergie, de la recherche sans relâche de solutions démocratiques pour sortir des impasses actuelles. Cet effort n'a de sens que collectif et mondial, ne serait-ce que parce que les problèmes les plus graves sont ceux qui ignorent les frontières. Les conséquences d'une gestion irresponsable des ressources en URSS et en Europe de l'Est affectent aujourd'hui l'Europe de l'Ouest. Les conséquences écologiques de la production d'énergie en Chine et en Inde, aujourd'hui localisées en Asie, dévasteront demain l'ensemble de la Biosphère.
     Il est donc clair que l'intérêt collectif de l'humanité se confond aujourd'hui plus que jamais avec celui des "damnés de la Terre". Toutefois, tant qu'un transfert massif de ressources ne permettra pas à ces derniers de promouvoir un développement économique compatible avec l'amélioration de leur environnement et de leurs conditions d'existence, les appels à la maîtrise de l'énergie resteront lettre morte. Ils resteront inefficaces sans une lutte acharnée contre les forces économiques qui dominent le monde. 
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Ces forces ont lourdement investi dans les grandes industries de production de l'énergie et veulent tirer le maximum de profit de leurs investissements. Ils resteront lettre morte si la population mondiale continue d'augmenter. Car la croissance démographique aggrave les problèmes sociaux et écologiques, et on ne voit guère comment la population du monde pourrait se stabiliser, avant le milieu du siècle prochain, au-dessous du double de son niveau actuel!
     Tout autre discours est démagogique et irresponsable. En effet, la stabilisation du niveau global de consommation actuel, déjà écologiquement et techniquement problématique, conduirait, avec une répartition strictement égalitaire de l'énergie disponible, à des niveaux de consommation par tête de moitié inférieurs aux niveaux actuels de consommation des Européens de l'Ouest. Si l'on admet cette consommation limite comme un maximum acceptable par tous, ce qui est loin d'être démontré, la production mondiale d'énergie devrait être plus que doublée en moins de deux générations, compte tenu des hypothèses de croissance démographique les plus probables. Dans un contexte de crise généralisée pour l'air, pour l'eau, la terre, la nourriture, etc., c'est bien une véritable révolution énergétique qui s'avère devoir être l'avenir indépassable pour l'ensemble des sociétés. Elle n'aura lieu que si est stoppée l'hémorragie qui, depuis un siècle, vide les campagnes du monde de leurs paysanneries et démesurément, gonfle les populations misérables des villes de déraison. Il est clair que cette révolution énergétique est plus que jamais indissociable d'une autre révolution, politique, sociale et culturelle, sans précédent historique.

1) Jean-Pierre ORFEUIL, "Transport, Energie, environnement: le scénario Prométhée", in Futuribles, 148, Paris, novembre 1990.
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2) José GOLDENBERG et al., Energie pour un monde vivable, Documentation française, Paris, 1990. Voir aussi le numiro special de la revue Silence, Lyon, 1991, consacré aux énergies renouvelables.
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