A l'époque du premier choc pétrolier, deux tendances apparurent qui visaient à réduire substantiellement la dépendance des sociétés industrielles à l'égard du pétrole, donc à prévenir en tout cas les conséquences en Occident d'un troisième choc pétrolier.
L'une l'emporta principalement en France où, à la faveur de la doctrine gaullienne d'indépendance nationale, la décision politique fut prise puis menée à bien de miser sur l'électronucléaire pour mettre le pays à l'abri de l'arme du pétrole.
L'autre, plus radicale, se manifesta d'abord et surtout aux Etats- Unis d'Amérique dans toute une littérature dite écologiste qui dénonçait les gigantesques gaspillages énergétiques de nos sociétés industrielles «droguées au pétrole» et leur proposait une véritable reconversion dans les technologies douces fondées sur les énergies renouvelables. Amory Lovins, dont un ouvrage de l'époque est analysé dans le présent numéro sous la rubrique «Lu pour vous jadis», fut l'un des représentants les plus écoutés sinon suivis de cette tendance qui ne fut pas sans influencer quelque peu l'administration du président Carter.
Pour ce qui est des économistes spécialisés dans les problèmes de l'énergie, certains allèrent jusqu 'à prédire l'époque où surgirait le troisième choc pétroher. Ainsi Jean-Pierre Olsem, dans un petit livre encyclopédique paru en 1984, présentait-il un tableau prospectif du bilan pétrolier mondial pour la période 1980-2000 qu'il commentait ainsi: «Le tableau fait clairement ressortir la forte probabilité d'un choc pétrolier à partir de 1990, voire un peu avant. »[1]
Sans doute cet auteur ne se risqua-t-il pas à prophétiser quel serait le détonateur du troisième choc pétroher. Toutefois, les prétentions de l'Irak à ce titre auraient dû apparaître comme sérieuses à quiconque aurait médité sur la longue guerre qui avait opposé ce pays à l'Iran. [2] D'ailleurs, le seul fait que l'Irak tenait le premier ou le deuxième rang mondial quant à la quotité du PNB consacré aux dépenses militaires, avec un pourcentage de 26,8%, aurait dû inciter les Etats qui lui vendaient des armes à quelque circonspection. [3]
La Grande-Bretagne fut l'un des rares Etats à faire preuve d'une élémentaire prudence, tardivement il est vrai, lorsque le Gouvernement de Margaret Thatcher interdit à la fin de juillet 1989 la vente de son chasseur Hawk convoité par l'Irak dans le cadre d'un marché qui aurait pu lui rapporter 3,2 milliards de dollars. La France, en revanche, figure jusqu'à 1990 comme le deuxième fournisseur d'armes de l'Irak, immédiatement après l'URSS et avant la Chine. [4]
Dans un article non signé paru dans l'hebdomadaire The Economist du 29 septembre 1990 et intitulé «Kuwait: how the West blundered. The signals that were sent and the one that wasn 't» (Koweit: comment l'Occident gaffa. Les avertissements qui furent envoyés et celui qui ne le fut pas), l'auteur explique que, en 1990, quatre signaux en provenance de Bagdad auraient dû donner à penser que l'Irak s'apprétait à envahir le Koweit, mais que Washington et les autres gouvernements occidentaux préférèrent les ignorer et surtout qu'ils s'abstinrent de mettre en garde l'Irak contre les conséquences qu'ils ne manqueraient pas d'en tirer.
Dans ces circonstances, ce qui est étonnant, ce n'est pas la crise elle-même mais l'étonnement qu'elle paraît avoir suscité de par le monde. Probablement cet étonnement fut-il davantage le fait des médias que celui de certains des agents économiques et politiques principalement concernés et peut-être aussi principalement responsables. Car, si les dépenses causées par le déploiement considérable de forces militaires en Arabie saoudite seront en définitive très généreusement réparties entre les citoyens de nombreux Etats, tant industriels que sous-développés, il ne devait pas en être autant des profits que certains réalisèrent et que beaucoup escomptèrent, jusqu'a ce qu'ils s'avisèrent que l'Irak était un fort mauvais payeur! Autrement dit, on privatise les profits mais on nationalise les pertes. Pour ce qui est du gaspillage de pétrole causé par ce même déploiement, il est à la mesure des intérêts en jeu, c'est-à-dire ordonné à la survie des puissances industrielles.
Certes, depuis le premier choc pétrolier de 1973-1974, l'importancé relative du pétrole a quel que peu décru à l'échelle planétaire du fait de l'augmentation des parts respectives surtout du gaz naturel et du charbon et accessoirement du nucléaire, lequel ne fournit toutefois que moins de 4% des besoins énergétiques de la planète. [5] Le pétrole n'en demeure pas moins de beaucoup la ressource énergétique brute la plus importante de nos sociétés industrielles qui ne pourront s'en affranchir sans catastrophe, s'il en est encore temps, que par une longue reconversion volontariste axée sur les économies d'énergies et sur le développement des énergies renouvelables fondées sur le flux actuel d'énergie solaire.
Pour donner une idée de l'imbrication des sources d'énergie primaire auxquelles nous puisons et de leurs conversions multiples dans les énergies finales que nous utilisons quotidiennement à l'échelle planétaire, nous reproduisons ci-après le tableau des flux énergétiques mondiaux que Ged R. Davis publie dans le numéro spécial que le Scientific American a consacré en septembre 1990 au thème «L'énergie pour la planète Terre». [6]

Il ressort de ce graphique que les sources d'énergie
effectivement utilisées de nos jours à l'échelle planétaire
sont, par ordre décroissant, le pétrole (36,87%), le charbon
(25,62%) qui, outre son rôle énergétique, constitue
également, comme le pétrole, une matière première
pour l'industrie chimique, le gaz naturel (18,12%), les «autres sources»
qui sont principalement solaires, soit traditionnelles comme le bois, soit
nouvelles comme la biomasse, les capteurs plans, les cellules photovoltaïques,
l'exploitation de l'énergie des vagues, etc. (13,75 %), l'hydroélectricité
qui est une forme parmi beaucoup d'autres, de l'énergie
solaire actuelle (5,62%) et enfin l'électronucléaire
(3,75%). Il ressort égelement de ce graphique que, entre la production
et la «consommation» de ce vecteur énergétique
«noble» par excellence qu'est l'électricité,
le coefficient de pertes en conversion et en transmission est particulièrement
élevé (72,9%).
Peut-être l'un des rares effets positifs du troisième choc pétrolier sera-t-il de permettre le décollage des économies d'énergie et de l'exploitation des énergies renouvelables qui, avec un pétrole artificiellement bradé restaient non-concurrentielles.
Quelle que soit l'issue politique de la crise du Golfe, elle aura démontré une fois de plus l'extrême vulnérabilité des sociétés avancées et de l'économie mondiale qu'elles dominent, en raison de la dépendance énergétique croissante induite par leur course à la puissance thermo-industrielle. Nonobstant l'intense développement de son industrie électronucléaire, la France ne paraît pas devoir être davantage épargnée que ses partenaires de l'OCDE par les ondes du choc pétrolier. Dans ces conditions, la solution de rechange présentée dès les années septante par la mouvance écologiste sous la forme de sociétés moins énergivores et plus respectueuses de la nature aura-t-elle une nouvelle chance d'être entendue ou bien faudra-t-il s'en remettre passivement à ce que Denis de Rougemont appelait la pédagogie des catastrophes? Et n'est-il pas paradoxal de constater a posteriori que les citoyens qui ont toujours opté pour une alternative douce aient constamment été décriés et fichés, voire persécutés, par leurs gouvernants comme de dangereux extrémistes?
Des catastrophes pourraient d'ailleurs venir de différents côtés, c'est-à-dire tant de la récidive d'accidents technologiques majeurs comme celui de Tchernobyl que de conflits militaires sur fond de pétrole ou encore du fait de la concrétisation de la menace climatique. Peut-être la conférence qui se tient cet automne 1990 à Genève en vue de la préparation d'une Convention-cadre internationale sur le climat qui devrait être présentée à la Deuxième Conférence mondiale sur l'environnement et le développement qui se tiendra à Rio de Janeiro en 1992 esquissera-t-elle encore d'autres contraintes aux stratégies énergétiques pour les rendre «soutenables» à la longue, c'est-à-dire compatibles avec l'habitabilité au long cours de notre planète.
Interrogé sur l'avenir qu'il entendait donner à l'option nucléaire ainsi que sur d'autres aspects de sa politique énergétique, le peuple suisse qui, de par ses institutions de démocratie semi-directe, est l'un des seuls au monde à pouvoir se prononcer démocratiquement, a opté le 23 septembre 1990 pour imposer un moratoire de dix ans à toute autorisation de construire des nouvelles centrales nucléaires sur son territoire. En raison de l'exemplarité du débat énergétique dans ce petit pays hautement industrialisé nous avons pensé intéressant de présenter, dans la seconde partie de ce numéro, un Dossier sur le choix énergétique de la Suisse.
Toutefois, compte tenu notamment du nouveau forcing que les partisans du nucléaire ont entrepris à l’échelle mondiale, avec l'aveu de l'Agence atomique internationale de Vienne et des innombrables instances officielles nationales ou internationales qu'ils contrôlent ou ont infiltrées, le Comité de rédaction de SEBES a cru opportun de consacrer le Dossier scientifique du présent numéro au thème général de «La radioactivité et le vivant».