Résumé Les ombres longues de Tchernobyl: A partir du destin d'une famille, l'auteur tente de tracer en grandes lignes les problèmes de santé que l'explosion du réacteur atomique de Tcbernobyl a causés. Aux conséquences directes de la radioactivité (leucémies, cancers, malformations et déficience immunitaire) s'ajoute la destruction d'un tissu social et culturel. Les problèmes de santé liés à Tchernobyl doivent être considérés en fonction d'une définition nouvelle et globale de la maladie et de la santé.
Summary The long shadows of Chernobyl:
Starting with the fate of a family, the author tries to sketch the broad
outlines of the health problems arising from the explosion of the Chernobyl
nuclear reactor. In addition to the direct results of radioactivity (leukaemia,
cancer, malformation and immune deficiency), there is the destruction of
a social and cultural structure. The Chernobyl-linked health problems must
be regarded in the light of a new and overall definition of sickness and
health.
| Le 26 avril 1986, Serguei Nicolaïevitch
K. se trouvait à Kiev pour le compte d'une entreprise de Pripiyat,
ville située à quelques kilomètres du réacteur
de Tchernobyl, et dans laquelle vivent la plupart des employés de
cette immense exploitation. Lorsqu'il voulut acheter un billet de bus pour
son retour à Pripiyat, la caissière, en larmes, lui expliqua
qu'il n'était plus possible d'aller dans cette ville. Elle lui dit
que le réacteur atomique avait explosé et que les bus ne
se rendaient que jusqu'à la ville de Tchernobyl située, elle,
à vingt-cinq kilomètres au sud du réacteur.
Le bus était plein de femmes qui avaient toutes l'air inquiètes. Mais Sergtiei, qui est technicien, avait pleine confiance dans la sécurité nucléaire, et se dit que c'était probablement une petite avarie, comme cela arrivait souvent. Lorsque le bus croisa une cinquantaine d'ambulances, sirènes hurlantes, il fut pris, lui aussi, d'inquiétude. Arrivé dans la ville de Tchernobyl, Serguei croisa les premiers évacués. Plus aucun bus n'avait l'autorisation de continuer. Il décida donc d'aller à pied, laissant ses valises au bord de la route. Après quelques kilomètres, il rencontra des miliciens en tenue de protection qui lui interdirent de poursuivre sa route. Il décida donc de passer par la forêt. Mais là il n'en crut pas ses yeux: les feuilles, qui venaient d'éclore en ce début de printemps, avaient une couleur rouille! A Pripiyat, il venait de pleuvoir. Les enfants jouaient dans la rue, dans les flaques d'eau. La vie paraissait normale et Serguei monta sur le toit de sa maison pour contempler le réacteur en feu. La nuit suivante, il dormit d'un sommeil agité. Il entendit d'étranges bruits sous ses fenêtres, et constata avec étonnement que c'étaient des balayeuses qui arrosaient la chaussée. A deux heures du matin, un inconnu apporta des petites tablettes à toute la famille, en recommandant de les avaler tout de suite. Serguei ne sut qu'après coup que c'étaient des comprimés d'iode. Le matin, des camions pleins de nourriture arrivèrent et la population fut priée d'acheter de quoi se nourrir pendant deux jours. Dans la journée, la radio annonça que la ville allait être évacuée. Commença alors pour Serguei et sa famille une longue migration vers le sud, dont certaines étapes seront des hôpitaux. Début mai, il ressentit d'étranges malaises, des vertiges, des nausées. Au dispensaire local, on lui dit que ses globules blancs étaient très bas, que le cas était grave et il fut adressé à l'hôpital de district de Polieskoë. (suite)
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L'hôpital était plein de citoyens de sa région, souffrant d'étranges maux. Après une dizaine de jours, son état s'améliora et il put quitter le service. Par la suite, il se fixa à Kiev. Là ce fut au tour des enfants d'être malades. Malgré la douceur du mois de juin, ils souffraient de toutes sortes d'infections, etaient pâles, nerveux. Les pédiatres parlaient d'anémie et de mauvaises formules sanguines, mais semblaient assez démunis quant aux possibilités de traitements. L'histoire de Serguei Nicolaïevitch et de sa famille ressemble au sort de dizaines de milliers de personnes. Elle serait presque banale. Mais Serguei est devenu par la suite, avec sa femme, un des fondateurs du mouvement d'entraide et de lutte «Les enfants de Tchernobyl». * L'explosion du réacteur no
4 de la centrale atomique de Tchernobyl a libéré plus de
radioactivité que ne l'ont fait les bombes de Hiroshima et Nagasaki
réunies. Si on tient compte du fait que seulement 3-5% du matériel
radioactif contenus dans le coeur se sont échappés, on mesure
l'ampleur du cataclysme qui se serait produit si les équipes de
«liquidateurs» n'avaient pas "réussi" à maîtriser
le désastre, au prix d'un courage et d'un sacrifice véritablement
héroïques. Si par malheur le feu n'avait pas pu être
dompté le réacteur no 3 aurait pu prendre feu,
puis le no 2 et le no 1. Quelles seraient alors les
parties de l'Europe qui seraient encore habitables?
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| La contamination du sol n'est
pas homogène, mais présente un aspect «tacheté».
Dans le même village, on peut trouver des zones dont l'activité
au sol est presque normale, alors que quelques dizaines de mètres
plus loin, elle dépasse 40 curies au mètre carré.
L'établissement d'une carte de contamination est extrêmement
difficile. Dans la localité de Polieskoë, par exemple, la cartographie
a été établie pour chaque maison, chaque chambre,
chaque jardin. Une famille voit son fond de jardin interdit d'accès
et clôturé par quelques planches rudimentaires. Comment faire
comprendre aux enfants que certains terrains de leur village sont pestiférés?
Les fleurs sont belles partout et ni les chats ni les chiens ne se brûlent
les pattes en traversant les «points chauds».
Dans le jardin de l'hôpital de Polieskoë, une équipe de décontamination est au travail, comme un peu partout dans la région. Le chef d'équipe porte un dosimètre au bout d'une perche, les autres creusent la terre et la versent dans des sacs en plastique. La terre contaminée sera ensuite déposée quelque part dans la «zone», en attendant que les intempéries et le vent n'entraînent les radionucléides plus loin... QUELQUES ASPECTS DE LA SITUATION MÉDICALE
La thyroïde est une glande endocrine constamment
assoiffée d'iode, lequel est un des constituants fondamental de
l'hormone qu'elle produit, la thyroxine. Malheureusement, la thyroïde
ne sait pas distinguer entre l'iode «normal» et l'iode 131,
son isotope radioactif, qui est libéré en énormes
quantités lors d'accidents nucléaires. Elle fixe donc l'isotope
et le concentre dans les cellules comme un stock «normal» en
prévision des besoins futurs. Bien que la demi-vie de l'iode 131
soit relativement brève (8 jours), sa forte concentration suffit
à causer d'importants dégâts au niveau cellulaire.
Les enfants sont particulièrement sensibles parce que leur métabolisme
est plus intense que celui des adultes, mais aussi parce que leur espérance
de vie est plus longue et qu'ils ont donc plus de temps devant eux pour
développer un cancer.
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Le nombre des leucémies infantiles a considérablement progressé, surtout en République biélorusse, beaucoup plus gravement touchée par le nuage atomique que ne l'a été l'Ukraine. La progression est de 50% en une année à l'Hôpital central de Minsk. A part l'augmentation du nombre des cas, on est aussi frappé par le fait que la maladie apparaît à des âges de plus en plus jeunes. Ainsi, on a recensé plusieurs cas de leucémies de nouveau-nés ce qui, avant Tchernobyl, était quasiment inconnu. Comme pour la pathologie thyroïdienne, il faut rappeler que le délai écoulé depuis l'accident est encore bien trop bref pour autoriser un quelconque bilan. Les effets de la radioactivité, surtout des faibles et moyennes doses, sont essentiellement tardifs. Plus un enfant est jeune lors de l'irradiation, plus le risque de développer une leucémie est élevé. Certains effets peuvent ne se manifester qu'à la génération suivante. Une étude parue récemment dans le très sérieux British Medical Journal recense une augmentation des leucémies infantiles dans les alentours de l'usine de retraitement de Sellafield, dans le sud de la Grande-Bretagne. Ce qui est intéressant, c'est que ni les enfants, ni leurs mères n'avaient été irradiés, mais uniquement les pères dans le cadre de leur activité professionnelle dans l'installation nucléaire. Il s'agirait donc, selon les auteurs, d'une transmission génétique de la maladie par l'intermédiaire de pères sains, mais ayant acquis une tare chromosomique par l'effet d'une relativement faible radioactivité. Transposée dans le contexte de Tchernobyl, cette observation est des plus inquiétantes. Les 600.000 «liquidateurs» qui ont travaillé au déblaiement et à la décontamination ont tous reçu des doses moyennes entre 25 et 35 rem. Certains sont malades, mais d'autres sont en apparente bonne santé. Combien y aura-t-il de maladies cancéreuses dans la génération suivante? Sait-on pendant combien de générations ces tares génétiques pourront se transmettre? Les fausses-couches et les malformations sont en augmentation, mais ce ne sont pas seulement des tares génétiques qui en sont responsables. Chez 20% des femmes de certaines régions, on a trouvé des fibroses placentaires, c'est-à-dire un épaississement des tissus responsables des échanges, notamment gazeux, entre la mère et l'enfant, avec pour conséquence une anoxie du foetus. On a même trouvé des cas de sclérose du placenta, ce qui correspond à une forme extrême de durcissement. Ces anomalies n'étaient pas connues avant. A l'Institut de recherche en gynécologie et pédiatrie de Kiev, on apprend que les anémies gravidiques ont augmenté de plus de 100%, passant de 2,5% à 5-10%. Il en est de même pour les hémorragies pendant les accouchements et, dans une moindre mesure, des toxicoses, ces complications graves de la fin de grossesse, dont les manifestations les plus fréquentes sont l'albuminurie, l'hypertension artérielle, des crises convulsives pouvant entraîner la mort de l'enfant et même de la mère. p.50
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ET PROBLÈME PSYCHO-SOCIAUX C'est bien entendu l'état de santé
des enfants qui inspire le plus d'inquiétude. De manière
générale, ils ont tendance à être plus souvent
malades à cause d'affections banales, infectieuses. Celles-ci évoluent
de manière traînante avec de fréquentes complications.
NÉCESSITÉ D'UNE DÉFINITION GLOBALE
Certes ni la bronchite et les saignements de
nez du fils de Serguei Nicolaïevitch, ni les maux de ventre de sa
soeur ne sont des conséquences directes de la radioactivité.
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Inutile de dire que plus un pays est dépendant du pouvoir atomique, plus il pratique, aujourd'hui encore, la désinformation, la France détenant la triste première place. Sans espoir de retour sur leurs terres empoisonnées pour des générations, les populations évacuées vivent un drame d'un genre nouveau dans l'histoire de l'humanité. Au génocide, le nucléaire ajoute l'écocide et le locucide. Chaque pédiatre - et chaque médecin de famille - sait que la santé d'un enfant ne dépend pas seulement du bon fonctionnement de ses organes, mais aussi - et surtout - de l'intégrité de son environnement familial, social, scolaire et naturel. Il en va de même pour l'adulte. La vision classique, causale et réductionniste de la maladie doit être rejetée, parce que trop étroite, même si elle a encore largement cours dans de nombreux milieux médicaux qui, eux, sont empreints du déterminisme mécaniste propre au XIXe siècle, malgré toute la technologie d'avant-garde. Il faut la remplacer par une vision globale et systémique, dans laquelle les réflexions physiopathologiques n'ont pas plus de poids que des considérations psychologiques, familiales, culturelles, politiques et sociales comme autant d'éléments qui exercent de l'influence sur la santé de l'individu ou du groupe. L'environnement doit aussi être pris en considération dans l'intérêt général de la santé, comme l'exige la Charte Européenne de l'Environnement et de la Santé. L'article premier des principes fondamentaux stipule: «Bonne santé et bien-être exigent un environnement propre et harmonieux dans lequel tous les facteurs physiques, psychologiques, sociaux et esthétiques reçoivent leur juste place. L'environnement devrait être traité comme une ressource en vue de l'amélioration des conditions de vie et du bien-être.» L'accident de Tchernobyl n'a pas seulement empoisonné radioactivement toute une vaste région, il a brutalement déchiré un tissu social et culturel, ébranlé les repères politiques. C'est une destruction simultanée de plusieurs des «écosystèmes» dont dépend l'homme pour être en bonne santé. C'est la négation des références à la vie. Voilà pourquoi Tchernobyl est globalement pathogène. ÉPILOGUE Ils sont encore nombreux les grands-prêtres
du Progrès à chanter l'atome mortifère. Mais leurs
voix s'enrouent et ils hoquettent.
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GOULD, Peter R. (1990), «Tracing Chernobyl's Fallout», Terra
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KELLER, A.M. (1990), Zur Situation der vom Reaktorunfall betroffenen
Gebiete in der Sowietunion, Institut für Med. Strahlenkunde, Würzburg.
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17 Feb.
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- noch immer sind die Folgen nicht abschätzbar», Deutsches
Aerzteblatt, 87. Jahrgang, Heft 20, Seite 1614 ff.
GRAEUB, Ralph, L'effet Petkau, Editions d'En-Bas, Lausanne.
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OFFICE FÉDÉRAL DE LA SANTÉ PUBLIQUE, BERNE.
STSCHERBAK, Yuri (1988), Protokolle einer Katastrophe, Athenäum,
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