La contamination interne et l'avenir I*
par Dr Abraham BEHAR
Médecin nucléaire, Paris

* Conférence prononcée le 19 mars 1987 à Lausanne dans le cadre des soirées-débats consacrées au thème "Quelle radioactivité dans notre assiette?" organisées par l'APAG, la Fédération romande des consommatrices (FRC), le Fond mondial pour la nature (WWF-Vaud), la Société pour la protection de l'environnement (SPE) et la Coopérative Grile-Topinambour. - La première soirée de ce Cycle de trois soirées-débats eut lieu le 3 mars 1987 et fut consacrée au thème L'escalade de la radioactivité. Les conférences qu'y prononcèrent Jacques Grinevald, philosophe, et le professeur Lucien Borel, thermodynamicien, ont été publiées dans la Gazette de l'APAG, Nos 2 et 1 de 1988, respectivement. La deuxième soirée-débat eut lieu le 10 mars 1987 et fut consacrée au thème La radioactivité et le vivant. Les conférences qu'y prononcèrent le professeur Philippe Lebreton, biologiste, et le Dr Jacques Diezi, professeur de pharmacologie à l'Université de Lausanne, ont été publiées dans la Gazette de l'APAG, No 2/3 de 1989. C'est donc lors de la troisième soirée-débat, le 19 mars 1987, que fut traité le thème La contamination interne et l'avenir par les Dr Abraham Behar, médecin nucléaire, Paris, et François-Joseph Herr, médecin, Colmar. Les trois soirées-débats et donc les six conférences furent données dans les locaux de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.


     Peut-on savoir quelle radioactivité existe dans votre assiette, et à quel niveau elle peut être considérée comme acceptable?
     Vous savez déjà que nous baignons, depuis que le monde est monde, dans une certaine radioactivité, qui peut être externe, c'est-à-dire se contenter de traverser instantanément notre corps, ou interne, et elle s'intègre à vie dans nos mécanismes intimes, notre métabolisme, comme le potassium 40 ou le carbone 14.
     Mais aujourd'hui, peut-on garder la même sérénité? L'activité des hommes n'a-t-elle pas augmenté ce phénomène naturel, au-delà du seuil de tolérance? (NDLR: seuil de tolérance largement remis en cause maintenant, voir les autres textes du dossier...)
     C'est pour commencer à répondre à cette question qu'il me paraît nécessaire de faire ensemble le difficile chemin qui conduit de la physique à la biologie, des particules radioactives à notre vie de tous les jours, du développement technologique à notre droit à la survie, notre droit à être protégé de ce danger quand nous respirons, nous mangeons ou nous buvons.

LA QUESTION DES UNITÉS

     Il nous faut revenir encore sur ce problème pour bien situer où se situe la contamination ordinaire, pour vous et moi, en tant qu'individu ou comme membre d'une collectivité.
     Vous voyez que l'ambiguïté, l'explication du double jeu entre irradiation externe et contamination, existe parfaitement dans ces unités, car elles sont arbitrairement les mêmes pour les deux phénomènes.

    Mais telles qu'elles sont, nous pouvons mesurer pour la planète, comme l'a fait le docteur Jammet en 1982, si on lui attribue 4 milliards d'habitants, l'équivalent de dose engagée en rnSv/an pour un individu moyen: soit 0,94 pour la radioactivité naturelle, 0,015 pour les radionucléides médicaux, 0,020 pour les retombées des essais nucléaires, et 0,015 pour les isotopes issus des centrales électriques à combustible nucléaire (avant Tchernobyl).
     Il faut comparer ces chiffres à la dose maximale admissible des travailleurs exposés, en irradiation externe, et qui est de 50 mSv.
     Surtout, il faut garder à l'esprit l'ordre de grandeur de ces chiffres pour pouvoir les comparer à l'équivalent de dose engagée pour nos régions, après Tchernobyl, et que nous examinerons plus loin.

QU'EST-CE QUE LA CONTAMINATION?

     Il me semble plus utile d'aller directement au concret, c'est-à-dire de voir comment les polluants radioactifs, relâchés dans l'atmosphère, pour des raisons militaires ou énergétiques, vont devenir des contaminants. Le premier relais, c'est la nature, comme le montre la figure 2:


Figure 2
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     Si on prend les deux dernières destinées des radionucléides, la fixation chimique et l'eau, on peut décrire à nouveau la cascade d'événements pour les isotopes solubles ou en suspension (figure 3).

Figure 3
     Il y a donc bien cheminement progressif, de l'air, des liquides de boisson et des aliments, vers notre corps.
     A ce stade, on comprend mieux que, contrairement à l'irradiation externe, la contamination dépend strictement de la nature de chaque type de produit radioactif, pour des raisons physiques, la demi-vie, pour des raisons de toxicité directe propre, comme le plutonium, mais surtout pour des raisons biologiques, c'est-à-dire de demi-vie dans notre corps (figure 4).

Figure 4
     On peut prendre quelques exemples, comme l'iode 131, et son tropisme pour la thyroïde, et donc sa radiotoxicité pour cet organe.
     Le césium 137, avec son tropisme musculaire, et donc son stockage dans la viande, et pour nous sa captation par le foie.
     Le strontium, et son stockage dans le lait, et surtout sa fixation définitive dans la charpente osseuse (surtout de l'os en formation), le plutonium, surtout nocif comme poussière captée par nos poumons, etc.
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    Dans tous les cas, au delà de la demi-vie physique, ce qui va être ici déterminant, c'est la demi-vie biologique, et vous pouvez comprendre que la dose engagée sera radicalement différente pour le technetium, à demi-vie effective plus courte qu'une heure, et le strontium, fixé définitivement sur l'os! 
     Mais cette différence qualitative et quantitative (puisque la contamination se fait avec des radioactivités faibles, pour la population), ne suffit pas encore à différencier vraiment les deux modes d'action des rayonnements ionisants.
     S'il s'agit d'atteinte des tissus, ou de mort cellulaire, et pour nous la maladie des rayons, c'est évidemment l'irradiation externe, à des doses de l'ordre du Gray, qui est de loin la cause la plus importante du détriment. L'activité incorporée par contamination, sauf accident professionnel, est très en-dessous, et donc les doses bien plus petites que dans ces cas.
     Par contre, si on veut apprécier l'effet mutagène, et surtout cancérigène, alors la radiotoxicité par contamination est infiniment plus grande, selon l'isotope.
     Prenons un exemple, le rayonnement alpha. Il a un effet meurtrier considérable sur les cellules, mais, en même temps, il a une portée très faible aux énergies habituelles. Si on prend le radium, ou le plutonium, la simple paroi du tube en verre arrête ces particules et, sur notre peau, la destruction très localisée ne dépasserait pas l'épiderme. Dans les mêmes conditions, le rayonnement gamma, lui, traverse le corps!
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     Mais si on inhale le plutonium, et si celui-ci se fixe sur nos cellules dépoussiérantes du poumon, et ceci pour des années, le débit alpha, si faible soit-il, va pouvoir atteindre les cellules du poumon, en tuer quelques-unes, mais surtout provoquer ou favoriser l'éclosion du cancer pulmonaire, surtout chez les sujets à risques comme les fumeurs. Les travaux de Jacobi, en 1977, sont démonstratifs à cet égard.
     Chaque radiotoxique, en fonction de sa capacité à entrer dans tel ou tel organe, et dans celui-ci, en fonction du rôle intime qu'il peut y jouer (l'iode dans la fabrication de l'hormone), va donc se comporter comme une fusée porteuse, un missile, le rayonnement faisant son effet à l'intérieur du but, et non au hasard d'une rare rencontre, comme pour l'irradiation externe.
     C'est pourquoi les radiobiologistes du monde entier attachent autant d'importance à la contamination, même si les doses reçues sont très faibles, et puisqu'il vaut mieux prévenir que guérir, ils essaient de détecter les contaminants, les précurseurs, pour justement empêcher l'arrivée des radiotoxiques dans votre assiette.
     Or, ce que nous venons de dire pour l'homme, y compris sa capacité de concentrer tel ou tel radionucléide dans tel ou tel organe, est intégralement vrai pour toute espèce vivante.

LES PORTES D'ENTRÉES DE LA CONTAMINATION

     Ce pouvoir de concentration par incorporation et stockage peut être mesuré dans les plantes, et surtout dans celles que nous consommons, c'est le «facteur de concentration».


Figure 6

     Mais les animaux contribuent aussi à cet engagement de dose et, par exemple, les animaux marins, ici ceux de la mer d'Irlande
(CEC, 1979).

LA CONTAMINATION D'ORIGINE HUMAINE,
AUJOURD'HUI ET DEMAIN

     Il est maintenant temps d'examiner la situation aujourd'hui de la contamination, après l'issue dans l'atmosphère de 50 millions de curie de produits divers, en particulier de césium et d'iode 131 durant la période de la catastrophe de Tchernobyl.
     La contamination pour la communauté humaine de l'Europe de l'Ouest est estimée, en 1986, en moyenne à 2,4 mSv (rappelez-vous les 0,94 mSv pour l'irradiation naturelle sur la planète), mais il y a des disparités, cette dose est en-dessous du mSv/an pour la France et l'Espagne, à 4 mSv/an pour la Suède, à 8 mSv pour l'Italie.
     On prévoit un renforcement de cette dose engagée pour 1987, compte tenu des pollutions, en particulier des nappes phréatiques...
     Inutile de dire que la dose engagée par individu et par an est autrement plus élevée en Ukraine, et qualitativement plus grave, compte tenu des retombées de plutonium.

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Figure 7: Contribution (en %) de diffirents Radio-toxiques dans la chaîne alimentaire marine, pour la dose collective (HSv).
     On est loin des doses minimes publiées il y a 7 ans, ou même deux ans en Europe, pour les effluents radiotoxiques militaires et civils!

ET NOTRE AVENIR?

     Il ne s'agit pas de rentrer dans la polémique autour des estimations de l'ICRF sur l'excès de cancers prévisibles en moyenne, en fonction de l'équivalent de dose engagée, le chiffre de 23 cas nouveaux pour mille Homme-Sv, dont 12 fatals, reste une référence moyenne.
     Il ne s'agit pas non plus de reprocher ici l'éventuelle surestimation des cancers prévisibles dans les 50 ans à venir en URSS, surestimation avancée par les autorités de ce pays, et qui est de plusieurs dizaines de milliers.
     Mais malheureusement sur un point tout le monde est d'accord, le détriment le plus important de cette contamination se fera pour nos enfants.
     Alors, n'est-il pas temps d'être raisonnable, de cesser de bipolariser le débat par des affirmations tout aussi absurdes; «il n'y a aucun danger», même l'EDF chez nous, faisant le bilan des sept derniers accidents en 1986 dans mon pays, ne tient pas ce langage, ou «toute radioactivité est nocive», ce qui revient à nier la nature elle-même.
     Ne faut-il pas limiter le risque en-dessous d'une limite si possible identique dans notre continent, par exemple, pourquoi cette limite est-elle à 7.200 Bq/litre au Royaume-Uni, et de 1.000 Bq/l en RFA? (La décision de la CEE d'étendre la règle des 1000 Bq/l pour l'iode 131 ne va-t-elle pas dans le bon sens?)
     Ne faut-il pas réexaminer l'extention excessive des centrales nucléaires, même si le luxe de précautions est considérable, après Three Mile Island et Tchernobyl, ne pourrait-on pas faire une pause?
     Et les armes nucléaires! De quel droit les deux supergrands et les autres puissances atomiques s'arrogent-elles le droit de décider seuls du destin de notre planète?
     Les autres, c'est-à-dire l'immense majorité des pays et des peuples, n'ont-t-ils aucun droit sur notre monde?
     Un accident militaire, statistiquement possible aujourd'hui si on ne diminue pas (dans un premier temps) le stock, serait autrement plus grave que DIX Tchernobyl...! Pourquoi ne pas arrêter tout de suite les essais nucléaires?
     Nous voilà bien loin de votre assiette! Mais notre rôle n'est-il pas aussi d'agir pour que nous tous puissions nous asseoir sans crainte à table, manger et boire sainement, et promettre à nos descendants qu'ils pourront faire de même.
 

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