Appel lancé de Genève aux élus politiques des pays d'Europe et à tous les candidats au Parlement européen en vue de susciter un large débat public et la consultation des populations concernées sur les solutions de rechange au surrégénérateur Super-Phénix de Creys-Malville et à la société du plutonium.
Mesdames, Messieurs,
Conscients de notre responsabilité morale
vis-à-vis de nos contemporains et des générations
futures, nous, intellectuels de diverses nationalités, spécialités
et orientations politiques, avons décidé de vous interpeller
de Genève - point de départ de nombreuses initiatives humanitaires
- pour vous faire part de la profonde inquiétude que nous inspirent
la construction du surrégénérateur Super-Phénix
de Creys-Malville et surtout le type de société qu'elle risque
d'imposer subrepticement aux peuples d'Europe.
En effet, nous sommes arrivés à la
conclusion que, même si elle s'inscrit dans la logique de l'industrie
nucléaire existante, la construction du surrégénérateur
Super-Phénix et de ceux qui pourraient lui succéder comporte,
du fait du changement d'échelle, certaines conséquences socio-politique
inéluctables, les unes dans l'immédiat, les autres à
moyen terme. Ces conséquences s'ajoutent aux risques proprement
technologiques dont l'improbabilité statistique ne compense pas
l'ampleur.
Tout se passe comme si l'analogie d'un accident
majeur mais improbable avec certains résultats prévisibles
d'un conflit nucléaire anesthésiait la prévoyance
des responsables de la politique nucléaire de l'Europe, lesquels
se refusent à envisager des scénarios comportant la contamination
radioactive du bassin rhodanien. Or, ces perspectives ne sont nullement
exclues par la lettre ouverte adressée en novembre 1979 par quelque
1300 scientifiques de la région genevoise aux gouvernements français,
italien, allemand, responsables de la construction du Super-Phénix
et "au Gouvernement suisse concerné par sa proximité géographique".
Dès lors qu'un danger technologique confine au désastre,
ne faut-il pas considérer que seul est acceptable le risque nul
et qu'il appartient aux promoteurs d'en administrer la preuve ?
Parmi les conséquences probables sinon certaines
de la société du plutonium figurent la concentration et l'hypertrophie
de la puissance - dans tous les sens du mot - l'extension au domaine civil
de la pratique militaire du secret, justifiée par la vulnérabilité
technologique et donc militaire de cette société, avec sa
contrepartie inévitable : l'omniprésence policière.
L'histoire pourtant brève de l'industrie nucléaire et la
politique du fait accompli suivie par le Gouvernement français dans
le cas du projet Super-Phénix illustrent cette corrosion de la démocratie
par la raison d'Etat. Sur le plan international enfin, le choix du plutonium
signifie à terme une prolifération accélérée
des armes de destruction massive et, dans l'immédiat, une altération
importante de notre système de droits démocratiques et de
libertés individuelles. Que reste-t-il, en effet, de ces valeurs
s'il est loisible au Gouvernement d'un pays de menacer l'existence biologique
non seulement de ses nationaux mais aussi des autres Européens en
construisant une machine telle que Super-Phénix?
D'inspiration déterministe, l'argumentation
des partisans des surrégénérateurs ne conçoit
l'avenir que sur le modèle du passé immédiat, ce qui
élimine toute possibilité de choix de société.
A cet égard, rien n'est plus fallacieux que l'invocation de la croissance
à venir des besoins en énergie que l'on s'attache par ailleurs
à gonfler artificiellement par une propagande insidieuse en faveur
du chauffage électrique qui constitue une hérésie
thermodynamique. Or, loin de permettre une hypothétique relance
économique et moins encore de résorber le chômage,
la voie des surrégénérateurs pourrait bien engager
l'humanité dans un cul-de-sac écologique, l'empêchant
de se reconvertir, pendant qu'il en est encore temps, dans les technologies
douces qui requièrent une main-d'oeuvre nécessairement abondante.
Et, loin de nous libérer de notre dépendance croissante par
rapport au stock d'énergie fossile en quantité assurément
limitée (dépendance qui a été amorcée
par la révolution industrielle voici moins de 200 ans), le recours
au plutonium nous détournerait de l'exploitation prioritaire du
flux pratiquement inépuisable d'énergie solaire qui seule
pourrait assurer à l'humanité une survie à long terme.
Dès lors, ne serait-il pas prudent, non seulement de freiner
les investissements dans l'électronucléaire, mais encore
de consacrer à la recherche et au développement de technologies
douces, compatibles avec une diffusion du pouvoir, la majeure partie des
sommes toujours plus colossales que les Etats européens investissent
dans des réalisations accélérant la concentration
du pouvoir?
Parce que nous sommes convaincus que les surrégénérateurs
présentent des dangers immenses, que des solutions de rechange existent
du côté des technologies douces, et que les peuples d'Europe
en tout cas ont le droit d'en être informés, nous vous prions
instamment, Mesdames, Messieurs, d'user de toute votre influence pour :
1. que votre Parlement organise, avec la collaboration de toutes les institutions intéressées, des auditions publiques, interdisciplinaires et contradictoires sur l'alternative plutonium-technologies douces et, dans ce cadre, qu'il établisse le bilan des arguments pour et contre Super-Phénix et les projets analogues;Vous nous obligeriez beaucoup en nous informant sans retard de votre informant sans retard de votre position personnelle sur ces quatre points. Nous sommes persuadés que tout refus d'agir dans l'immédiat équivaut à un blanc-seing donné à ceux qui, aveuglés par des objectifs immédiats, pourraient entraîner l'humanité dans une véritable course à la mort.
2. que les peuples d'Europe ainsi informés soient appelés à se prononcer sur l'alternative susmentionnée, sur Super-Phénix et sur les projets analogues ;
3. que, en attendant les résultats de ces consultations, la construction de Super-Phénix et celle de tout autre surrégénérateur soient immédiatement interrompues ;
4. que, dans le cadre de la politique de la science de votre pays, priorité soit désormais donnée à la recherche et au développement de technologies douces.
Genève, 2 octobre 1978.
Comité de lancement
au 2 octobre 1978
Mesdames et Messieurs Jean-François AUBERT, professeur aux Facultés de droit de Neuchâtel et Genève, conseiller national ; Monique BAUER-LAGIER, conseillère nationale, Genève; André BIELER, professeur à la Faculté de théologie de Lausanne; Bernard BONVIN, dominicain, Genève; Lucien BOREL, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne; Michel BRELAZ, historien, Genève; Janine BUENZOD, docteur ès lettres, Genève; Jean-Marc CHAPPUIS, professeur à la Faculté de théologie de Genève; Charles ENZ, professeur à la Faculté des sciences de Genève; Olivier FATIO, professeur à la Faculté de théologie de Genève; Giuseppe FIORE-DONNO, professeur à la Faculté de médecine de Genève; Lucien GIRARDIER, professeur à la Faculté de médecine de Genève ; Philippe GRAVEN, professeur à la Faculté de droit de Genève; Karl Stephan GRUNBERG, fonctionnaire retraité de l'OIT, Genève; Olivier GUISAN, professeur assistant à la Faculté des sciences de Genève; Bruno HOLTZ, rédacteur, Fribourg; Roger LACROIX, professeur à la Faculté des sciences de Genève; René LONGET, député au Grand Conseil de Genève; William OSSIPOW, chargé de cours à la Faculté des sciences économiques et sociales de Genève; Michel de PERROT, ingénieur-physicien, Genève; Anne PETITPIERRE, avocate, députée au Grand Conseil de Genève; Gilles PETITPIERRE, professeur à la Faculté de droit de Genève; Ivo RENS, professeur à la Faculté de droit de Genève ; Philippe ROCH, docteur en biochimie, député au Grand Conseil de Genève; Jean ROSSEL, professeur à l'Institut de physique de l'Université de Neuchâtel; Denis de ROUGEMONT, écrivain, professeur à l'Institut universitaire d'études européennes de Genève; Pierre de SENARCLENS, professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de Lausanne; Sven STELLING-MICHAUD, historien, professeur honoraire de l'Université de Genève; Erika SUTTER-PLEINES, députée au Grand Conseil de Genève.
Association pour l'Appel de Genève (APAG),
Case postale 113, Malagnou, CH-1211 Genève 17.