L'EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE CONTRE LE DEVELOPPEMENT DURABLE

EN ATTENDANT MALTHUS
Ivo RENS
Rédacteur responsable
    Depuis la fin du XVIIIe siècle, le marquis de Sade figure parmi les auteurs maudits pour avoir commis des écrits inconvenants, pervers, voire blasphématoires. Thomas Robert Malthus connut le même sort alors que ses écrits se voulaient convenables, moralisateurs, pieux et au surplus scientifiques, comme l'étaient assurément leur auteur, au demeurant ecclésiastique anglican aux moeurs irréprochables. Pourtant, son oeuvre souleva dans certains milieux intellectuels, en particulier chez ceux qui se réclamaient de la toute jeune idéologie du Progrès, un scandale en tout point comparable à celui du "divin marquis". A la vérité, par delà l'hétérogénéité de leurs motivations, tous deux mettaient en cause la sexualité humaine et sa fonction génésique. Aussi bien, depuis la parution anonyme en 1798 de la première édition de l'Essai sur le principe de population jusqu'à nos jours, le nom de Malthus a-t-il laissé le sillage sulfureux d'un prophète de malheur comme le signale le discrédit durable qui s'attache encore un peu partout aux politiques dites malthusiennes ou néo-malthusiennes.
    Avec le recul de près de deux siècles d'industrialisation, il nous est loisible de critiquer Malthus pour la formulation mathématique contestable qu'il donna à son fameux principe de population - la démographie, selon lui, ayant tendance à s'accroître en progression géométrique contrairement à la production de subsistance dont il pensait qu'elle ne saurait croître que de façon arithmétique, mais n'était-il pas tributaire de la conscience possible de son temps, et dans ce cadre, sa démarche ne relève-t-elle pas manifestement de la science de l'époque ? - de même il nous est facile de lui reprocher sa hantise de la prolifération humaine en oubliant peut-être un peu facilement que c'est surtout la prolifération des pauvres qui le préoccupait. Mais, par delà ses provocations, ses erreurs de détails ou sa sous-estimation de la Révolution industrielle, dont personne alors n'avait conscience et qui allait valoir à l'Humanité un sursis dans sa course à la famine et à la misère, il est, croyons-nous, profondément injuste de lui contester l'originalité d'une perspective singulièrement pertinente quant à la priorité de l'ancrage biologique de l'espèce humaine sur ses espérances et réalisations économiques et sociales.
    Certes, avant Malthus, les physiocrates avaient eu conscience de la dépendance de l'économie à l'égard de la nature, mais ils restaient prisonniers d'une vision du monde essentiellement agraire. Que, parmi les économistes classiques, Malthus le premier ait posé le principe qu'il y a des limites à la croissance démographique et économique, du fait de la finitude de l'espace de la planète Terre et de l'impossibilité dans laquelle se trouve l'espèce humaine d'aligner sa production alimentaire sur ses pulsions sexuelles, voilà qui aurait dû lui valoir déjà quelque titre à la gloire posthume. Mais qu'il ait en outre souligné l'intensité de la concurrence pour la vie entre les espèces vivantes au point d'inspirer au milieu du XIXe siècle Charles Darwin ainsi que Alfred R. Wallace qui tous deux figurent avec lui parmi les pères fondateurs de l'écologie scientifique, voilà qui en fait un auteur d'une saisissante actualité à l'heure où nos sociétés industrielles, qui croyaient abolies les limites à la croissance, se trouvent tout à coup confrontées à la crise de l'environnement dont une des causes profondes tient au mépris de la Nature, péché d'orgueil par excellence.
    Anticipée par Malthus au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, l'explosion démographique - The Population Explosion est le titre donné par Paul et Ann Ehrlich à l'un de leurs ouvrages paru en 1990 - n'a pris une tournure spectaculaire à l'échelle de la Planète qu'au cours de ce XXe siècle. Bien que la population humaine de la Planète ait atteint son premier milliard d'âmes au début du XIXe siècle et son deuxième milliard une centaine d'années plus tard, autour de 1925, on peut affirmer sans risque de se tromper que jusqu'au XXe siècle jamais au cours de son évolution l'Humanité n'a comporté d'individus ayant été témoins, au cours de leur existence, d'un doublement de l'effectif des humains. Or nombreux sont déjà nos semblables qui, nés avec le siècle, ont assisté non seulement au doublement mais au triplement du nombre des humains.
    Le plus étonnant est que, face à un phénomène de cette magnitude, les experts contemporains en sciences tant sociales que naturelles, à quelques rares exceptions près, occultent cette immense transformation soit en se confinant à une échelle ridiculement étroite dans le temps ou dans l'espace, ou encore dans l'un et l'autre, soit en tirant argument du tassement de la fécondité enregistré dans les pays les plus industrialisés pour conjecturer que les pays en voie de développement (PVD) traverseraient une phase dite de "transition démographique" dont ils sortiraient dans le courant du XXIe ou du XXIIe siècle, ce qui, du même coup, stabiliserait la population mondiale autour de quelque 11 à 12 milliards d'individus, soit encore en tirant argument du progrès des sciences et des techniques pour affirmer que la Planète pourrait héberger et nourrir encore bien plus de milliards d'humains. Mais, pour combien de temps? Ils n'abordent guère la question! On trouvera dans le Dossier scientifique que nous publions ci-après des textes qui échappent à ces faiblesses et permettront d'éclairer le lecteur sur l'ampleur de l'explosion démographique et sur quelques-unes de ses conséquences écologiques, économiques et sociales tant pour le présent que pour l'avenir.
    Pour illustrer l'un des mécanismes de l'occultation sus-mentionnée nous reproduisons ci-après deux graphiques issus du système des Nations Unies en juillet 1993. Les courbes qu'on y trouve évoquent une quelconque croissance, apparemment rassurante, et ce parce que le point de départ a été arbitrairement fixé à 1950.

Fig. 1: Peut-on faire des prévisions? Projection jusqu'en l'an 2150 (1)

Fig. 2: Projections démographiques par région de l'an 1950 à 2150 (variante moyenne). La variante moyenne est considérée comme la plus probable. (2)

    Il est intéressant de relever que la même remarque peut être faite pour le graphique ci-après, émanant également du système des Nations Unies, mais en 1992, encore que le point de départ ait été reculé, pour des raisons qui nous échappent, au milieu du XvIIe siècle. Au surplus, ce troisième graphique souligne de façon frappante que Si l'évacuation du passé lointain empêche d'apprécier notre situation présente, elle nous plonge dans plus d'obscurité encore quant â ses prolongements possibles dans l'avenir, même proche.

Fig. 3: Accroissement récent de la population mondiale et projection des Nations Unies jusqu'en 2150 (3)

    Que l'on veuille bien comparer ces trois graphiques essentiellement prospectifs, c'est-à-dire entachés à tout le moins de quelque incertitude, avec celui que nous offre Al Gore, promu depuis lors vice-président des Etats- Unis d'Amérique, dans son remarquable livre dont l'édition française est sortie cette année même, Sauver la planète Terre, l'écologie et l'esprit humain, (Albin Michel, Paris, 1993), (4), ouvrage qui fait l'objet d'une étude dans le présent numéro de SEBES, et l'on y découvre que ces derniers siècles consacrent bien l'explosion démographique de l'espèce humaine. Cette courbe n'est pas propre à cet auteur puisqu'on la trouve presque identique par exemple dans l'ouvrage de François Ramade Les catastrophes écologiques, McGrawHill, 1987, p. 23 et dans L'Encyclopaedia Britannica, tome 25, 1989, p. 1045. L'allure cabrée de cette courbe est due au fait que, contrairement aux trois premières, elle prend en compte la longue durée. En l'occurrence il importe assez peu que cette longue durée s'origine il y a près d'un million d'années comme le fait François Meyer dans La surchauffe de la croissance, essai sur la dynamique de l'évolution (5), il y a 200'000 ans comme le propose Al Gore, il y a quelque 30'000 à 50'000 ans lorsqu'apparaît l'homo sapiens sapiens, ou bien seulement 8000 ans avant notre ère, lorsque débute la Révolution néolithique, ou encore il y a quelque 2000 ans, comme le fait l'auteur de Biohistory: The Interplay between Human Society and the Biosphere, Past and Present en 1992 (6) et même si l'on part de l'an 600 de notre ère comme le fait le professeur Hubert Greppin dans l'article que nous publions dans la présente livraison.

Fig. 4: Population mondiale en milliards. Après être demeurée stable durant la plus grande partie de l'histoire, elle a commencé à s'accroître régulièrement après la révolution agricole il y a plusieurs milliers d'années. Ce faible taux de progression s'est maintenu jusqu'au début de la révolution industrielle, époque où la courbe s'est mise à tendre vers la verticale. Pendant ce siècle, le taux de croissance s'est élevé si vite que la Terre compte maintenant un milliard d'habitants de plus tous les dix ans. Au début de 1992, notre planète abritait presque 5,5 milliards d'êtres humains. Ce chiffre, estime-t-on, devrait s'élever à 9 milliards en 2032. (4)

    L'un des enseignements que l'ont peut tirer de ce Dossier scientifique c'est que la disparité dans le mode de vie entre les habitants des pays industrialisés et ceux des PVD n'est nullement indifférente pour apprécier les conséquences de l'explosion démographique. Même en faisant abstraction de la redoutable érosion des sols, de la désertification, de l'extinction d'un nombre croissant d'espèces animales et végétales, l'accroissement accéléré des populations de machines de toutes sortes, de voitures automobiles et de robots, toujours plus performants de générations en générations et qui ne contribuent pas peu à la progression du chômage, affecte directement la capacité de charge de la Planète. En effet, pour cette dernière, tout se passe comme si chaque nouveau né dans les pays industrialisés était accompagné, dès son berceau, au bas mot d'une dizaine d'esclaves mécaniques du fait de l'environnement techno-scientifique dont sa famille l'entoure, ou mieux, d'une dizaine au moins d'esclaves énergétiques, certains d'entre eux relevant de l'informatique plutôt que de la mécanique. Autrement dit, en raison de ses prélèvements sur les ressources épuisables et de ses rejets de déchets, un Américain, un Japonais ou un Européen moyen fait peser sur l'environnement naturel un multiple du poids qu'exerce un habitant du Tiers monde. Par conséquent, dans la perspective de l'écologie globale, la surcharge démographique affecte les pays industrialisés tout autant que ce dernier.

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    A présent, introduisons brièvement les auteurs des contributions du Dossier scientifique intitulé "L'explosion démographique contre le développement durable" que l'on trouvera en tête du présent volume.
    Le premier d'entre eux, le philosophe et épistémologue de la biologie théorique François Meyer, doyen honoraire de l'Université de Provence, qui a déjà été présenté à nos lecteurs dans un précédent numéro (7), propose depuis un demi-siècle une interprétation originale de La problématique de l'évolution, titre d'un maître ouvrage paru en 1954, selon laquelle l'évolution technologique aurait pris la relève de l'évolution biologique de l'espèce humaine.
    L'auteur du deuxième article, Gaston Fischer, physicien de formation et géophysicien de profession, a publié des contributions scientifiques tant sur le géomagnétisme que sur la démographie, domaines qui ne sont pas sans quelques connexions au travers notamment de la paléométéorologie; il s'est également intéressé à la vulgarisation de la géophysique et de l'astronomie.
    Hubert Greppin, professeur au Département de biologie végétale de l'Université de Genève et membre du Centre d'écologie humaine et des sciences de l'environnement a beaucoup publié dans ces différents domaines ainsi qu'en biophysique mais aussi dans la revue Médecine et Hygiène dès les années 1970; il est l'auteur du troisième article de notre Dossier.
    Egalement professeur de biologie végétale, mais à l'Université Claude Bernard de Lyon I, Philippe Lebreton, auteur du quatrième article, a signé nombre d'études d'écologie scientifique dont un manuel de cette discipline intitulé Eco-logique (InterEditions, Paris, 1978) et plusieurs ouvrages de vulgarisation, y compris sur le problème de l'énergie.
    Le professeur François Ramade, auteur de la cinquième étude, a une double formation d'agronome et de biologiste; actuellement professeur de biologie à l'Université de Paris-Sud et directeur du Laboratoire d'écologie et de zoologie de cette université, on lui doit notamment l'ouvrage déjà cité sur Les catastrophes écologiques paru en 1987.
    L'auteur du sixième article, Louise Lassonde, démographe de formation, est fonctionnaire internationale dans le cadre de l'Organisation des Nations Unies.
    Sylvie Ferrari, économiste, qui enseigne la science économique à l'Université de La Réunion, et Jacques Grinevald, philosophe et historien bien connu des lecteurs de SEBES, signent les septième et huitième études, consacrées davantage à quelques-unes des conséquences épistémologiques et économiques de l'explosion démographique de l'espèce humaine.
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    Jean-Paul Maréchal conclut comme suit sa remarquable introduction à une récente réédition de l'Essai sur le principe de population traduit de la cinquième édition anglaise par les Genevois Pierre et Guillaume Prévost en 1823: "Le «principe de population» resurgit là où on l'attendait le moins: dans l'air, dans l'eau et dans les sols. Malthus l'«empiriste» contre Ricardo le «théorique» prend une revanche qu'il n 'aurait sans doute jamais imaginée. Au moment où l'homme met en péril les conditions de sa propre survie, Malthus rappelle la nécessité d'une pensée des limites, d'une interrogation de la finitude face à l'extension du royaume de la marchandise et à l'hybris technoscientifique de cette fin de millénaire." (8)
    S'il est indéniable que Malthus n'est guère convaincant dans les solutions qu'il préconisa pour limiter la surpopulation humaine - son «frein préventif» constitué par le mariage tardif et la maîtrise de la sexualité paraissant peu convaincant au regard du «frein actif» constitué par les vices, les guerres et la famine - son mérite, à la vérité immense, fut de poser à son époque le problème de l'autorégulation démographique à l'échelle de l'espèce et en relation avec les lois régissant le Vivant. D'ailleurs, la modestie des progrès qui ont été réalisés depuis lors dans la recherche de solutions plus efficaces à la surpopulation devrait engager à quelque retenue ceux qui s'obstinent à ne voir en lui que le porte-parole d'une certaine bourgeoisie frileuse hantée par la prolifération des pauvres. Au surplus, il est temps de faire justice au prétendu anti-progressisme de celui qui, prémonitoirement, incitait ses lecteurs à «faire [...] une prudente distinction entre un progrès illimité et un progrès dont la limite est simplement indéterminée». (9)
    Si, comme nous l'avons relevé dans l'éditorial au précédent numéro de SEBES (10), la Conférence de Rio sur l'environnement et le développement a été particulièrement défaillante quant à l'explosion démographique, c'est rendre un hommage justifié à la mémoire de Malthus que de constater que sa recherche angoissée d'une autorégulation démographique délibérée est encore plus actuelle à notre époque qu'à la sienne et que, pour des raisons éthiques qui sont examinées dans le présent volume, nous avons un urgent besoin qu'une telle recherche aboutisse dans un proche avenir avant que des guerres, des famines et des pandémies ne viennent nous imposer quelque régulation catastrophique.
RÉFÉRENCES

1. Les problèmes démographiques, Dossier d'information 1993, Fonds des Nations Unies pour la population, New York, 1993.
2. Etat de la population 1993, Fonds des Nations Unies pour la population, New York, 1993, p. 6.
3. A. J. MCMICHAEL, Planetary Overload, Global Environmental Change and the Health of the Human Species, Cambridge University Press, Cambridge, 1993 (Source indiquée: UN., 1992, réf. 6). Cf. aussi Etat de la population 1993, op. cit., p. 9.
4. Al GORE, Earth in the Balance. Ecology and the Human Spirit, Houghton Mifflin, New York, 1992, 408 p.; et l'édition Plume (brochée), New York, 1993. En français: Sauver la planète Terre, L'écologie et l'esprit humain, Albin Michel, Paris, 1993. (figure 4, pp 36 et 37)
5. François MEYER, La surchauffe de la croissance, Essai sur la dynamique de l'évolution, Ecologie, Fayard, 1974, p.29.
6. Stephen BOYDEN, Biohistory: The Interplay between Human Society and the Biosphere, Past and Present, Centre for Resource and Environmental Studies, Australian National University, Unesco, Paris and The Parthenon Publishing Group, Casterton Hall, Carnforth, 1992, p. 106.
7. SEBES, numéro d'octobre 1991, pp 92-93.
8. Th. MALTHUS, Essai sur le principe de population, édition de Jean-Paul Maréchal, deux volumes, Gonthier-Flammarion, Paris, 1992, t. 1, p. 55.
9. Thomas Robert MALTHUS, Essai sur le principe de population en tant qu'il influe sur le progrès futur de la société, avec des remarques sur les théories de Mr Godwin, de M. Condorcet et d'autres auteurs, (1ère édition), Londres 1798, traduction par Eric Vilquin, Département de démographie de l'Université catholique de Louvain et Institut national d'études démographiques, Paris 1980, p. 83.
10. Ivo RENS, "Après Rio, quelles stratégies ?", in SEBES 1992, passim.


1994, pas de texte précédent: éditorial