Frédéric Radeff
IUHEI
février 1988
Séminaire de M. Collart:
"De la domination coloniale à l'indépendance: les origines historiques du Tiers-Monde contemporain
LES EFFETS DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE SUR LE MONDE COLONIAL
PLAN
Introduction
L'avant-guerre
La guerre
1. La conquête: 1939-1941
a. L'Afrique
b. l'Asie
2. Mondialisation du conflit : 1941-1945
b. L'Europe
b. 1941
3. L'après-guerre
a. Les grandes puissances
b. Les puissances coloniales
Conclusion
Notes
Bibliographie
Annexes
INTRODUCTION
En s'interrogeant sur les effets de la seconde guerre mondiale sur le monde colonial, on cherche à savoir si le processus de colonisation/décolonisation a été, ou non, affecté par la guerre. Il faut donc observer les deux éléments de notre énoncé et établir s'il existe ou non une relation entre eux.
Si la réponse est positive, il convient de se demander si cette relation est mesurable (dans sa direction: promotion de la colonisation et/ou de la décolonisation; dans son intensité).
Deux problèmes majeurs se posent:
-d'abord, au niveau chronologique: la seconde guerre mondiale s'inscrit dans une période qui va de 1939 à 1945, même si elle est, simultanément, le résultat de processus antérieurs, et l'avènement de nouveaux processus. Il s'agit donc d'une parenthèse historique finie, de courte durée, qui s'inscrit dans une durée de plusieurs siècles, et qui n'est pas encore achevée.
-ensuite, au niveau géographique: la seconde guerre mondiale et le processus de colonisation/décolonisation ont en commun, géographiquement parlant, un caractère globalisant. Intéressant l'un comme l'autre l'ensemble de la planète, ce sont deux processus distincts qui s'inscrivent dans la même dimension spatiale.
Sur le plan chronologique, on peut résoudre le problème en présentant le monde colonial de l'avant-guerre, puis les effets de l'entrée en guerre, enfin les conséquences de celle-ci sur le monde colonial.
Mais le problème géographique est autrement plus complexe. Plusieurs solutions sont envisageables. Celle qui a été retenue consiste à traiter des acteurs au fur et à mesure de leur apparition chronologique dans le conflit. Ce choix présente l'avantage d'être compatible avec la solution apportée au problème chronologique.
L'avant-guerre
Le premier conflit mondial avait été, pour le monde entier, un "accélérateur de l'histoire" (Lénine).
Mais les espoirs qu'il suscita dans le monde colonial furent vite déçus. Si l'on excepte le monde arabe (et encore, seulement une partie de celui-ci), une forte réaction colonialiste vint clore l'essor des nationalismes au sud du monde. Et le système des mandats de la Société des Nations, loin de favoriser des processus de "self-determination", avait, au mieux, remplacé les anciens maîtres (l'Allemagne vaincue) par de nouveaux.
La situation du monde colonial à la veille de 1939 est la suivante:
En Afrique, seuls l'Egypte et le Libéria sont indépendants. Encore faut-il préciser que des troupes britanniques sont encore présentes en Egypte et que le Libéria, écrasé par le service de sa dette, reste économiquement dépendant des Etats-Unis.
L'Afrique du Sud, malgré sa forte activité nationaliste, est encore un dominion de la Grande-Bretagne. Son autonomie décisionnelle en matière politique est néanmoins déjà importante.
En Afrique du Nord, l'Islam favorise l'éveil des nationalismes.
Enfin, l'Ethiopie, seul pays africain ayant échappé à la colonisation, est tombé dès 1936 sous la domination italienne.
Au Moyen-Orient, l'Irak, l'Iran, la Transjordanie et l'Arabie Séoudite sont indépendants. Des ferments nationalistes secouent le reste du monde arabe, particulièrement en Syrie et au Liban.
En Asie, l'Afghanistan (1921), la Mongolie extérieure (1921), le Thibet, le Siam sont des Etats "indépendants. A l'exception du Siam, qui siège à la Société des Nations et possède une certaine autonomie, les trois autres pays, de par leur nature géographique, servent d'Etats-tampons entre grandes puissances (respectivement: Grande-Bretagne -URSS, URSS-Chine, Grande-Bretagne-Chine), et voient en conséquence leur souveraineté dépendre étroitement des jeux d'influences entre ces grandes puissances.
L'Inde n'est même pas encore un dominion, mais l'activité nationaliste y est très forte.
La Chine est divisée entre le Kuo-Min-Tang et les communistes, et affaiblie par sa guerre avec le Japon, qui occupe presque toute la côte chinoise. De ce conflit naît en 1932 un nouvel Etat, le Mandchoukouo, formellement dirigé par l'ex-empereur de Chine. De fait, sa souveraineté dépend directement du Japon.
Cependant, en règle générale, le ferment nationaliste, entre autres à travers l'islam et le communisme, est bien développé en Asie.
La guerre
1. La conquête: 1939-1941
a. L'Afrique
En septembre 1939, suite à l'agression subie par la Pologne, la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. De mai à juin 1940, traversant la Belgique et les Pays-Bas, les troupes de la Wehrmacht viennent briser l'armée française et ses renforts britanniques, qui manoeuvrent en retraite vers la Grande-Bretagne. Cependant, son statut insulaire et la détermination de ses habitants empêchent, après une tentative manquée (bataille d'Angleterre), les Allemands d'y prendre pied. Une guerre d'usure s'installe en Europe, et le front se déplace en Atlantique.
Certains auteurs estiment qu'Hitler n'avait aucune préoccupations coloniales, ou plutôt, que les territoires concernés ne se trouvaient pas au sud de l'Allemagne, mais en Europe, et plus particulièrement à l'est.
"Pour résoudre le problème allemand, ce n'est pas à une lointaine expansion coloniale qu'il faut penser, mais à l'acquisition de territoires augmentant la superficie de notre mère-patrie...
La puissance de notre peuple n'a pas ses fondations aux colonies, mais sur le territoire national allemand" (
1)Ou encore ce jugement:
"Hitler ne croyait pas aux colonies et la Deuxième guerre mondiale ne devait ramener les Allemands en Afrique que dans la fameuse campagne du désert au cours de laquelle Hitler manifesta le peu d'intérêt qu'il éprouvait pour le continent africain." (
2)Ainsi, le sentiment revanchard allemand, désireux d'humilier les vainqueurs de 1918, aurait été prépondérant sur le sentiment impérialiste. Dans cette optique, le monde colonial n'aurait été, dans les plans d'Hitler, qu'un vaste réservoir de main-d'oeuvre et de matières premières, pillé au hasard des conquêtes.
En réalité, s'il est vrai que Hitler fut sans doute plus soucieux du front Atlantique et surtout de son "Ostpolitik", de puissants groupes de pression, très présents au sein du parti national-socialiste, se chargèrent d'établir un plan d'exploitation, qui aurait dû être appliqué par les Nazis, si le choix des armes n'en avait pas décidé autrement.
Ces groupes mélangeaient l'héritage d'éléments impérialistes anciens, qui n'avaient pas "disparu" suite au Traité de Versailles, et de nouveaux éléments apportés par le parti, soucieux de prévoir l'avenir colonial du Reich.
Dès 1934 fut fondé le Kolonialpolitisches Amt (KPA), avec, à sa tête, le général von Epp. Le 12 mai 1936, un nouveau pas est franchi avec la création du Reichskolonial Bund (RKB), qui marque la fusion des intérêts coloniaux privés et publics. Ces deux institutions ont pour but de coordonner les intérêts coloniaux allemands et de développer une propagande favorable à l'idée coloniale parmi les Allemands. Cette tâche de propagande sera la première préoccupation de von Epp, qui affirmait déjà en 1933:
"Precisely now, when the Reich is obligated...to put the colonial question behind other problems, it is the task of our people and of the natural bearers of the colonial movement to keep this thought alive and not allow the impression to arise that the whole German people has given up the colonies and has forgotten this question..." (
3)Hitler, estimait que
"Our position regarding the colonial question in general is fixed by the third point on the National Socialist Program: Erreur! Source du renvoi introuvable.." (
4)Par conséquent, il laissait les problèmes techniques au KPA et au RKB. Ces deux organismes définirent un programme colonial dont les modalités principales sont les suivantes:
-l'Asie dépend de la zone d'influence japonaise. Hitler déclarait en 1938:
-l'Afrique est divisée en trois zones: le nord, le centre et le sud.
Le but général de la conquête africaine est, à la fois, stratégique (l'Afrique servant de tremplin vers l'Amérique) et économique (l'Afrique, futur grenier européen). L'Allemagne aurait ainsi implanté de nombreuses bases militaires, disséminées sur le sol africain (6). Au niveau économique,
"L'Allemagne, qui avait besoin des matières premières en provenance des colonies africaines, entendait garantir les besoins de son industrie, et, en outre, elle voulait faire rentrer des devises en vendant l'excédent des matières premières coloniales sur le marché mondial." (
7)En outre,
"L'Allemagne entendait confier l'administration de l'Afrique du Nord aux Italiens, aux Français, aux Espagnols, tout en accordant une indépendance relative à l'Egypte. Le Reich colonial allemand en Afrique étant prévu plus au sud, l'Afrique du Nord devait constituer la partie nord de son rideau de protection." (
8)En Afrique du sud, elle espérait rallier à sa cause les colons blancs par un rapprochement idéologique (même haine des "sous-races", et même haine pour l'Angleterre coloniale). Elle aurait ainsi bénéficié d'un "Mittelafrikanisches Reich", protégé au nord par ses alliés, et au sud par l'Afrique du Sud, lui procurant à la fois richesse et espaces, ainsi qu'un avantage stratégique certain pour la poursuite des hostilités.
Paradoxalement, c'est avant son entrée en guerre que l'Allemagne fut presque en mesure de voir ses objectifs coloniaux se réaliser.
En 1937-1938, convaincus du "sérieux" de la politique coloniale nazie, Chamberlain et Halifax n'excluaient pas, a priori, la restitution à l'Allemagne de ses anciennes colonies, ainsi qu'une concession d'une partie du Congo belge. Seule la France élevait la voix, prétextant, à juste titre, que dans l'éventualité d'un conflit mondial, une pareille présence sur le continent africain la rendrait quasiment invincible.
Du côté de l'Afrique du Sud, tout semblait aussi aller dans le sens d'un rapprochement avec l'Allemagne. Les liens commerciaux avec le dominion anglais vont grandissant (au point que l'Allemagne obtient, sur certains produits, le monopole), au détriment de la Grande-Bretagne, et un contact politique se noue (visite, en novembre 1939, du ministre de l'économie et de la défense sud-africain, qui rencontre Hitler) qui rencontre un écho favorable, en Afrique du sud, dans les milieux d'extrême-droite.
Avec l'invasion de la Pologne, l'Allemagne creuse elle-même le tombeau de sa politique africaine.
En premier lieu, parce que la France et la Grande-Bretagne entrent en guerre contre elle, empêchant toute poursuite d'un règlement pacifique du problème colonial, et parce que l'Afrique du Sud, après quelques hésitations, se range aux côtés de l'Angleterre.
En second lieu, parce que l'évolution du conflit forcera l'Allemagne à un désengagement progressif en Afrique, les priorités se situant alors sur le front Ouest, puis Est.
En troisième lieu, parce que des contradictions latentes vont devenir manifestes entre les parties au conflit, et que les divergences d'intérêt particuliers et concurrents disloqueront l'ébauche d'Empire allemand.
Enfin, parce que les populations du monde colonial, profitant du désordre instauré par le conflit, de l'incertitude sur l'avenir du monde et des rivalités d'intérêts, vont devenir une variable importante, relativement à l'issue même du conflit.
En Italie, dès 1923, Mussolini annonce clairement son intention de faire renaître un "Imperium romanum". Ses revendications concernant le pourtour méditerranéen (Il mare nostre), l'Adriatique et certains territoires africains (Nord-Est du continent).
Désireux d'étendre le modeste empire italien pour des raisons idéologiques, Mussolini y voit aussi une possibilité d'expansion coloniale, exutoire pour une prolificité trop à l'étroit dans ses frontières,d'autant plus que les nouvelles lois d'immigration américaine, plus restrictives, rendent ce problème plus aigu encore.
Entre octobre 1935 et mai 1936, les troupes italiennes conquièrent l'Ethiopie, "rachetant" la défaite d'Adoua de 1896.
Si l'Italie mussolinienne s'était contentée de cette victoire, ajoutée à ses gains territoriaux sur les rives de l'Adriatique, elle aurait peut-être pu conserver ses acquis. Mais, à nouveau, c'est l'entrée en guerre de l'Italie qui mènera sa politique coloniale à sa perte,
"The strategic value of Italy's colonies was put to a test with the outbreak of World War II. At that time, Italy felt that her African outposts were almost invincible and in 1940 she entered the war on the side of Germany. In so doing, Italy made several serious miscalculations. The newly organized empire in East Africa demanded for its subsistance either a friendly Britain or else a powerful army in Lybia able to take Egypt without delay and to occupy Suez. In the absence of both of these hypothetical factors, Italy was compelled to wage war on a small scale. Initial Italian successes in Egypt and British Somalia were short-lived and in 1941, the Italian Empire in East Africa collapsed. In Lybia, owing to the presence of German troops, the final pacification and control of the country by Allied forces was not realized until 1943." (
9)En s'alliant avec l'Allemagne qui a déjà vaincu la France et qui, aux yeux du Duce, est prête à franchir la Manche, Mussolini espérait une victoire facile en Afrique. Mais il va avoir à affronter trois problèmes majeurs, qui empêcheront ses plans de se réaliser. D'abord, parce qu'il a surestimé ses moyens, tant militaires qu'économiques. Ensuite, parce qu'il a sous-estimé les forces anglaises, et n'avait pas prévu leur alliance avec les Etats-Unis. Enfin, parce que son alliance même avec l'Allemagne, établissant une relation nouvelle entre ces deux pays, entraînera des conséquences funestes pour l'Italie...-et pour son allié. L'Italie n'ayant pas les moyens de soutenir son propre effort de guerre, c'est l'Allemagne qui la remplacera dans les régions africaines d'intérêt majeur pour le Reich.
Ainsi, la campagne d'Egypte illustre bien cette asymétrie. De son côté, Mussolini, qui s'est déjà engagé dans ce conflit en opposition avec son propre état-major (et qui a de plus décliné une offre d'aide allemande), veut créer une commission italo-allemande pour régler le problème égyptien. Mais de son côté, le Führer, conscient de sa supériorité indéniable sur le terrain, répond en déclarant que "le butin doit généralement revenir à celui qui l'a fait."
Les deux puissances eurent en outre à traiter avec les populations du monde colonial. Désireuses d'augmenter leur puissance militaire par la collaboration et l'apport de contingents indigènes, l'Allemagne comme l'Italie tentèrent de les persuader de se rallier à leur effort de guerre.
C'est surtout en Egypte que des efforts furent entrepris en ce sens. A travers un intense effort de propagande, les Allemands tentèrent d'y imposer l'image de "libérateurs" du peuple arabe. A l'appui, ils tentaient de faire accréditer l'idée d'un commun intérêt entre Nazis et Arabes gravitant autour de deux thèmes moteurs: la haine des Juifs et l'"ennemi colonial" (l'Angleterre ici, la France plus à l'Ouest). Mais leur interlocuteur privilégié en Egypte, le Grand Mufti de Palestine, ne se laisse pas prendre au piège: il veut des garanties assurant l'indépendance prochaine du pays, ainsi que des autres territoires Arabes conquis par l'Axe. Cependant, sa position reste faible, et il ira de compromis en compromis, avec toujours l'espoir d'une promesse écrite d'indépendance, qu'Hitler lui refusera toujours.
Un de ces compromis illustre d'ailleurs les intérêts parfois contradictoires de Rome et de Berlin. Le 28 novembre 1941, le Führer propose au Grand Mufti la création d'une "Légion arabe". Mais l'Italie s'oppose: elle entend constituer elle-même cette unité et en assumer le commandement. Elle obtiendra gain de cause, et mettra sur pied quelques bataillons, composés de soldats palestiniens pro-anglais, capturés en Grèce par les Allemands, de quelques officiers et volontaires en provenance de Syrie, d'Irak et de Palestine, et enfin d'étudiants Arabes en Europe.
Enfin, la présence de deux "alliés tacites", à savoir l'Espagne et la France vychiste, vont encore compliquer le schéma. Le problème de l'Espagne, sur lequel nous ne reviendrons pas, est le suivant: présente en Afrique du Nord-Ouest, ses visées expansionnistes vont à l'encontre de celles de la France et de l'Italie. Le problème de la France vychiste, plus vaste et complexe, sera traité ci-après.
On peut donc constater que, loin de former un bloc homogène, l'Allemagne, L'Italie et leurs alliés avaient tous des intérêts divergents et antagonistes:
"La réalisation des prétentions italiennes supposait une victoire totale sur l'Angleterre et un consentement total du partenaire allemand. Même si l'Angleterre et la Russie avaient perdu la guerre, il est à douter que l'Allemagne aurait fait des concessions aussi énormes à un partenaire qui ne témoignait que d'une force militaire très limités. D'autre part, les ambitions italiennes se heurtaient à celles de l'Allemagne elle-même, sans oublier les exigences de la France (Vichy) et de l'Espagne, pays qui sympathisaient avec les puissances de l'Axe." (
10)L'évolution du conflit contraindra les forces de l'Axe à abandonner toute tentative de rapprochement avec les populations locales. Les dépenses imposées par l'effort de guerre, allant croissant, nécessiteront un effort supplémentaire de la part de ces populations déjà exploitées, qu'elles refuseront peu à peu.
Ce refus, allié à une tradition coloniale de fermeté, détermineront les "libérateurs" à montrer leur vrai visage: celui de nouvelles puissances coloniales, plus sourdes encore que leurs prédécesseurs aux élans nationalistes africains.
b. L'Asie
"Expansion into Korea, Mandchuria and North China was the inner ring of Japanese imperialism. It affected the powers in east Asia strategically, because it gave Japan a common frontier with Russia, and also politically, because it threatened the independence of China; but in the last resort it did not sufficiently endanger their economic interests -which were paramount in their dealings eith the aerea- to make them willing to incur the risks involved in halting it." (
11)Dès 1927, avec le "mémorandum Tanaka", les Japonais disposent de l'ébauche d'un plan colonial. Ils vont dès lors chercher à établir leur "nouvel ordre asiatique", en même temps qu'une "Grande sphère de co-prospérité asiatique" dont ils auraient été le centre.
A la veille du conflit européen, le Japon est dans une situation doublement avantageuse. D'une part, il est le seul "maître" à bord: dans l'immédiat, aucun de ses alliés ne risque d'aller à l'encontre de ses intérêts. D'autre part, en face de son importante puissance militaire, il n'a pratiquement rien. L'Amérique est lointaine encore, et les colonies européennes en Asie du Sud-Est ne peuvent faire le poids.
Enfin, le Japon a un atout supplémentaire: en tant que puissance "jaune", il peut plus raisonnablement se poser en libérateur des territoires à conquérir, peuplés de "frères de race", opprimés par l'ennemi commun: l'homme blanc.
Tous ces facteurs vont déterminer le Japon à poursuivre avec ampleur ses projets d'expansion territoriale. Il procédera en deux temps. Dès janvier 1940, il s'intéresse au Tonkin (Nord de l'Indochine française). Il espère, par son contrôle, pouvoir couper l'approvisionnement aux troupes chinoises.
Le 18 juin 1940, le gouvernement Yonaï cherche à obtenir l'autorisation de Pétain pour stationner des troupes au Tonkin. En même temps, le Japon cherche à obtenir un arrangement un peu similaire avec la Grande-Bretagne en Birmanie, à Hong-Kong et Shangaï, prétextant toujours sa volonté de faire blocus aux Chinois. Les Anglais acceptent de cesser de fournir la Chine en matériel militaire, mais refusent le retrait de leurs troupes. Pétain, lui, sous la pression allemande, cède. Les Japonais occupent le Tonkin, et déclenchent une réaction américaine (loi de juin 1940 sur le "renforcement de la défense nationale" et réduction progressive de l'exportation vers le Japon de produits nécessaires à son effort de guerre). Enfin, le 27 septembre 1940, le Japon signe la Pacte tripartite, qui implique pour lui la reconnaissance de sa sphère d'influence asiatique par ses partenaires de l'Axe.
Tout semble donc jouer en faveur de l'empire naissant en Asie, et il faut ajouter encore un autre facteur, quoique les Japonais n'en eurent pas connaissance au moment donné. Il s'agit de la décision fondamentale prise par l'état-major américain, lors des conférences secrètes entre Angleterre, Dominions et Etats-Unis du printemps 1941. Cette décision prévoyait que, au cas où les Etats-Unis seraient entraînés dans une guerre contre l'Allemagne (et donc contre le Japon), ses priorités ne seraient pas à l'Ouest du continent américain, mais à l'Est. A tous points de vue, l'Empire nippon est prêt à entrer en guerre.
Il continuera d'abord par faire pression, Allemagne interposée, sur la France, pour occuper cette fois le sud de l'Indochine. Pétain cède à nouveau, le 21 juillet 1941. Cette fois, les Etats-Unis deviennent franchement inquiets quant à l'avenir de leurs relations avec le Japon. Au début de l'hiver 1941 quelques négociations sont encore tentées entre les deux pays. Mais, prenant complètement au dépourvu les Américains, le 7 décembre, les Japonais détruisent la flotte américaine à Pearl Harbour, et, avec l'Allemagne et l'Italie, déclarent, le 11 décembre, la guerre aux Etats-Unis.
Malgré tous ses atouts, le Japon échouera auprès des populations du monde colonial, tout comme ses alliés.
Comme eux, mais sur une plus vaste échelle, il va répandre une propagande intense en sa faveur, conjointement à son expansion territoriale. Ses succès militaires foudroyants, comme la prise de Singapour, assureront la caducité du mythe de la supériorité de l'homme blanc. Parallèlement, il promettra l'"autonomie" aux territoires nouvellement conquis...dans le cadre de sa "sphère de co-prospérité". Ainsi, il créera des gouvernements "indépendants" en Birmanie (avec Ba Maw et U Aung San, qui fourniront des troupes aux Japonais), aux Philippines (Laurel, Recto), en Indochine (Soekarno et Mohammed Hatta), en Indochine (mandarin Tran Trong-Kim et Parti du Dai-Viet).
Mais la co-prospérité promise, qui aurait déterminé un progrès industriel (toujours refusé par les anciennes métropoles, qui y voyaient un danger de concurrence pour leur propre production)sera, dès le début, subordonnée à l'effort de guerre. De plus, malgré leur lointain cousinage, les soldats du Mikado se révéleront très vite aussi brutaux et empreints de supériorité envers les autochtones que leurs blancs prédécesseurs. Enfin, l'anti-communisme forcené du Japon lui assurera l'hostilité de nombreux groupes de résistance nationalistes.
C'est ainsi que, très vite, le Japon "libérateur" en vient à se battre contre des groupes armés qui cherchent justement à s'émanciper: en Indochine, avec le Viet-minh; en Malaisie, avec la "Malayan People's Antijapanese Army"; aux Philippines, avec le "Hukbalahap"; en Birmanie, avec l'"Antifascist People Freedom League", fondée par le même U Aung San qui collaborait tantôt...
En fait,
"(...)l'ajournement des promesses d'indépendance déçut les nationalistes qui se refusèrent toujours à identifier leurs intérêts nationaux avec ceux du Japon et à devenir de simples satellites(...) En Indonésie, au Siam, en Birmanie, en Indochine, les nationalistes ont utilisés les Japonais contre les Hollandais, les Britanniques, les Français, puis se sont ensuite retournés contre eux." (
12)
2. Mondialisation du conflit
A. L'Europe
Lors de la "Blitzkrieg", l'Allemagne traverse la Hollande et la Belgique. La souveraineté de ces deux pays va maintenant, vis-à-vis de leurs colonies, être entièrement prise en charge par les Alliés(13).
Le problème de la France est tout autre. De juin 1940 à novembre 1942, sa souveraineté sera revendiquée par deux principaux protagonistes: Pétain et De Gaulle. Et, pour l'un comme pour l'autre (14), la souveraineté passer d'abord par l'Empire. Pétain, dans un discours radiophonique, le 11 octobre 1940, expose la doctrine de la révolution nationale et les principes de "l'ordre nouveau"; il y déclare, entre autres:
"Le régime nouveau défendra, tout d'abord, l'unité nationale, c'est-à-dire l'étroite union de la Métropole et de la France d'Outre-Mer." (
15)Mais sa marge de manoeuvre reste très étroite. Les intérêts françai s'opposent aux intérêts italiens et japonais, voire aux intérêts allemands. Le cas de l'Indochine (cf. supra) est significatif. De plus, la majeure partie de l'AOF et de l'AEF vont rallier les forces françaises libres, si l'on excepte Dakar. Enfin, avec l'occupation, le 11 novembre 1942, de la portion de territoire français resté "libre" (suite au débarquement Allié en Afrique du Nord), la précaire souveraineté de Vichy s'écroule.
De Gaulle, lui, est conscient plus tôt encore de l'enjeu fondamental que représente l'Empire pour l'issue du conflit, et pour le destin de la France. Dès le 18 juin 1940, dans son célèbre "Appel", il proclame le caractère mondial de cette guerre:
"La défaite est-elle définitive? Non! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
Car la France n'est pas seule! Elle n'est pas seule! Elle n'est pas seule! Elle a un vaste empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis.
Cette guerre n'est pas limités au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale.(...)" (
16)Puis, suite à l'armistice décidé par Vichy, il déclarera, le 30 juillet 1940:
"Français! Je veux aujourd'hui vous parler de notre Empire.
L'exécution des abominables armistices de juin est en train de nous le faire perdre.
Ces abominables armistices auraient pu, à la rigueur, présenter une apparence de justification, s'ils s'étaient bornés à une convention militaire limitée à la métropole.
Mais ils sont tout à fait injustifiables, inexcusables, pour ce qui concerne l'Empire. L'Empire était intact. L'ennemi n'avait même pas essayé de l'attaquer. Or, les armistices livrent l'Empire à la discrétion de l'ennemi(...).
J'ajoute que les populations indigènes, ces populations fidèles à la France, confiantes dans la France, respectueuses de la France, jugent avec indignation cette capitulation de l'Empire sans combat. L'une des premières conséquences des abom inables armistices sera la désaffection et probablement la révolte des indigènes de l'Empire.
Enfin, quelle va être la situation économique de nos malheureuses colonies sous le régime des armistices? Coupées de la mer par le blocus, où vont-elles se ravitailler? Où vont-elles exporter ce qu'elles produisent? C'est un épouvantable désordre qui s'annonce, une affreuse misère qui les menace. Comment, dans ce désordre, dans cette misère, se maintiendrait l'autorité de ceux qui ont la charge d'administrer?
Dans les soulèvements éventuels, quels risques pour les Français et les Françaises de nos colonies !
Et bien! puisqu'il est prouvé que les hommes qui se soignent à Vichy sont les instruments asservis des volontés de l'ennemi, j'affirme, au nom de la France, que l'Empire ne doit pas se soumettre à leurs ordres désastreux. J'affirme, au nom de la France, que l'Empire français doit rester, malgré eux, la possession de la France.
Haut-Commissaires! Gouverneurs généraux! Gouverneurs! Administrateurs! Résidents de nos colonies et de nos protectorats! vôtre devoir envers la France, envers nos colonies, vôtre devoir envers ceux dont les intérêts, l'honneur, la vie dépendent de vous, consiste à refuser d'exécuter les abominables armistices. Vous êtes les gérants de la souveraineté française actuellement en déshérence. Déjà, plusieurs d'entre vous se sont unis à moi pour continuer la guerre aux côtés de nos Alliés; ceux-là seront secourus. Mais j'en appelle aux autres.
Au besoin, j'en appelle aux populations.
Français de la nouvelle France, de la France d'Outre-Mer! vous les hommes libres, vous les hommes jeunes, vous les hommes courageux, soyez digne de la France nouvelle, libre, jeune, courageuse, qui sortira de la victoire." (
17)Ce long extrait est révélateur de la vision gaullienne de l'Empire. La hiérarchie, stricte, établit une graduation dans une première catégorie d'individus (les Français d'Outre-Mer), et distingue cette catégorie des "populations indigènes", tout naturellement enclines à défendre le camp gaulliste, ou plutôt à en suivre les directives (puisqu'en utilisant les termes de "au besoin", De Gaulle semble entendre qu'il ne s'agirait que d'une solution ultime...).
Et, effectivement, à l'exception de l'Indochine et, jusqu'en 1942, de Dakar, les Français d'Outre-Mer et les "populations indigènes" vont suivre la France libre. Mais cette contribution des populations du monde colonial impliqueront la reconnaissance de leur existence. et cette existence, elle-même, se traduira, entre autres, par une revendication nationaliste et anti-coloniale, avec laquelle De Gaulle devra compter.
En Afrique noire, il n'y a pas encore de mouvements anti-colonialistes importants. Mais le conflit de souveraineté qui oppose Vichy à la France libre déterminent un processus de propagande et de relatifs changements favorables à l'essor des nationalismes d'Afrique noire.
"The episode's real importance lies in the fact that it revealed France's internal divisions to Africans, and obliged Frenchmen of one side to try to prove that they were better and more generous colonial rulers than Frenchmen of the other. Both in AEF in 1940 and in AOF in 1942-1943, adhesion to Free France was followed by changes in administrative personnel and a swing to the left in colonial policy." (
18)La nomination au poste de Gouverneur général de l'AEF de Félix Eboué fut l'un des exemples les plus frappants de ce phénomène. Quoique "assimilé", Eboué est Africain. A ce titre, il reste dubitatif devant la volonté d' "assimilation" générale promulguée par la France, estimant que cette assimilation impliquerait la destruction de la culture africaine dans les populations concernées. Il créera ainsi un nouveau statut, celui de "notable évolué", à cheval entre celui de sujet et de citoyen. Et s'il n'a pas les moyens de promouvoir sa politique jusqu'au bout, ses efforts permettront d'appuyer l'ébauche de processus anti-colonial en AEF et AOF.
"But the details of Eboué's program are less important than the fact of its existence. In many of his views -not least in his opinion that "the native has a way of life, laws, and a country (patrie-which almost implies nationality) different from our own"- he was neither typical nor influential. But he did make some Frenchmen aware of the need of colonial reform of some sort and he promoted junior administrators of liberal views." (
19)Au Maghreb, ainsi que dans le reste du monde arabe sous domination française, des problèmes se posent.
D'abord parce que le conflit de souveraineté penche plutôt du côté de Vichy. Dans leur immense majorité, les cadres Français, tant militaires que civils, sont fidèles à Pétain.
Ensuite parce que les populations vont affirmer de façon très nette leurs vélléités indépendantistes, à travers diverses formes de contestation, à la fois nationales et internationales.
Au niveau national, divers mouvements d'avant-guerre combattent toujours pour l'émancipation de leurs pays, comme le "Destour" en Tunisie (Bourguiba).
Au Maroc, un parti d'indépendance est formé en 1943 (l'Istiqlal):
"Son encadrement comprenait aussi bien la bourgeoisie légaliste des années trente (Allal el-Fasi et Ahmed Balafrej) que des personnalités radicales, d'origine modeste (Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid): il recruta ses militants parmi les jeunes du prolétariat urbain et des bidonvilles. Son manifeste, publié dès janvier 1944, réclamait Erreur! Source du renvoi introuvable.." (
20)En Tunisie, le Destour se compromet (du moins, un certain nombre de ses cadres) en prêtant attention à la propagande nazie. Ils accepteront l'idée d'une collaboration contre la France. A la fin de la guerre, Bourguiba voit ses collaborateurs poursuivis par la France libre et est contraint à forger un nouveau parti ().
En Algérie, deux leaders dirigent de puissant mouvements d'indépendance. Ferhat Abbas publie en 1943 le "Manifeste du peuple algérien" (qui défend une thèse plus assimilationniste qu'indépendantiste: Abbas espère surtout promouvoir l'égalité juridique entre Arabes et Français en Algérie). Puis, en 1944, il est l'initiateur des "Amis du Manifeste et de la LIberté", grand rassemblement qui annonce le futur FLN. Plus radical, Messali Hadj, à la tête d'un parti très bien organisé, le Parti du Peuple Algérien, entend demander, et au besoin conquérir, l'indépendance totale du pays. Mais sa personnalité autoritaire décevra ses militants.
Au Moyen-Orient, la France a un mandat sur la Syrie et le Liban. Dès 1936, les réactions hostiles des populations arabes de ces deux territoires, toutes classes confondues, suite à la non-ratification par le parlement français d'un Traité d'amitié et d'alliance (qui prévoyait l'indépendance pour les deux mandats pour 1939 et leur entrée à la SdN), donne le signe de la fin de la domination française. En sus de ce problème, la situation géographique particulièrement sensible de ces mandats va déterminer d'autres puissances à s'y intéresser.
Au niveau international, dès l'avant-guerre le monde arabe a commencé à s'organiser (21). Ce processus culminera avec la fondation, le 22 mars 1945, de la Ligue Arabe.
En Asie, la France va connaître de très gros problèmes avec l'Indochine. On a vu que le début de la guerre a marqué une perte progressive de la souveraineté de Vichy sur ce territoire au profit des Japonais. Outre ces derniers, les Gaullistes sont aussi partie prenante. A la fin de la guerre, le Japon, acculé, va désarmer les troupes de Vichy en Indochine et assumer le contrôle du pays. De Gaulle va alors prononcer un discours radiodiffusé (14 mars 1945):
"De durs combats sont engagés en Indochine depuis six jours entre les forces françaises et les forces japonaises(...).
Quelles que soient les conditions dans lesquelles se trouve placée la résistance indochinoise, il est essentiel qu'elle se dresse et qu'elle combatte. Il y va, dans une appréciable mesure, de la victoire rapide et totale des Nations Unies en Extrême Orient. Oui, de l'avenir de l'Indochine française, car, dans l'épreuve de tous et dans le sang des soldats, est scellé en ce moment un pacte solennel entre la France et les peuples de l'Union Indochinoise(...)." ()
Le 8 août 1945, le Japon proclame l'indépendance de l'Indochine, instituant un gouvernement fantoche (Bao Daï). Le même mois, à Hanoi, Hô-Chi-Minh proclame l'indépendance de la République Démocratique du Vietnam du Nord. Si les Japonais furent vaincus par leurs alliés, les Français ne purent plus, par la suite, ré-imposer leur présence, même au prix d'une guerre.
Pendant la guerre, De Gaulle développera une nouvelle politique coloniale, visant à intégrer les territoires français d'Outre-Mer dans le cadre d'une "Union française".
Cette "Union" ne peut absolument pas être vue comme un "Commonwealth" à la française. Il s'agissait plutôt d'un nouveau mode d'organisation des territoires concernées, mais toujours dans le cadre strict de la souveraineté française. Ainsi, à la conférence de Brazzaville (janvier 1944), qui réunit tous les gouverneurs des territoires français d'Afrique et était censée poser la première pierre de l'"Union", De Gaulle déclara dans son discours introductif:
"(...) en Afrique française, comme dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n'y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n'en profitaient pas moralement et matériellement, s'ils ne pouvaient s'élever peu à peu jusqu'au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C'est le devoir de la France de faire en sorte qu'il en soit ainsi.
Tel est le but vers lequel nous avons à nous diriger (...). Au demeurant, il appartient à la nation française et il n'appartient qu'à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu'elle décidera dans sa souveraineté (...)." (
23)C'est donc la France qui reste seule à décider du moment favorable à une éventuelle émancipation, émancipation dont les modalités et les limites restent vagues... Mais les populations du monde colonial vont progressivement refuser ce cadre institutionnel qui fera fiasco.
La Grande-Bretagne, lors de son entrée en guerre, est le plus grand empire colonial du moment. Comme la France, elle va s'appuyer sur son empire pendant les années de la guerre. En Afrique, l'ensemble des territoires a suivi la métropole britannique, mais, à nouveau, au Moyen-Orient et en Asie, l'Angleterre va connaître des problèmes.
Au Moyen-Orient, l'immigration juive en Palestine commence à susciter de vives réactions dans les populations arabes. De plus, en avril 1941, un coup d'Etat a lieu en Irak, et porte au pouvoir Rachid Ali, favorable aux Allemands. Ceux-ci vont tenter de l'aider, en persuadant Vichy de les laisser utiliser les aéroports français en Syrie et au Liban. L'Angleterre et la France libre vont alors intervenir de concert, dans une région où leurs rivalités coloniales sont aiguës. En Irak, l'intervention anglaise ne pose pas de problèmes: le 30 mai, Ali est vaincu et la Grande-Bretagne proclame, le 14 juin, son respect de l'indépendance de l'Irak. En Syrie et au Liban, le général Catroux annonce la fin des mandats français sur ces territoires et la volonté de les guider à l'indépendance. La Grande-Bretagne, qui a intérêt à voir la France s'éloigner de cette région, appuie dans ce sens. Le 27 juillet, De Gaulle et Lyttelton (ministre d'Etat) garantissent l'indépendance du Levant, dès le 27 septembre 1941 pour la Syrie et le 21 novembre pour le Liban. Mais cette promesse revêt une forme particulière dans l'esprit de De Gaulle. Entendant préserver à la fois les intérêts et l'influence de la France, l'indépendance annoncée se réduit pour lui à une déclaration de principes:
"(...) De Gaulle et Catroux adoptent une troisième solution qui va à l'encontre de tous les espoirs des nationalistes: on proclame à nouveau le principe de l'indépendance. On ne rétablit pas la Constitution. On ajourne les élections. C'est le délégué général qui désignera les chefs d'Etat, gardant lui-même le contrôle de la Défense, des relations extérieures, des "intérêts communs" à la Syrie et au Liban, soit l'éducation nationale, le ravitaillement, les douanes, les chemins de fer, etc." (
24)Les élections n'ont lieu qu'en 1943 et donnent une très large majorité aux nationalistes. Le 8 novembre de la même année, le parlement libanais adopte à l'unanimité une réforme abrogeant les privilèges français au Liban. De Gaulle, furieux de cette décision unilatérale (qui revient à une déclaration d'indépendance) envoie Catroux à Beyrouth, dissout le parlement libanais et fait emprisonner ses principaux leaders. Mais la Grande-Bretagne force la France à appliquer la décision prise le 27 juillet 1941. Elle invoque l'importance de cette zone pour les communications britanniques. C'est ainsi que, contre la volonté française, la Syrie et le Liban sont (à nouveau) déclarés indépendants à dater du premier janvier 1944.
En Asie, l'ensemble des territoires britanniques connaîtront une grande activité indépendantiste pendant la guerre. En Birmanie, l'occupant Japonais est généralement bien reçu. Le Japon proclame l'indépendance de ce pays le premier août 1943 et le dote d'un gouvernement composé exclusivement de birmans. On a vu (cf. supra) que la Birmanie fournit des volontaires pour se battre avec les Japonais, contre les Alliés (et que, plus tard, ils se retourneront ensuite contre eux).
Mais c'est surtout en Inde, la "perle" de l'Empire britanniques, que le processus de décolonisation est déjà bien amorcé, lorsque l'Angleterre entre en guerre. Après la déception consécutive à l'adoption de la constitution fédérale de 1935, la décision prise par le vice-roi (sans aucune consultation) de l'entrée en guerre de l'Inde dans le camp anglais, fut très mal reçue, de même avec le "Defence of India Ordnance", qui donne les pleins-pouvoirs au même vice-roi. Le parti du Congrès refuse de coopérer à l'effort de guerre et lance un vaste mouvement de non-coopération non-violente. Plus extrême, l'un de ses membres, un chef nationaliste benghali, Subhas Chandra Bose, fonde le mouvement de l'"Inde libre" (ou "Hazad Hind", ou encore "freies India"...). Il recrute dans les camps de prisonniers une armée indienne anti-britannique qui combat en Birmanie aux côtés des Japonais. Dans toute l'Inde, de violentes réactions anti-britanniques voient le jour: le mouvement anti-colonial et son slogan "Quit India!" font tâche d'huile.(25)
Pour Londres, la situation est complexe. Pour les conservateurs comme pour les travaillistes, l'objectif premier est de gagner la guerre. Et l'idée sous-jacente qu'une Inde indépendante ne pourrait (quand bien même elle le voudrait) procurer son soutien efficace à la Grande-Bretagne est très répandue. En sus, d'autres facteurs vont aussi aller à l'encontre de l'idée d'indépendance indienne:
"Après 1940 et même après l'arrivée au pouvoir du troisième gouvernement travailliste, le 26 juillet 1946, de nombreux dirigeants du parti estiment encore que le statut du Dominion ou l'indépendance ne peut lui être attribué immédiatement. Ils expliquent que le Labour assume des responsabilités à l'égard du peuple de l'Inde, qu'il ne lui est pas possible de s'en désintéresser, que les problèmes qui se posent sont trop complexes et que leur solution exige l'assistance de la métropole. Sur ce point, les deux partis anglais se rencontrent." (
26)Enfin, le problème du respect des minorités (lié au clivage hindouïstes-musulmans) (27) constituera une réserve supplémentaire à l'octroi de l'indépendance.
En 1942, le "plan Cripps" envisage la création d'un dominion indien, précédé d'un traité signé par la Grande-Bretagne et l'assemblée constituante indienne:
"qualifié par Ghandi de chèque postdaté- (le plan Cripps) n'offre-t-il que de vagues promesses pour l'avenir et n'apporte-t-il pas grand-chose pour l'immédiat. Il est surtout destiné à tranquilliser le Labour et les Etats-Unis, mais avec un peu plus de compréhension et de souplesse de part et d'autre, il aurait permis de dégeler la situation." (
28)Le refus massif du plan Cripps de la part des Indiens déclenche une politique de fermeté: répression des mouvements insurrectionnels par la force, bombardements de villages "rebelles", arrestation des principaux leaders politiques indiens (dont Ghandi et Nehru).
2. 1941
L'année 1941 marque l'achèvement de la mondialisation du conflit. Le 22 juin de cette année, Hitler déclenche le plan "Barbarossa". Croyant remporter une facile victoire, il a en fait sonné le glas du troisième Reich.
En s'engageant à l'Est, Hitler va modifier les rapports de forces en présence. Son ancien allié, qu'il sous-estime, va s'avérer être un adversaire fatal. De plus, le front russe va entraîner une considérable ré-allocation des ressources allemandes de l'ouest et du sud, en direction de l'est.
La politique coloniale du Reich est alors condamnée: l'idée de "pénétration africaine" est oubliée, et la propagande nazie dans le monde colonial décline, faute de moyens.
Mais cette ré-allocation de ressources signifie aussi un amoindrissement des dépenses allemandes à l'ouest et au sud, qui va permettre aux Alliés de songer à ce qui était jusque là impensable: l'opportunité d'un débarquement.
Les deux nouvelles puissances qui entrent en jeu vont très vite s'avérer déterminantes, non seulement pour ce qui à trait à l'issue du conflit, mais aussi pour ce qui concerne ses lendemains.
Or, toutes deux, par-delà leurs nombreuses divergences, ont au moins un point commun (outre la lutte contre l'Axe): un anti-colonialisme déclaré (au sens strict du terme). Les anciens acteurs du conflit, du fait même du poids des deux "nouveaux-venus", vont devoir tenir compte de cet (exceptionnel) dénominateur commun.
Mais, outre le fait que, de part et d'autre, cet anti-colonialisme soit surtout -voire seulement- "déclaré", il souffre également de son caractère d'exception dans les relations entre les deux futurs grands, relations qui comportent essentiellement d'irréductibles divergences.
i) Les Etats-Unis
Avant même leur entrée en guerre, les Etats-Unis affirmeront leur volonté de rendre l'indépendance aux territoires coloniaux. En 1934, Roosevelt a déjà étendu l'autonomie politique des Philippines et promis leur indépendance ultérieure. Conjointement, il va s'efforcer, dès le début de l'année 1941, à rallier ses alliés à ses principes en matière de politique coloniale. Cet effort sera surtout traduit par la Charte de l'Atlantique.
La Charte, dont le projet fut élaboré en août 1941 par Churchill et Roosevelt, inclut dans ses paragraphes 3 et 4 des déclarations de principes en la matière: développement du libre-échange dans le monde et respect de l'égalité des peuples. Acceptés par le Conseil interallié (incluant l'URSS) fin septembre 1941, ces principes seront rappelés dans la Déclaration des Nations Unies au printemps 1942.
Mais l'audience énorme que suscitent les principes de "self-determination" chez les populations du monde colonial vont entraîner une réaction de la part des puissances coloniales.
Ainsi, Churchill tentera très vite de limiter la portée de la Charte à la seule Europe:
"We had in mind primarily restoration of the sovereignty, self-governement and national life of the states and nations of Europe now under the nazi yoke", said Prime Minister Churchill, commenting on the Declaration, in the House of Commons on Sept.9, 1941." (
29)Peu après, le 5 octobre 1941, Churchill émettra une nouvelle réserve à l'engagement britannique défini par la Charte:
"Je désire être clair: ce que nous avons, nous le gardons. Je ne suis pas devenu Premier ministre de sa Majesté pour procéder à la liquidation de l'Empire colonial." (
30)L'Angleterre va donc essayer de conserver le contrôle de son Empire en refusant la politique américaine. Cependant, la nécessité vitale de l'aide américaine pendant la guerre joue en faveur de Roosevelt, qui dispose d'un important moyen de pression sur Churchill (31).
Les relations franco-américaines seront plus complexes. La neutralité américaine du début de la guerre et sa reconnaissance de Vichy comme interlocuteur valable pose un premier pavé dans la mare de ces relations. Puis, la personnalité de De Gaulle, ainsi que l'échec de la prise de Dakar par les forces françaises libres, et enfin l'affaire de Saint-Pierre et Miquelon (32) diminueront fortement le crédit de De Gaulle auprès de Roosevelt. Le débarquement Allié en Afrique (novembre 1942), qui se fera sans que De Gaulle ait eu connaissance du projet, aura des conséquences importantes, tant au niveau des relations franco-américaines, qu'au niveau de l'émancipation des populations Africaines de l'empire colonial français. Celles-ci vont profiter, à plusieurs niveaux, de l'intervention américaine:
D'abord, par l'atteinte portée à la légitimité française, dont les assises sont ébranlées. Vichy, après l'annexion de la "zone libre" française par les Allemands (conséquente, elle-même, au débarquement) n'est plus reconnu comme représentatif par les Etats-Unis; De Gaulle est momentanément écarté de l'Afrique. Les nationalistes Africains vont s'infiltrer dans cette brèche de souveraineté pour affirmer leur volonté d'indépendance.
Ensuite, par l'utilisation des éléments anti-coloniaux de l'idéologie américaine. Les mouvements nationalistes peuvent asseoir leur légitimité sur la base des principes mêmes promulgués par Roosevelt, et un dialogue s'établit en Afrique du Nord entre eux et des responsables militaires Américains (qui n'hésitent pas, pour s'assurer de leur collaboration, à énoncer des promesses d'indépendance).
Enfin, par le développement économique et technique considérable suscité par la guerre et l'effort de guerre. Félix Eboué (cf. supra) ne s'y trompait pas en annonçant une période de "vaches grasses" qui s'ouvrait alors pour l'Afrique. Tant au niveau de la production, que des moyens de communication (construction d'aéroports et de routes, et création radiophoniques, qui permettront, par un grand brassage d'idées, de publiciser les idéaux nationalistes). L'Islam va principalement bénéficier de ce développement, après avoir bénéficié de la politique islamiste d'Hitler.
Au niveau international, les Etats-Unis proposeront un système de tutelle internationale (trusteeship): les territoires "dépendants" auraient été administrés par les Nations Unies elles-mêmes. Mais les puissances coloniales européennes du camp Allié (France et Grande-Bretagne) sont hostiles à ce projet. Le projet retenu par l'Organisation des Nations unies va réduire le régime de tutelle à sa plus simple expression (qui ne s'appliquera qu'aux anciens mandats de la SdN et aux dépendances des puissances coloniales vaincues -Italie et Japon-). Les Etats-Unis n'arriveront donc pas à mettre en pratique leurs principes anti-coloniaux dans le cadre des Nations unies (33). Eux-mêmes, d'ailleurs, condamneront ces principes dans la pratique (îles du Pacifique) et les abandonnèrent dès la conférence de Dumbarton Oaks.
Au niveau de leur propre politique coloniale, le cas des Philippines est exemplaire. Roosevelt et Cordel Hull estimaient que la politique américaine en la matière constituait un "exemple parfait" de la politique coloniale (34) à suivre. Mais les nobles principes s'accordent mal à l'amère réalité de l' "indépendance" des Philippines, qui, malgré son caractère précurseur (premier Etat du Tiers-Monde à accéder à l'indépendance dans l'après-guerre), reste une indépendance relative:
"Le cas des Philippines est particulièrement typique au milieu de ce mouvement général des peuples dominés; les Etats-Unis ont eu certainement une attitude beaucoup plus libérale que n'importe quelle autre puissance coloniale (...). Et cependant, ils ont provoqué une hostilité violente à peu près universelle par leur orgueil racial, la discrimination qui blesse la dignité personnelle des indigènes et surtout par leur politique contradictoire: ils accordent l'indépendance politique, mais pratiquent une politique économique qui maintient les Philippines dans une dépendance économique étroite; ils ont conservé le régime espagnol des grandes propriétés, "système médiéval" qui est incompatible avec le développement d'une économie moderne. Le libre-échange avec les Etats-Unis a encouragé la culture d'exportation dont seuls profitent les landlords et les compradores sans avantages pour les masses dont la situation s'est détériorée." (
35)Mais c'est surtout un phénomène parfaitement étranger à la volonté américaine qui va opérer un revirement considérable de sa politique coloniale. L'évolution de la perception américaine de l' "allié" soviétique, qui révélera très tôt d'irréductibles antagonismes, va transformer la croisade anti-coloniale américaine en croisade anti-communiste. Et la première aura à souffrir de la seconde.
ii) L'Union Soviétique
Le 22 mai 1943, Staline dissout le Komintern.
On prête en général deux interprétations à cet acte: la première consiste à dire que la maturité des partis communistes était assez importante pour ne plus justifier la présence de cet appareil. C'est celle qui fut invoquée par Staline. La seconde interprétation voit la dissolution comme un geste de Staline en direction des Alliés, les assurant ainsi de la bonne volonté soviétique. Si la seconde interprétation paraît plus plausible, c'est aussi parce qu'elle sous-entend que Staline n'accorde plus beaucoup de valeur à cet instrument, originellement destiné à propager la révolution mondiale.
Car la dissolution du Komintern, si elle signifie l'abandon officiel du communisme international, entérine surtout un processus, en ce qui nous concerne, de décadence de la politique anti-coloniale soviétique, processus initié bien avant le début même du conflit.
Fortement investie dans sa lutte contre l'Axe -puis contre le Japon-, l'Union Soviétique va se désintéresser de la question coloniale pendant le reste du conflit. Ce n'est que lorsque des mouvements anti-coloniaux se réclameront du marxisme et, en outre, présenteront un avantage pour la sécurité de l'Union Soviétique (et/ou son expansion territoriale), que Staline s'y intéressera. Mais, comme pour les Etats-Unis, le processus de guerre froide qui se dévoile dès la fin du conflit va jouer un rôle important dans les relations qui s'établiront entre l'URSS et le monde colonial.
Au niveau international, l'URSS sera intéressée par le projet de "trusteeship":
"Dans un article publié en juillet 1943, Malinine, c'est-à-dire Litvinov (...) laisse apparaître certaines tendances profondes de la politique étrangère soviétique (...). Il mentionne avec intérêt l'idée de "tutelle" sur les colonies des pays européens et conclut en évoquant les projets de Roosevelt pour un Directoire des grandes puissances et une force de police internationale." (
36)L'échec du projet américain empêche de savoir si cet intérêt soviétique aurait eu des suites. En fait, l'URSS utilisera l'ONU comme tribune publicitaire pour ses vues anti-coloniales, mais ne l'utilisera pas comme instrument concret d'émancipation.
Si l'Union Soviétique n'est que peu préoccupée par le monde colonial, lui, par contre, s'intéresse à elle. Nouvelle puissance émergeante avec les Etats-Unis, son prestige s'accroît -et avec lui le prestige des valeurs que la "patrie des prolétaires" est censée incarner. Or, ces valeurs (que le monde colonial ne "découvre" pas, mais qui se publicisent, surtout en Asie) sont doublement efficaces entre les mains des nationalistes. D'abord parce qu'elles condamnent le colonialisme comme "exploitation de l'homme par l'homme". Ensuite, parce qu'en sus de cette première condamnation (qui, en d'autres termes, est synonyme de la condamnation "morale" du colonialisme par les Etats-Unis), le communisme condamne le colonialisme comme catégorie appartenant à un processus plus vaste, lui-même condamné dans son ensemble: le capitalisme.
Avec la guerre froide, de nombreux nationalistes du monde colonial seront sensibles au rapprochement entre les Etats-Unis et les puissances coloniales, rapprochement qu'ils assimileront souvent comme déterminé par leur système économique commun. Le marxisme se propagera alors, sous diverses formes, chacune correspondant aux diversités de ces mouvements nationalistes.
L'après-guerre
1. Les grandes puissances
L'évolution des relations entre les deux grands vont les déterminer à adopter deux attitudes fort différentes vis-à-vis du monde colonial. Alors qu'avant-guerre, et pendant le début de celle-ci, on pouvait considérer ces deux pays comme porteurs, grosso modo, d'une volonté anti-coloniale à peu près semblable, la guerre froide va ralentir les ardeurs indépendantistes des Etats-Unis et catalyser celles des soviétiques:
"L'URSS, poussée par des motivations doctrinales, mais aussi par le souci de ne pas perdre une occasion d'affaiblir ses antagonistes du camp occidental, encourageait les peuples coloniaux à exiger leur liberté. La politique américaine était aux prises avec un dilemme dans lequel les principes humanitaires n'avaient aucune place. La création d'un solide bloc anti-soviétique reposait sur une alliance avec les Etats de l'Europe occidentale, pour qui le domaine colonial était un élément important de puissance politique et de force économique. Le maintien de cette domination était une garantie que ces territoires resteraient dans le cadre de l'alliance et réserveraient à celle-ci les matières premières et les bases stratégiques indispensables à la politique de roll back ou de containment. Mais, abandonner ouvertement la cause des nationalistes coloniaux rejetterait ceux-ci dans le camp neutraliste, voire communiste.
La préoccupation de la diplomatie américaine fut de ne pas faire de choix définitif entre ces deux thèmes antithétiques: soutien des positions coloniales ou soutien des mouvements d'émancipation." (
37)Si les Etats-Unis ne firent pas ce "choix définitif", la pression des événements et la priorité du "containment" les conduiront à pencher de plus en plus vers le camp occidental:
"The general policy of the United States had shifted gradually from one of dismanting the British Empire to one of giving it tacit support. The watchword "security" had begun to eclipse that of "independance"." ()
2. Les puissances coloniales
Au fur et à mesure de la reconquête de l'Europe par les Alliés, les puissances coloniales continentales vont cherche à restaurer leur souverainetés sur leurs possessions d'Outre-Mer.
Les Pays-Bas vont connaître de sérieux problèmes en Indonésie. On a vu que, sous l'occupation nippone, des groupes nationalistes se sont organisés et développés, et que leur insistance (et les aléas de la guerre) ont poussé les Japonais à leur accorder l'indépendance (17 août 1945). En septembre 1945, les Anglais reprendront l'Indonésie aux troupes du Mikado; se contentant d'assurer la loi et l'ordre, ils n'interviendront pas dans les litiges entre indépendantistes Indonésiens et gouvernement hollandais, malgré la pression de ce dernier dans le sens d'une répression des leaders nationalistes. Les Hollandais vont alors élaborer un plan de reconquête: une "association" entre un "Commonwealth Fédéral d'Indonésie" et les Pays-Bas, écartant toute idée d'indépendance mais octroyant (du moins formellement) une plus grande autonomie aux Indonésiens. Ce projet sous-estimait, à la fois le développement du nationalisme indonésien, et le développement des moyens dont ceux-ci disposaient pour assurer leur indépendance (l'armée républicaine indonésienne représentait un poids non négligeable). Désireux de conserver leur empire à tout prix, pour des raisons tant économiques que de prestige, les Pays-Bas tenteront d'imposer leur point de vue par la force, mais il n'y parviendront pas (ayant contre eux, non seulement les nationalistes Indonésiens, mais aussi les Nations Unies).
La Belgique fut peut-être la seule puissance coloniale à réintégrer sans problèmes majeurs son ancien domaine colonial: au Congo, l'éveil de la conscience anti-coloniale sera plus tardif, et l'anti-colonialisme de l'après-guerre n'est pratiquement marqué que par l'essor du syndicalisme.
A l'inverse des colonies belges, les territoires français d'Outre-Mer vont connaître un fort regain de nationalisme.
En Afrique du Nord, le jour même de la capitulation allemande, des troubles éclatent à Sétif et dans toute l'Algérie. Dans tout le Maghreb, des mouvements d'indépendance s'organisent.
En Afrique noire, le monde du travail, dont la contribution a été importante du fait de l'effort de guerre, proteste avec force (grèves sauvages de Douala en septembre 1945); en sus, des leaders nationalistes émergent, à la tête de partis politiques organisés.
Au Moyen-Orient, une nouvelle crise éclate entre la France et la Grande-Bretagne. Le 23 mai 1945, Churchill invite De Gaulle à faire cesser la répression militaire contre les nationalistes syriens et libanais réclamants l'indépendance. Sous la pression anglaise et américaine, la France va se retirer progressivement de ces deux territoires.
En Asie, pour un double motif, colonial d'abord, puis anti-communiste (ou est-ce l'inverse?), la France va entrer dans sa première guerre coloniale en Indochine. Méconnaissant la détermination du Viet-Minh, elle va entrer dans un conflit coûteux et inutile, qui ne prendra fin qu'en 1954 (date qui marque le début du second grand conflit colonial français de l'après-guerre). Les projets d' "Union française", quant à eux, seront un échec et ne masqueront pas les brèches profondes qui s'ouvrent dans l'empire colonial français.
En Grande-Bretagne, la fin du gouvernement de coalition et la victoire travailliste n'auront que peu d'incidence sur la politique coloniale britannique.
En Asie, l'empire sera amputé de l'Inde, de Ceylan puis de la Birmanie pendant l'année 1947 (l'indépendance de la Malaisie et de Singapour sera retardée jusqu'en 1957).
En Afrique occidentale, le Gold Coast (Nkhrumah) ainsi que le (la) Nigéria (Azikiwe, Awolowo, Balewa et Kano) s'organisent pour accéder à l'indépendance. Deux constitutions, rédigées en 1945 pour le Nigéria et en 1946 pour le Gold Coast, ne retarderont que de quelques années la marche de ces pays vers l'indépendance. En Afrique orientale, le tanganyika (Nyerere), le Kenya (Kenyatta) et l'Ouganda sont aussi le siège, dès l'après-guerre, d'une forte activité anti-coloniale.
Dans l'ensemble, si les signes du démembrement de l'empire sont là, la Grande-Bretagne saura souvent préparer sans trop de heurts (en Afrique du moins, car en Asie elle devra se résigner, le plus souvent, devant le fait accompli) sa succession et intégrera la plupart des nouveaux Etats dans le système du Commonwealth. Sa politique pragmatiste, voire opportuniste permettra, en règle générale, un transfert des pouvoirs plus aisé que dans les colonies dépendantes d'autres métropoles européennes.
Conclusion
"La guerre s'est terminée par la défaite des puissance impérialistes les plus chauvines, dont la philosophie politique se fondait sur l'exaltation de la force et niait le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
La défaite du fascisme, c'est implicitement la condamnation du colonialisme dont les principes sont au fond les mêmes: droit du plus fort à dominer le plus faible." (
39)Relativement à la situation de l'avant-guerre, la seconde guerre mondiale jouera un formidable rôle de catalysateur dans l'émancipation des populations du monde colonial. Cette émancipation va s'articuler autour d'un certain nombre de dimensions qu'il faut essayer de dégager:
-la seconde guerre mondiale, c'est l'émergence d'une multitude d'acteurs nouveaux. L'ancien rapport vertical, qui découpait le monde entre gestionnaires blancs et populations coloniales, s'est modifié. Ces masses sont maintenant organisées, disposent de syndicats, de partis politiques, de leaders représentatifs avec qui il va falloir ouvrir le dialogue.
Cet accroissement du nombre d'acteurs détermine un accroissement des contradictions, entre et au sein des coalitions qui se formeront. L'interlocuteur indépendantiste va pouvoir profiter de ces conflits d'intérêts pour appuyer ses revendications.
-la seconde guerre mondiale, c'est le déplacement du centre du monde et sa division entre deux blocs: un nouvel ordre international s'installe, nettement plus favorable à l'émancipation politique des colonies, qui vont en outre bénéficier de l'institution née de ce nouvel ordre (ONU).
-la seconde guerre mondiale entraîne un changement important sur le plan des idées. Occupées elles-mêmes, les populations européennes ne peuvent plus occuper sans problèmes de conscience. Occupées, les populations du monde colonial ne croient plus à la supériorité de l'homme blanc. Les énormes contingents militaires qu'elles ont fourni ont pu observer sa défaite et l'inégalité des conditions de vie entre l'Europe et le monde colonial.
-le seconde guerre mondiale a des incidences économiques. Dans le monde colonial, l'effort de guerre a déterminé un processus d'accroissement de la production, des réseaux de communication. En Europe, la perception de la valeur économique des colonies pour les métropoles se modifie également. En Grande-Bretagne, l'idée que "l'Inde coûte plus qu'elle ne produit" suit son cours dans les milieux financiers.
-la seconde guerre mondiale, c'est aussi la prise de conscience d'une nouvelle réalité démographique. Le fossé entre les quelques blancs qui décident pour des multitudes devient criant. en liaison avec l'augmentation de la production, la guerre marque une poussée démographique dans le monde colonial ainsi qu'une forte augmentation des populations urbaines.
Si la seconde guerre mondiale a affecté tant de dimensions, c'est surtout parce que, comme son nom l'indique, elle fut "mondiale". A la différence de la première guerre mondiale, (qu'on peut voir, en l'occurrence, comme une sorte de "répétition générale"), le second conflit va véritablement intéresser l'ensemble du globe, dans sa totalité. Et cette totalité sera profondément modifiée par les événements de la guerre.
La mesure des effets de la seconde guerre mondiale sur le monde colonial est, pour sa part, tâche ardue. Pour en avoir une idée, il faudrait se poser la question inverse de celle qui nous préoccupe: qu'en serait-il du monde colonial si la seconde guerre mondiale n'avait pas eu lieu ?
On ne peut, bien sûr répondre à cette question, ni en quelques lignes, ni en de nombreuses, puisqu'elle relève d'un domaine purement spéculatif.
Pour cette raison, au terme de ce travail, on ne peut guère plus qualifier la relation qui s'établit entre la seconde guerre mondiale et le monde colonial.
Accélérateur, catalyseur, cela, la deuxième guerre le fut. On peut donc affirmer que la guerre eut une influence de nature positive, c'est-à-dire allant dans le sens de la décolonisation. Mais cette influence sera différenciée, en fonction des lieux et des temps. En retour, le monde colonial, sur lequel les efforts de guerre vont se faire sentir différemment, n'est pas plus homogène, et réagira de façon diversifiée aux changements amenés par la guerre.
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